La
question des origines de la démocratie reste un sujet de
débats.
Certains,
comme Jean Baechler, se risquent à
parler de"démocratie pure"qui serait la forme naturelle
d'organisation des premières sociétés humaines
à l'epoque du paléolithique. Malheureusement, nous ne
possédons aucune preuve pour l'affirmer. D'autres ont voulu voir
en la démocratie une forme d'organisation typiquement
indo-européenne, reposant sur l'autorité d'un conseil des
anciens et d'assemblées des hommes en armes (Masson Hammond). Le
terme a aussi été utilisé à propos de
sociétés archaïques, comme celles de certains
peuples amérindiens de la région des Grands Lacs (Hurons,
Iroquois, etc.) du fait de leur organisation communautaire et
égalitaire, et de l'existence de chefs élus. Il me semble
plus judicieux de parler de communautarisme tribal ou clanique, ou
encore de "communisme primitif" (Friedrich Engels). Citons aussi
la thèse séduisante de l'anthropoloque américain David Graeber qui,
s'appuyant sur
des données anthropologiques extra-europénnes
(Mesopotamie, Perse, Inde, Chine et civilisations
précolombiennes) pense que "les pratiques démocratiques
tendent à apparaître en tout lieu où la vie sociale
se déroule en dehors des structures de domination
systématique."(1) Autrement dit, la démocratie à
l'état pur, c'est-à dire directe, consensuelle et non soumise au
diktat majoritaire, serait
toujours le fait de sociétés libres et
égalitaires, dépourvues d'un appareil d'Etat (donc
an-archiques)
Mais
il ne fait aucun doute que la démocratie la plus aboutie (si l'on
fait abstraction de sa conception restreinte de la citoyenneté)
fut
bien le régime élaboré par la cité grecque
d'Athénes
entre les septième et cinquiiéme
siécles av J.C,
non seulement parce que nous lui devons l'invention du terme
même, mais aussi parce que nous connaissons parfaitement son
fonctionnement. La démocratie
athénienne fut le résultat de la prise du pouvoir (kratein) par le
peuple contre le parti aristocratique, et d'un travail conceptuel et
législatif consensuel [ce que Cornélius Castoriadis appelait imaginaire social instituant (2)]
voulu
à la fois
comme solution à la crise sociale, comme modèle
politique
idéal et comme creuset le plus favorable à
l'épanouissement total de l'individu, de sa
pensée et de
ses talents artistiques. Le modèle démocratique
athénien dura presque trois siècles et le
rayonnement
intellectuel et artistique d'Athènes, transmis par ses
monuments
et ses écrits, associé à la
singularité de
son régime politique, laissera sa marque
indélébile dans l'histoire.
(1)
Voir son article : "La démocratie des interstices", Revue du
M.A.U.S.S, n°26, La découverte, 2005. http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-41.htm
(2) Figures du pensable : Les carrefours du Labyrinthe VI, imaginaire
et imagination au carrefour, Seuil, 1999
1- La
démocratie athénienne La Grèce,
berceau de la démocratie
Génèse de la démocratie Solon, met fin
à la crise sociale et fonde l'Etat de droit Clisthène
instaure l'égalité politiqueLes hoplites,
soldats-citoyens L'accomplissement
de la démocratie avec Périclès l'Ecclésia,
assemblée du peuple tout entier Le tirage au
sort pour désigner les dirigeants
La Boulê, gouvernement du peuple Un contrôle
populaire permanent L'exil pour les
dirigeants indignes L'éducation,
pilier de la démocratie
L'agora, coeur de la cité démocratique La
philosophie, fille de la démocratie Le théâtre,
espace de libre parole
Menaces sur la
démocratie : Alcibiade, l'anti-héros, le procès de Socrate
Les
dernières lumières d'Athènes La république
romaine
s'éloignedu modèle athénien La question de
l'esclavage antique et les révoltes
d'esclaves
La Grèce, berceau de la
démocratie
C'est en Grèce, particulièrement dans les cités de population
ionnienne, entre le septième et le cinquième siècle avant J-C, que se
sont mises en place les bases du régime politique démocratique. Étrange
destin que celui de ce petit pays montagneux, aride et morcelé en
multiple cités (polis), mais ouvert sur la mer et dans une position
géographique idéale sur les voies maritimes menant au Moyen-Orient dont
il subit les influences (alphabet phénicien, pièces de monnaie
lydiennes, etc.) L'expansion commerciale du huitième siècle avant J-C
va bouleverser profondément la société rurale traditionnelle des cités,
en favorisant la création d'une classe urbaine d'artisans et de
commerçants, désireuse de participer aux décisions entièrement aux
mains des grandes familles, les Eupatrides. A ces revendications de la
classe urbaine, vont bientôt se joindre celles des petits fermiers
travaillant pour les riches propriétaires, appauvris et endettés, voire
réduits en esclavage, du fait de leur incapacité à payer leur bail et
rembourser leurs dettes. La révolte du peuple (démos) contre
l'aristocratie grondait un peu partout dans les cités grecques, mais
sans aboutir à des guerres civiles fratricides, car l'esprit de
solidarité contre l'ennemi communs (les "barbares", les Perses) était
plus fort que tout. Dans la majorité des cités, y compris dans leurs
colonies réparties tout autour de la Méditerranée, les luttes sociales
débouchèrent sur la création d'un régime démocratique, avec parfois un
passage plus ou moins long et plus ou moins dur par la tyrannie (comme
Athènes de 561 à 510) mais certaines cités, comme Corinthe,
conservèrent un régime oligarchique.
Sparte, qui dominait une grande partie du Péloponèse, conserva
un régime militaire sévère et austère, fondé sur la stricte égalité des
citoyens garantie par une constitution. Mais cette égalité entre
citoyens peu nombreux subsistait au prix d'un asservissement total des
anciens habitants n'appartenant pas à l'ethnie dorienne (qui avait
envahi le Péloponèse vers les années 1000 av. J-C) Qualifiés d'ilotes,
ils travaillaient la terre pour les citoyens spartiates qui
consacraient leur temps à l'entraînement militaire, se servant même
parfois des ilotes comme objets d'entraînement. Cité rivale d'Athènes,
Sparte finit par étendre sa suprématie sur tout le Péloponnèse et
menaça l'empire maritime d'Athènes. La guerre devint inévitable et
tourna à l'avantage de Sparte en -386. Athènes perdit sa liberté et sa
démocratie pour un temps, mais réussit à retrouver l'une et l'autre.
Genèse de la démocratie
Nous l'avons dit, le régime politique appelé demokratia était
conçu par les athéniens comme une appropriation par le démos (constitué
par les citoyens mâles nés de parents athéniens) du pouvoir (kratos)
jadis dévolu au roi (basileus). Mais nous ne savons pas grand chose du contenu
réel de ce pouvoir.(1) Par contre sa dimension sacrée, qui accompagnait
toujours l'autorité à cette époque, est bien attesté par le mythe fondateur de la démocratie, tel qu'il est décrit
par Protagoras dans un dialogue de Platon: "Alors Zeus, craignant que
notre race ne fût anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur
et la justice, pour servir de règles aux cités et unir les hommes par
les liens de l’amitié. Hermès alors demanda à Zeus de quelle manière il
devait donner aux hommes la pudeur et la justice (αἰδῶ τε καὶ δίκην), Dois-je les partager,
comme on a partagé les arts ? Or les arts ont été partagés de manière
qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffît pour un grand nombre
de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la
justice et la pudeur parmi les hommes, ou les partager entre tous ? —
Entre tous, répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne
sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage
exclusif de quelques-uns ; établis en outre en mon nom cette loi, que
tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un
fléau de la société. Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi et les
Athéniens et les autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout
autre art professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit
nombre de donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce
petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme
tu dis, et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la
politique, où tout repose sur la justice et la tempérance (δικαιοσύνης καὶ σωφροσύνης), ils ont
raison d’admettre tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait
part a la vertu civile (πολιτικὴ ἀρετή ); autrement il n’y a pas de cité. Voilà,
Socrate, la raison de cette différence." (Platon; Protagoras, 323 a)
Ce caractère sacré (donc intouchable) du pouvoir souverain du peuple
est aussi bien attesté par la stèle (ci-contre) nommée "La démocratie
couronnant le peuple assis sur son trône". Sur la partie basse de
la stèle est gravée une loi qui fut votée par l’assemblée de peuple
athénien en 336 av. J.C, date de l'avènement d'Alexandre de Macédoine.
Elle visait à empêcher toute tentative éventuelle d’instauration d’une
tyrannie et rappeler aux Macédoniens l'attachement des athéniens aux
valeurs démocratiques. Il était écrit : "Si quelqu'un se dresse contre
le demos pour établir la tyrannie, ou tente de renverser le peuple des
athéniens et la démocratie à Athènes, quiconque tuera l'un de ceux qui a accompli cela, qu'il soit sans tâche..." Deux copies de la loi furent gravées sur des stèles
que l’on exposa l’une sur la Pnyx, l’autre sur l’Aréopage, mais cette
loi fut rapidement abrogée lorsque les Macédoniens s’emparèrent
d’Athènes en 322 av. J.C et les stèles furent arrachées. '(l'exemplaire retrouvé se trouve au musée de l'Agora d'Athènes)
Pour les athéniens, la fondation de la démocratie
était attribuée à Thésée, le fameux héros légendaire vainqueur du
Minotaure. Si l'on dépouille de son habillage légendaire le mythe fondateur et qu'on le compare avec d'autres sources, il apparait que la
fondation de la démocratie fut souvent le résultat de l'action d'un
chef de guerre, roi, tyran ou archonte, certainement soutenu par le
"parti populaire" dans une situation de crise. Le recours à la force
était sans doute fréquent, comme le laisse à penser le témoignage
de Solon qui,
lors de sa prise de fonction comme archonte en 594, explique, dans ses
élégies, qu'il a refusé "d'agir par la force de la tyrannie". Mais ce passage à la démocratie pouvait aussi se réaliser sans violence, si l'on en croit Hérodote qui raconte que sur l'île
de Cos, le fils d'un tyran, Cadmos, avait donné le pouvoir au
peuple par simple désir de justice (VII, 164) Il attribue aussi ces
paroles à Maiandrios, désigné comme successeur de
Polycrate, tyran de Samos : "C'est
à moi vous le savez, qu'ont été confié le sceptre et toute la puissance
...L'occasion s'offre aujourd'hui pour moi de régner sur vous. Mais
j'éviterai de faire moi-même ce que je reproche à autrui...Mettant le
pouvoir au centre, je proclame pour vous l'isonomie et je vous octroie
la liberté."'(Hérodote, III, 142)
(1) Le terme basileus était déjà employé dans les poèmes homériques (écrits
au IXe siècle av. J-C) pour désigner les rois achéens participant à la
guerre de Troie (qui avait eu lieu sans doute deux siècles auparavant).
Or nous savons que les premiers rois mycéniens de l'époque dite
palatiale (XIVe-XIIIe siècles av. J-C) étaient désignés par le terme
wanax à très forte connotation religieuse (roi-prêtre). Ce changement
de terme est expliqué par les historiens comme un véritable. changement
de fonction. Les basilei ayant remplacé les rois-prêtres mycéniens
après la disparition des palais, n'auraient été que des hauts
magistrats ou chefs de guerre. Cette hypothèse est aussi confirmée par
la survivance à l'époque classique de l'Archontat, collège de neuf
hauts magistrats dont l'un portait encore le titre de basileus. On
suppose que les anciens rois étaient issus de grandes familles
aristocratiques et se succédaient de père en fils (une liste de 15 rois
de la famille des Erechthïdes a été retrouvée). Kodros (1089-1068) issu
d'une autre famille, reste considéré comme le dernier roi d'Athènes,
tué dans un combat contre les Doriens. On sait qu'il existait déjà des
assemblées à l'époque des rois, car on a retrouvé la trace
d'emplacements circulaires datant de l'époque pré-archaïque dans de
nombreuses cités. l'Aréopage d'Athènes était sans doute le lieu où se
réunissait cette antique assemblée de pairs et conseillers du roi. Un
autre indice de l'existence d'assemblées primitives nous est fourni par
un passage de l'Iliade qui décrit une assemblée (agora) de chefs
guerriers formant un cercle, au milieu duquel Achille vient prendre la
parole, après s'être emparé d'un sceptre (symbole de l'autorité) et
interpelle durement le roi Agamemnon pour exprimer un désaccord.
Et dans l'Odyssée, Homère dit, en parlant des barbares : "Chez eux, pas d'assemblée qui juge et délibère." L'abolition de la royauté dans les cités grecques nous est aussi mal
connu. L'èpoque qui s'étend de 1200 à 800, appelée période géométrique
(du fait des motifs des vases) ou "Moyen-Age grec", est en effet
marquée par des troubles graves, des destructions et l'invasion des
Doriens venus du Nord. Un large mouvement d'exil de population vers les
la côte de l'Asie Mineure est attesté. Mais certaines cités, comme
Athènes, resistèrent à l'invasion.
Solon
met fin à la crise sociale et
fonde l'Etat de
droit
Buste
de Solon, (Musée National de Naples)
Solon,
issu de l'aristocratie, était à la fois poète et
penseur politique. C'est en raison de sa sagesse qu'Il fut choisi comme
archonte en 594 avant J.C, en
pleine crise sociale, causée par l'endettement croissant des
petits paysans qui pouvaient être mis en esclavage par leurs créanciers
lorrsqu'ils ne pouvaient pas rembourser leurs dettes. Voici comment,
selon l'historien Plutarque,
Solon aurait décrit la situation :[...]
" Les
chefs du peuple rêvent le crime et pour leur insolence extrême
ils sont menacés de grands châtiments. Ils ne savent pas contenir leur
orgueil, ni goûter avec tranquillité les plaisirs d'un festin. Ils
cherchent à s'enrichir par des actions injustes. Ils ne respectent ni
les propriétés sacrées, ni le trésor public ; ils s'enrichissent en se
volant l'un l'autre et n'ont aucun souci des saintes lois de la
Justice. Mais si la Justice se tait, elle garde le souvenir de ce qui
s'est passé et de ce qui se passe, elle vient à son heure et châtie les
coupables. C'est ainsi qu'une plaie incurable s'est étendue sur toute
la cité qui est tombée tout à coup en une affreuse servitude; alors est
née la guerre civile, les haines assoupies se sont réveillées et
beaucoup de citoyens ont péri à la fleur de l'âge. Attaquée par ses
ennemis, la ville jadis florissante est bientôt écrasée dans des
combats funestes aux siens. Tels sont les maux qui accablent le peuple;
parmi les pauvres beaucoup s'en vont sur une terre étrangère, vendus et
indignement chargés de chaînes... C'est ainsi que le malheur public
pénètre dans la maison de chacun : les portes extérieures ne peuvent
l'arrêter, il franchit les murs élevés et atteint partout celui qu’il
poursuit, quand même il s'enfuirait dans l'endroit le plus reculé ou
dans son lit. Mon cœur m'ordonne de dénoncer aux Athéniens les maux que
le mépris des lois entraîne pour l'État. La légalité, au contraire,
fait régner partout le bon ordre et l'harmonie; elle s'oppose aux
mauvaises actions des méchants; elle tempère la dureté, elle réfrène
l'orgueil, elle repousse l'injure, elle arrête le mal à sa naissance,
elle rectifie les jugements, adoucit la fierté, elle met fin aux
discordes et aux querelles; c'est elle qui établit parmi les hommes,
l'harmonie et la justice." (Extraits de La vie de Solon par
Plutarque, fragments de ses poèsies, IX)
Solon,
chargé
de réviser les lois, proposa
alors l' abolition des dettes des petits paysans et
l'interdiction de la contrainte par corps. Il leur facilita
également l'accès à la propriété. Son action fut décisive pour mettre
un coup d'arrêt à la concentration de la propriété foncière. Au début
du IVème siécle, on comptait 25 000 propriétaires
terriens pour 30 000 citoyens. Tout proprétaire terrien étant de plein
droit citoyen athénien, c'est bien à la naissance d'une démocratie de
petits paysans, égaux dans leur condition, à laquelle on assiste
en ce début du 5ème siècle. Aristote ne s'y est pas trompé en affirmant
:"Sur tous
les
points, Solon a toujours porté le blâme contre les riches"(Constitution
d'Athènes, 5) Mais
le rôle de Solon ne s'arrête pas là. On peut
justement le considérer comme le fondateur de l'Etat de droit. Ainsi,
pour
éviter
qu'un magistrat n'abusât de son pouvoir, il fit voter une loi
donnant à tout citoyen le droit de faire appel de toute
décision politique ou judiciaire, créant pour cela un
tribunal populaire (future Héliée). Pour Solon, la cité idéale était"
Celle où tous les citoyens sentent l'injure qui a
été faite à l'un d'eux et en poursuivent la
réparation aussi vivement que celui qui l'a reçue." Il
aurait déclaré également : "
Je décrète comme criminel tout citoyen se désintéressant du débat
public."
Clisthène
instaure l'égalité politique
Fragment
d'une inscription sur marbre avec une liste d'archontes
éponymes
(magistrat donnant son nom à l'année. (
Musée de l'Agora d'Athènes) On peut y lire le nom de
Clisthène (en grec Κλεισθένης / Kleisthénês)
Aucun
buste
représentant Clisthène n'a
été retrouvé, preuve
que l'on a voulu effacer sa mémoire, en le
considérant comme un
dangereux révolutionnaire. Son rôle ne nous est connu que par les
témoignages de l'historien Hérodote et par le traité d'Aristote sur la
constitution d'Athènes. Hérodote le considère comme le fondateur de la
démocratie en écrivant : « De ce
mariage naquit Clisthène, celui qui établit chez les Athéniens les tribus et le régime
démocratique» (Histoires VI, 131) Aristote n'est pas moins
net quand il évoque, sommairement, ses réformes: :«
Quand le peuple eut le pouvoir, Clisthène en fut le guide et le
chef... Le peuple avait confiance en Clisthène... A la suite de
ces changements, la constitution devint bien plus démocratique que
n'était celle de Solon. » (Constitution d'Athénes, XXII,1)
Si
les conditions d'accession au pouvoir de Clisthène restent mal connues,
on sait qu il fut choisi comme archonte en 508, pendant la période
d'instabilité qui fit suite à l'abolition de la tyrannie qu'avait
instaurée Pisistrate et ses fils depuis 561. Le camp oligarchique
voulait reprendre le contrôle du pouvoir, mais le peuple n'entendait
pas être dépossédé à nouveau de ses droits. Clisthène, pourtant issu
de l'aristocratie, se fit le défenseur du peuple. Il modifia tout
le
système des anciennes divisions administratives et sociales. Il
répartit les citoyens en 10 tribus (phylai)
correspondant à une portion territoriale de l'Attique et dont chacune
avait pour patron un héros historique. Pour favoriser le brassage
social à l'intérieur des tribus, Clisthène y mêla une part égale (trittye) de citoyens de la campagne, de la ville
et de la côte. Les tribus étaient divisées en une dizaine de dèmes qui étaient la
plus petite unité administrative (l'équivalent de nos communes). Chaque
citoyen était
désormais désigné par son nom, celui de son père et celui de son dème
(Périclès, fils de Xanthippe, du dème de Cholarges) Les intentions de
Clisthène étaient claires : briser les anciennes hiérarchies et
divisions sociales
et mêler les hommes
de toutes
origines et de toutes conditions au sein des instances politiques
et même au sein de l'armée. Ce
principe de
l'égalité
politique des citoyens fut nommé isonomia.
Les membres d'une même trbu désignaient les 50 bouleutes qui les
représentaient au
sein de la nouvelle Boulè des
Cinq-cents et combattaient
côte à côte dans l'armée.
Chaque tribu et chaque dème réunissaient
régulièrement leurs citoyens en assemblées pour gérer les affaires
locales et
désigner leurs administrateurs (démarques*).
La tribu et le dème, mais aussi la phratrie (famille élargie) n'étaient
pas seulement des entités politiques, mais aussi des communautés
sociales dans lesquelles se tissaient de multiples liens entre les
citoyens, à l'occasion de fêtes, de réunions rituelles, amicales
ou
associatives et de festins. Le citoyen le plus riche devait offrir un
festin aux membres de sa tribu pour les fêtes des Dionysies, des
Panathénées et des Thesmophories, ainsi que pour les mariages. Cette
contribution des riches équivalente à l'impôt, appelée liturgie,
pour financer les évènements importants de la cité, mais aussi le
culte, les représentations théâtrales, la construction des monuments et
des bateaux de guerre, allait devenir un élément fondamentale de la
solidarité entre les classes sociales, le ciment nécessaire à la
solidité de la démocratie.
**
Le démarque était le principlal d'entre eux, organisateur des
évènements civils et religieux et représentant de l'Eat. Ainsi il
réunnissait les assemblées locales, faisait afficher les décrêts et
les lois, tenait la trésorerie du dème et prélevait des taxes .
Il s'occupait en plus des manifestations religieuse, par exemple en
assurant le partage équitable des viandes à la suite des sacrifioces.
Il était un peu l'équivalent de nos maires, avec des fonctions
religieuses en plus.
Pour plus
d'informations, dont l' influences possible des idées
pythagoriciennes et géométriques sur
la conception clisthénienne de l'espace de la cité, voir l'ouvrage de
Pierre
Lévêque
et Pierre Vidal-Naquet :"Clisthène,
l'athénien" Annales
littéraires de l'Université de Besançon, Vol 65, les Belles Lettres,
Paris
Et l'article de Pierre Bourdieu; Clisthène l'Athénien, L'Homme, 964, vol. n° 3, pp. 143-144.
url : /web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1964_num_4_3_366684
Les
hoplites,
soldats-citoyens
Hoplites
représentés sur un vase athénien
En
490 av J.C, l'armée
athénienne
repousse à Marathon
l'invasion perse. Victorieuse, avec
moins de 200 morts,
contre une
armée dix
fois plus nombreuse, Athènes en tira un prestige
énorme.
Cette victoire ne peut s'expliquer que par l'organisation
démocratique de le cité décrétée par Clisthène.
Cette infanterie de paysans-soldats qui avaient eux-mêmes décidé de la
guerre, élu leurs stratèges et tiré au sort leur commandant
(polemarque) n'avait plus
rien de commun avec l'armée des temps archaîques, résérvée aux seuls
aristocrates. C'est la force et le courage donnés par le
sentiment de fraternité
entre égaux, désireux de défendre leur
liberté, qui fut
décisive, face à une armée perse composée
uniquement de mercenaires
d'origine diverses et mal payés.
Peinture
représantant Philippidès
mourant d'épuisement
en
arrivant sur l'Agora après
4 heures
de course
L'accomplissement
de
la démocratie avec Périclès
Buste
de Périclès. Copie romaine d’un
original de 430 avant JC. Rome, Musée du Vatican.
Il
gouverna Athènes
pendant près de
30 ans en occupant la plus
haute fonction, celle de stratège. Il développa
la démocratie sociale voulue par Clisthène (son
oncle maternel)
en ouvrant aux plus pauvres l'accès aux charges politiques
pour
lesquelles ils furent désormais
rétribués. Cette rétribution (misthos)
fut d'abord
attribuée aux seuls jurés, puis pour toutes les
fonctions
de magistrature (mais c'est seulement au siècle suivant que le
misthos sera accordé pour la participation à
l'ecclésia). La
participation active du citoyen à la vie politique
était un devoirque Périclès formulera en ces termes
: "Nous
considérons que ceux qui ne s'intéressent pas aux
affaires
communes sont des gens non pas tranquilles, mais absolument
inutiles, parasitaires du point de vue de la
cité". Ainsi
le principe de l'
isonomia qui
était non seulement l'égalité
devant la
loi mais aussi dans la
conception de la loi (isokratia)
devenait
une réalité et la base du système
démocratique. Mais Périclès voulut
aussi lutter contre la pauvreté. Il donna un solde aux
rameurs des
trières (issus des classes les plus pauvres
appelés thêthes) distribua
des terres à tous ceux qui voulaient partir s'installer dans
les
colonies et entreprit une politique de grands chantiers dans la ville
et sur l'Acropole pour donner du travail à tous.
Ce
pouvoir total et égal donné à tous (à condition qu'ils soient des
hommes
libres nés de parents athéniens) fut vécu par le petit peuple d'Athènes
comme
un privilège dont il tirait une fierté patriotique immense. L'historien grec Thucydide a transcrit un discours de Périclès, dit "discours de
l'oraison funèbre", dans lequel le stratège défend la démocratie
avec véhémence :"Notre
constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent
nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à
suivre. Du
fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse
et non
d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui
concerne
les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois
;
mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun
obtient la
considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il
appartient
importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la
pauvreté
et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des
services à la
cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république
et
dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place ; nous ne
nous
irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête ; enfin nous n'usons
pas de
ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en
sont pas
moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte
n'intervient
pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous
retient de
transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux
magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui
assurent la défense
des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui
qui
les viole un mépris universel." (Livre II,
XXXVII) Voir
le texte intégral :
http://remacle.org/bloodwolf/textes/thucyeloge.htm Périclés
fut
reconnu par tous comme un dirigeant politique éminent, ce
qui
explique sa longévité. Thucydide
le
décrit ainsi :
" Périclès, grâce à l'estime
qu'il
inspirait, à son intelligence et à son
évidente
intégrité, avait acquis une autorité
qui lui
permettait de contenir le peuple tout en respectant sa
liberté..."
L'Ecclésia,
assemblée du peuple tout entier
La
Pnyx vue de l'ouest (A droite de l'image, la tribune du IV°
siècle. A
côté se trouve l'autel de Zeus Agoraïos,
sur lequel on offrait un sacrifice au début de chaque
séance. A
proximité de cette tribune, on voit des traces de gradins.
C'est sans doute à cet endroit que prenaient place les
prytanes qui étaient chargés de
présider l'assemblée, sous l'autorité
de leur épistate. Les greffiers s'asseyaient sur la
banquette et les sièges. (photo MSM)
C'est sur la colline de la Pnyx, au sud de l'Acropole, que se tenait
l'Ecclésia (assemblée du
peuple) dans un
hémicycle
pouvant contenir jusqu'à 10 000 personnes. Car
c'était un
devoir, pour tous les citoyens, d'assister aux séances de
l'assemblée. L'Ecclésia votait les lois,
préalablement préparées par la
Boule. Les
votes se faisant à main levée et à la
majorité simple. N'importe quel citoyen pouvait prendre la
parole (iségoria) et devait
s'exprimer librement et franchement (parrhésia)*
pour discuter du projet de loi proposé par la Boulè (probouleuma)
proposer un amendement ou une autre loi.
Le citoyen appelé à la tribune pose sur sa tête une
couronne de myrte. Il devient inviolable et sacré.
Plusieurs
procédures
permettaient d'exercer un contrôle à
postériori sur
la loi. L'une (graphè paranomôn) permettait
à
n'importe quel citoyen de demander le réexamen d'une loi lui
paraissant mauvaise ou injuste. Dans ce cas, c'est
le citoyen
qui avait proposé la loi qui comparaissait devant un
tribunal
pour défendre sa loi. S'il perdait son procés, la
loi
était retirée et le citoyen pouvait
être
condamné à une amende ou à une lourde
peine, telle la perte du droit de citoyenneté (atimie). Une
autre procédure (eisangelia) permettait à tout citoyen de réclamer une
action contre quiconque, soupçonné d'avoir porté atteinte contre
l'intérêt de la cité. Une réunion de l'Ecclesia se
tenait sur l'Agora en fin d'année, afin
d'élire les stratèges ou de prononcer un ostracisme.
La présence de 6000
membres
était alors nécessaire.
La participation à l'Assemblée du peuple était elle importante ? Le
nombre élevé de séances (une quarantaine par an) l'éloignement
d'Athénes de certains citoyens et la perte d'une journée de travail
laissent penser que ce n'était pas toujours le cas. Mais un athénien
qui
ne fréquentait jamais l'Ecclésia était considéré comme un mauvais
citoyen. La présence des citoyens à l'Assemblée était certainement
massive à l'occasion du vote de lois importantes à leurs yeux, de
décisions de politique extérieure (déclaration de guerre par exemple)
ou de crise politique grave. Ainsi, lors du coup d'État oligarchique de
411, Thucydide rapporte la présence de 5000 participants (8, 72) Sur la question de la
participation de tous les citoyens à l'Assemblée du peuple, élément
essentiel de la démocratie athénienne, toujours contestée par ses
adversaires et source d'innombrables débats depuis sa création; ainsi
que sur l'ambiance qui pouvait règner dans une séance, le texte le plus
interressant reste celui de Platon faisant dialoguer Socrate avec
Protagoras :
"Or, je vois dans toutes
nos assemblées, que, lorsque l'on veut entreprendre quelque édifice, on appelle
les architectes pour demander leur avis; que, quand on veut bâtir des navires,
on fait venir les charpentiers qui travaillent dans les arsenaux; et qu'on en
use de même sur toutes les choses que l'on juge de nature à être enseignées et
apprises, et si quelque autre, qui ne sera pas du métier, se mêle de donner ses
conseils, quelque beau, quelque riche et quelque noble qu'il puisse être, on ne
l'écoute seulement pas, mais on se moque de lui, et on fait un bruit épouvantable jusqu'à ce qu'il se retire,
ou que les archers l'enlèvent ou le traînent dehors par l'ordre des prytanes.
Voilà de quelle manière on se conduit dans toutes les choses qui dépendent des
arts. Mais toutes les fois qu'on délibère sur ce qui regarde le gouvernement de
la république, alors on écoute tout le monde indistinctement. On voit le maçon,
le serrurier, le cordonnier, le marchand, le patron de vaisseau, le pauvre, le
riche, le noble, le roturier, se lever pour dire son avis, et personne ne
s'avise de le trouver mauvais, comme dans les autres occasions, et de reprocher
à aucun d'eux qu'il s'ingère de donner des conseils sur des choses qu'il n'a
jamais apprises, et sur lesquelles il n'a point eu de maîtres : preuve évidente
que les Athéniens croient que cela ne peut être enseigné. Et il en est non
seulement ainsi dans les affaires publiques, mais dans le particulier, les plus
sages et les plus habiles de nos concitoyens ne peuvent communiquer leur sagesse
et leur habileté aux autres." (Protagoras, 319b,c,d) http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/protagoras.htm#323b
Scène
de
tirage au sort représentée sur un vase athénien vers 480 av. J.-C
(Kunsthistorisches Museum de Vienne)
Toutes
les charges politiques,
de la plus petite à la plus
grande, étaient occupées par des citoyens
désignés par tirage
au sort, considéré comme la "volonté
des dieux".
Ainsi les bouleutes (membres de la Haute Assemblée) et tous
les
magistrats des plus hauts (archontes et juges) aux plus petits
(jurés ou conseillers municipaux) ainsi que tous les
fonctionnaires étaient
tirés au sort
parmi les citoyens de l'Ecclésia. On plaçait dans
une urne une
tablette portant le nom des candidats, citoyens volontaires
agés
de plus de trente ans. Ceux que le tirage au sort avait
désignés subissaient d'abord un examen
préliminaire
(dokimasia) pour vérifier qu'ils n'avaient jamais
occupé le
poste et qu'ils en étaient digne. Puis ils devaient
prêter
serment. Ils étaient aussi contrôlés
à la fin de leur mandat
(reddition des comptes). Seuls les stratèges
étaient élus par
l'Assemblée du peuple et étaient
indéfiniment rééligibles, car leurs
attributions (militaires et de politique
extérieure)
demandaient une telle compétence qu'on ne pouvait s'en
remettre
au sort pour les désigner. Le
tirage au sort était aussi fréquemment utilisé pour des questions plus
secondaires, comme le choix du président de séance, la répartition des
rôles au sein des organes collégiaux, l’établissement de la rotation
des responsabilités à l’intérieur des conseils ou des magistratures. Le
tirage au sort permettait de limiter au maximum la monopolisation par
une fraction des citoyens. Suivant
un cycle réglé, le pouvoir passait de l’un à l’autre, "de telle
sorte que commander et obéir, au lieu de s’opposer comme deux absolus,
devenaient les deux termes inséparables d’un même rapport réversible." (J.P Vernant, Les origines de la
pensée grecque, PUF,1962) Cependant
des voix s'élevaient contre le principe du tirage, accusé de favoriser
l'incompétence. Xénophon rapporte ces propos d'un citoyen à l'Héliée :« C'est folie
de nommer les magistrats à la fève, alors que personne ne veut s'en
remettre à la fève pour le choix d'un pilote, d'un charpentier, d'un
joueur de flûte ou de tout autre ouvrier du même genre, dont les fautes
sont bien moins nuisibles que celles de ceux qui gouvernent l'État. »
(Mémorables I, 2, 9) Mais le tirage au sort restait considéré comme
caractéristique de la démocratie :"Le tirage au sort est considéré
comme démocratique, l'élection comme oligarchique"déclare Aristote
(Politique, IV, 9, 4) Nous l'avons dit, la confiance des athéniens dans
la vertu civique et le "bon sens" populaire du plus grand nombre était sans limite. Tel est l'avis de Protagoras:"Je
crois t'avoir suffisament démontré, Socrate, que tes compatriotes n'ont
pas tort d'écouter sur la politique les avis d'un forgeron ou d'un
corroyeur, et en second lieu, qu'ils jugent que la vertu paut
s'enseigner et se transmettre." (Platon, Protagoras, 324c)
La
Boulè, gouvernement
du peuple
Restes
du Bouleutérion d'Athènes et reconstitution en
VRD (virtual reality digital)
LaBoulê était composée de
500 membres
à raison de cinquante
par tribu, tirés au sort parmi des listes
dressées par chaque
dème de citoyens volontaires âgés de
plus de trente ans. Ils
étaient renouvelés chaque année, un
citoyen ne pouvant être
bouleute que deux fois. Cette assemblée siégeait
de façon
permanente, nuit et jour, les bouleutes dormant sur place. La
présidence et la coordination du travail étaient
assurées par
les prytanes. Chaque tribu assurait pendant un dixième de
l'année la prytanie, c'est-à-dire la permanence.
Le principal
travail de la Boulé était de recueillir les
propositions de loi
présentées par les citoyens, puis de
préparer les projets de
loi pour pouvoir ensuite convoquer l'Ecclésia. Mais il ne
représentait pas vraiment le pouvoir exécutif,
notion inconnue
chez les Grecs. Si l'Ecclésia détenait la totalité du pouvoir de
décision, la Boulè jouait en réalité un rôle décisif puisqu'elle
proposait les lois les plus importantes que l'assemblé du peuple,
nombreuse et turbulente, se contentait de ratifier le plus souvent. Les
bouleutes qui se présentaient au tirage au sort étaient souvent les
citoyens les plus aisés et éduqués, qui avaient le temps de consacrer
un
mois entier au service de l'Etat. La Boulé avait aussi la haute main
sur l'administration, le contrôle des finances, l'organisation de
l'armée, du culte, des constructions publiques, etc.Toute
proclamation de loi commençait ainsi :"
Il
a semblé bon au Conseil et au peuple...(tè boulè kai
to démo) ce qui
montre bien la totale complémentarité entre les deux assemblées, mais
aussi, avec l'emploi de "il a semblé",
la conscience par les Grecs du caractère non définitif de la loi,
pouvant a tout moment, être remise en cause, expression suprême de la
souveraineté du peuple et de "l'autonomie
démocratique"
Un
contrôle populaire permanent
Clérotérion
permettant le tirage au sort des
citoyens dans les différents
tribunaux (musée de l'Agora)
L'héliée,
tribunal populaire sans doute crée par Solon et réorganisé par
Clisthène,
avait
à la fois des pouvoirs de justice penale et civile
ordinaire,
mais aussi celui de "juger" les dirigeants de la cité
à
la fin de leur mandat. Les héliastes, au nombre de 6000,
étaient tirés au sort et répartis par
groupes de
501 entre les différents tribunaux
présidés par un
haut magistrat (archonte) Les verdicts étaient sans appel et
immédiatement exécutoires. 200
réunions avaient
lieu par an. En l'absense de ministére public, tout citoyen est en
droit de porter plaine et demander réparation devant un tribunal, soit
parce qu'il s'estime personnellement lésé, et dans ce cas il intente
une dikè (action privée), soit soit parce qu'il a connaissance d'un dommage commis contre la cité, et dans ce cas il intente une graphè (action publique) Le plaignant percevait, en cas de condamnation, une partie de l'amende, pour
indemnisation et récompense de ses efforts pour la justice ! Cette possibilité faite au citoyen de s'ériger en
accusateur public pour défendre sa cité était un rouage
particulièrement important de la démocratie athénienne.Mais, bien
évidemment, des précautions étaient prévues pour empêcher les abus liés
à un désir de vengeance ou l'appat du gain (sycophantie) puisque les
jurés étaient rétribués.[1]
S'il n'obtient pas un cinquième des suffrages en sa faveur, le plaignan
est condamné à une lourde amende et privé partiellement de ses droits
civiques. C'est pourquoi l'argumentation de l'accusateur devait être
irréprochable, celui-ci devant prouver qu'il n'agissait pas par colère,
par haine ou intérêt, mais par amour de la patrie.[2] Cependant,
la
tâche des jurés (tirés au sort, donc issus de tous les milieux sociaux)
était d'autant plus difficile qu'il
n'y
avait ni code de procédure, ni code pénal,
ni magistrats professionnels ni avocats (des commissions de juristes
(nomothètes) seront néanmoins crées à la fin du IVe siécle). Cette
volonté des athéniens de ne pas séparer le pouvoir juridique du
politique reposait sur leur confiance aveugle dans la liberté du verbe
(logos) et du débat (agon) et en la vertu civique*
du peuple attaché à la démocratie, capables à leurs yeux d'accoucher de
la justice et de la vérité. Mais elle laissait aussi la place à
l'arbitraire, voire à la manipulation par des démagogues et
spécialistes du discours (rhéteurs) au moment où la vertu civique
faiblissait, comme ce fut le cas à la fin du 4éme siècle. Ce gief, avec
celui de la sycophantie, sera largement exprimé par Socrate, Platon et
Aristote comme "point faible" de la démocratie.
[1] Ce genre de personnage, procédurier par manie et plaideur pour l'appât du gain est ridiculisé dans une pièce d'Aristophane, Les guèpes.
[2] voir par exemple l'accusation de Lysias, au moment du procès des Trente Tyrans en 403,
contre l'un d'eux nommé Eratosthène qui avait assassiné son frère.
(Contre Eratosthène, 12, 2) et aussi les plaidoiries de Démosthène
* Sur la notiobn de vertu civique, aller à l'article Philosopphie
L'exil,
pour les dirigeants
indignes
Ostrakon portant le nom de Thémistocle et de Périclès
L'ostracisme
fut une procédure mise
au point par
Clisthène pour empêcher un retour de la tyrannie.
Elle
permettait
de bannir pendant dix ans un citoyen qui avait eu des
responsabilités politiques. Chaque année,
l'Ecclésia votait pour savoir si l'on devait
procéder
à un ostracisme. Le vote s'effectuait à main
levée, il n'y avait pas de débats et les noms des
suspects n'étaient pas
révélés. Si l'accord
se faisait sur le principe de l'ostracisme, le
peuple était convoqué sur l'agora spécialement aménagée pour cette
occasion (on la clôturait et dix portes -- une par tribu --
permettaient
de faire entrer les citoyens). Le quorum devait atteindre au moins 6
000
votants qui avaient inscrit sur un tesson de
céramique (une coquille d'huître à
l'origine,
d'où le mot ostracon) le nom de la personne qu'ils souhaitaient
voir
bannir dans l'intérêt du bien public.
Mais si l'ostracisme fut une arme de disuasion efficace contre la
tyrannie, il semble qu'elle
fût aussi utilisée pour des raisons moins nobles, soit pour éliminer
les dirigeants devenus trop importants, soit pour éliminer des rivaux.
L'historien romain Plutarque, dans ses Vies parallèles de
hommes illustres
(écrites 5 siècles plus
tard, il faut le préciser)
analyse en ces termes l'ostracisme porté en -471 contre
Thémistocle, le stratège vainqueur des Perses à
Salamine :
"Les
Athéniens, donc, pour rabattre la considération et l'autorité dont il
(Thémistocle)
jouissait, le bannirent par ostracisme, comme ils avaient coutume de le
faire pour tous ceux qui leur étaient à charge à cause de leur
puissance et dont ils pensaient qu'ils s'élevaient trop au-dessus de
l'égalité démocratique". (Thémistocle, 22, 4)ou
encore l'ostracisme dont fut victime Thucydide : "Périclès
entra en lutte avec Thucydide, à ses risques et périls, pour
l'ostracisme; il obtint le bannissement de son adversaire et la
dissolution du parti qui lui faisait opposition ". (Salluste,
Périclès,
14,3 et 15, 1)
chontes devaient prêter serment sur l'autel.e séance débutait par un sacrifice sur l'autel de
Chaque séance débutait par un sacrifice sur l'autel de
L'éducation,
pilier de la démocratie
Peinture
sur un vase attique du Vème siècle représentant
une école de musique et de lettres.
On
sait, grâce aux tessons utilisés pour les votes
d'ostracisme que l'on a retrouvés, que la plupart des
citoyens
athéniens savaient lire, écrire et compter.
Envoyer ses
enfants à l'école (qui était en fait
la maison des
pédagogues) était un devoir citoyen. L'éducation
consistait dans l'apprentissage de l'écriture, de la
lecture, de
l'arithmétique et de la musique, bases
nécessaires au
développement de l'esprit. Quant à
l'éducation du
corps, elle avait lieu dans les palestres (à la fois
terrains de
sport et gymnases) Après cette éducation
"primaire",
apparut au Vème siècle un enseignement
supérieur
donné par des sophistes,
véritables savants et
conférenciers qui enseignaient, contre rétribution, principalement la
rhétorique,
mais aussi la philosophie, les sciences, les arts et même la
médecine. "Moi, ce que j’enseigne, c’est le bon conseil.
En matière d’affaires privées, celui qui permet de gérer au mieux sa
propre maison. En matière d’affaires publiques, celui qui permet de
montrer par la parole et par l’action le plus d’effcacité dans les
affaires de l’État."
prétend Protagoras dans un dialogue de Platon. Dans la cité
démocratique, l'éducation de tous les citoyens, riches ou pauvres,
était considérée comme une nécessité absolue. "C'est son ignorance qui mène le peuple à l'esclavage du pouvoir d'un seul." avait dit Solon. Deux siécle plus tard, Aristote plaidera pour une véritable école publique :"Il
est manifeste que l'éducation doit être unisue et le même pour tous et
que la charge doit en être la charge de la communauté et non une
affaire privée. ... or ce qui relève de la communauté exige des
exercices communs... chaque citoyen est une partie de la cité, et le
souci de chaque partie est naturellement le souci du tout." (Politique, I, 3, 4)
La
rhétorique, art du discours, était, bien évidemment, dans une démocratie
directe comme Athènes, une priorité pour qui voulait exercer
convenablement son rôle de citoyen et aspirait à des responsabilités
dans le gouvernement de la cité. Isocrate le souligne dans son Panégyrique:"Notre
cité a tenu en l’honneur l’art de la parole, cet art que tous
désirent posséder en même temps qu’ils jalousent ceux qui sont capables
de l’exercer : elle avait pleinement conscience en effet, notre cité
[...] que composer artistiquement des discours n’est nullement le
partage des médiocres, que ce ne peut être l’œuvre que d’un esprit
intelligent. [...] Ceux qui, dès la prime enfance ont été élevés en
hommes libres, ce n’est pas au courage, à la richesse, aux biens de cet
ordre qu’on les reconnaît, ce sont avant tout leurs paroles qui les
révèlent. C’est la pierre de touche la plus sûre pour reconnaître
l’éducation de chacun de nous, et ceux qui manient bien l’art de la
parole ont non seulement puissance dans leurs cités mais honneurs chez
les autres hommes."
L'agora, cœur de la cité démocratique
L'agora à l'époque de Périclès
Plus
qu'une simple place, l'agora était le centre
névralgique de la vie sociale et politique
athénienne. Tous les bâtiments
publics s"y trouvaient et l'Assemblée du
peuple s'y
déroulait, avant
d'être transférée sur la colline de la Pnyx. L'acropole restait
l'espace sacré voué aux dieux, mais ceux-ci s'étaient rapprochés du
peuple et Zeus, garant
des
serments
des magistrats et de la justice,
veillait du haut de sa statue. C'est Zeus, selon un mythe, qui aurait
envoyé sur terre le sens de la justice et la vertu, chargeant
Hermès de la répartir également entre
tous les
hommes. Chaque séance de
l'Ecclesia débutait par un sacrifice sur
l'autel de Zeus agoraios et un
prêtre traçait, avec le sang de l'animal sacrifié, un cercle sacré tout
autour de
l'Assemblée. Une fois élus,
les archontes devaient prêter serment sur l'autel. "La protection que
la divinité réservait autrefois
à l'aristocratie s'exerçait désormais au
bénéfice de la communauté toute
entière" a écrit Jean-Pierre Vernant
(1) L'espace
sacré, en se déplaçant du palais royal à l'acropole puis, en partie, de
l'acropole à l'agora,
s'était en quelque sorte désacralisé et démocratisé. Et les dieux,
pouvant être contemplés par tous, avaient perdu leur aspect mystérieux.
La
religion et ses mythes, racontés sous forme de fables ou de pièces de
théâtre, n'était plus destinée à susciter la crainte et la soumission,
mais à enseigner une morale au citoyen, tout en le distrayant. Et la
société des
dieux, humanisés, était
représentée comme celle des athéniens,
égalitaire, festive et turbulente !
C'est sur l'agora
que se déroulaient les fêtes,
cérémonies, représentations et concours, visant à réunir et distraire
les citoyens, mais aussi à exalter leur amour de la cité. Le nombre de fêtes était impressionnant, s'étalant
sur presque tous les mois de l'année. Elles débutaient en juillet (premier mois de
l'année) par la fête des
moissons en l'honneur du dieu Chronos,
sorte de carnaval où les esclaves partageaient leur repas avec les
hommes libres. De nombreuses fêtes avaient des origines très anciennes,
répétant de rites agraires saisonniers souvent sacrificiels,
ou des rites de fécondation et d'initiation. Mais les fêtes les plus importantes
restaient les les Panathénées et les Dionysos, en l'honneur des dieux préférés des athéniens d'Athéna, déesse de
la sagesse et protectrice de la cité et Dionysos,
dieu du vin, de la joie et patron du théâtre. (2) Ces fêtes
duraient plusieurs jours et attiraient de nombreux visiteurs étrangers.
«Dionysos
est le dieu des plaisirs ; il règne au milieu
des festins, parmi les couronnes de fleurs ; il anime les danses
joyeuses au son du chalumeau, il fait naître les folâtries et
dissipe les noirs soucis ; son nectar, en coulant sur la table des
dieux, augmente leur félicité, et les mortels puisent dans sa coupe
riante le sommeil et l'oubli des maux» dit le chœur dans les Bacchantes d'Euripide
l'agora était enfin un lieu d'information, d'échanges économiques et sociaux. Les
citoyens se pressaient devant le monument des héros éponymes (chacune
des dix tribus de l'Attique avait le sien) au bas duquel étaient
affichés des avis publics, annonces officielles, actes législatifs,
etc.. Des portiques
accueillaient de nombreuses
boutiques, échoppes et ateliers, tandis que d'innombrables étals de
marchands étaient installés surtout dans la partie Est. Le peuple y
venait pour faire ses emplettes, se
restaurer, se faire raser la barbe ou coiffer, assister aux cérémonies
et aux fêtes, mais surtout pour se tenir au courant des potins et des
nouvelles concernant aussi bien des affaires privées que des affaires
publiques. Les affaires judiciaires traitées à l'Héliée animaient
particulièrement les bavardages. On parlait aussi bien-sûr des sujets
politiques qui allaient être ou avaient été discutés à l'Assemblée. On
s'attroupait autour d'un orateur, on s'informait dans les
boutiques et les ateliers. Un brassage social
important avait lieu, les citoyens de la ville côtoyant ceux
de la campagne, mais aussi des étrangers et des esclaves qui
circulaient librement.
(1)
Les
origines de la pensée grecque PUF, 1962,
p.45 (2) Les deux divinités étaient
souvant associées dans la mythologie
comme frère et soeur, enfants de Zeus. Athèna étatt sortie toute
armée du crâne de Zeus et Dionysos de sa cuisse. Puis celle-ci aurait
récupéré le coeur de Dionysos qui avait été dévoré par les
Titans, lui permettant ainsi de renaître.
Mosaïque
trouvée à Pompéi
représentant l'Académie de Platon.
Ce
n'est certainement pas un pur hasard si la philosophie prit naissance
dans la cité même qui inventa la
démocratie et ou
le logos était roi, comme l'explique Jean-Pierre Vernant :"Avènement
de la cité, naissance de la philosophie : entre les deux
ordres
de phénomènes, les liens sont trop
serrés pour que
la pensée rationnelle n'apparaisse pas, à ses
origines,
solidaire des structures sociales et mentales propres à la
cité grecque... La raison grecque, c'est celle qui de
façon positive, réfléchie,
méthodique,
permet d'agir sur les hommes non sur la nature. Dans ses limites comme
dans ses innovations, elle est fille de la cité."
(Les
origines de la pensée grecque, PUF 1962) Concernant les idées politiques
de Platon, on ne retient
souvent que sa critique de la
démocratie qui apparait dans le dialogue entre Socrate, Glaucon et
Adimante au livre VIII de la Politeia (République)
:
- Lorsqu'une cité démocratique, altérée de
liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle
s'enivre de ce vin pur au delà de toute décence; alors, si ceux qui la
gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas
large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d'être des
criminels et des oligarques
- C'est assurément ce qu'elle fait, dit-il.
- Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite
d'hommes serviles et sans caractère; par contre, elle loue et honore,
dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l'air de
gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. N'est-il
pas inévitable que dans une pareille cité l'esprit de liberté
s'étende à tout? [562d - 562e ] ...
- Or, vois-tu le résultat de tous ces abus
accumulés? Conçois-tu bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement
ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent
et se révoltent? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus
s'inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n'avoir absolument
aucun maître.[563e] Il est d'abord important de
replacer dans son
contexte cette
œuvre qui fut écrite vers - 315. Elle décrit le régime démocratique de
son temps, et non pas celui qui existait à l'époque de Périclès un
siècle plus tôt. Depuis cette époque, la démocratie athénienne avait
été sérieusement mise à mal [Voir plus loin : Menaces sur la
démocratie] Par deux fois, en 411 et 404, un gouvernement oligarchique
avait été restauré, provoquant une véritable guerre civile meurtrière.
Il faut aussi évoquer la condamnation à mort de Socrate par un tribunal
populaire en 399, qui avait été pour le jeune Platon, son élève, un
traumatisme qui alimentera ses griefs contre la démocratie. Il
faut préciser ensuite que Livre Viii de la République est
consacré à une
analyse critique de tous les régimes politiques existant en Grèce
(timocratie, oligarchie, démocratie et tyrannie) et que, si on lit
attentivement ce long dialogue, on constate que la démocratie y est
considérée comme le moins mauvais des régimes. Il est présenté ainsi
par Socrate: " Tels sont, poursuivis-je, les avantages de la
démocratie, avec d'autres semblables. C'est, comme tu vois, un
gouvernement agréable, anarchique et bigarré, qui dispense une sorte
d'égalité aussi bien à ce qui est inégal qu'à ce qui est égal [ 558c ] ... "Mais
n'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme
son bien suprême qui perd cette dernière? - Quel bien veux-tu dire? -
La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu
entendras dire que c'est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un
homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité. - Oui,
c'est un langage qu'on entend souvent. - Or donc - et voilà ce que
j'allais dire tout à l'heure : n'est-ce pas le désir insatiable de ce
bien, et l'indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement
et le met dans l'obligation de recourir à la tyrannie? "
[562c]
C'est
donc, selon Platon, l'excès de liberté, le manque d'autorité et
d'obeissance aux lois (assimilés à de l'anarchie) qui déstabiliseraient
la démocratie. Celle-ci n'est pas mauvaise en soi, mais condamnée à
toujours évoluer en tyrannie du fait de la trop grande place laissée
aux démagogues.
Les critiques de l'oligarchie sont par contre beaucoup plus radicales
et sans appel,
car la concorde et la justice, fondements essentiels de toute
communauté politique, (dixit Socrate, Livre II) n'y existent plus:"Il
y a nécessité qu'une pareille cité ne soit pas une mais double, celle
des pauvres et celle des riches, qui habitent le même sol et conspirent
sans cesse les uns contre les autres." (551d) et plus loin : "On ne prévient point ce
désordre dans les gouvernements oligarchiques, autrement les uns n'y
seraient pas riches à l'excès et les autres dans un complet dénuement" (552b)
Une belle théorie, déjà, de
la lutte des classes ! Dans
un
autre de ses
Dialogues,
Platon met face à face Socrate et Protagoras,
un philosophe renommé. Les deux
penseurs s'affrontent sur le sujet du meilleur régime politique, celui
des Sages ou celui du Démos.Protagoras, ardent défenseur
de la démocratie, après avoir rappelé le mythefondateur, conclut ainsi : "Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi et les Athéniens et les
autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art
professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit nombre de
donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce petit nombre,
se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme tu dis, et ils
ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout
repose sur la justice et la tempérance, ils ont raison d’admettre tout
le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait part a la vertu civile
; autrement il n’y a pas de cité. Voilà, Socrate, la raison de cette
différence. »
(Platon; Protagoras, 323 a) [1] Le
meilleur régime politique,
selon Platon, a déjà été en partie présenté dans le Livre IV comme
celui qui réunit les quatre vertus cardinales: sagesse, courage,
tempérance et justice (IV, 428b-444a) vertus qui ne pourraient être préservées que
par un "gouvernement des sages". Platon reprendra et affinera la description de sa cité idéale dans le Timée et le Critias (avec le mythe de
l’Atlantide), puis dans Les Lois,
son dernier ouvrage.
[1] Pour lire l'extrait en entier, aller sur : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/protagoras.htm#323b pages 34 à 39
La justice (Dikè) et la pudeur (Aidos) sont donc selon Protagoras les
deux composants de la vertu politique (politikè arétè) Ces termes
méritent d'être précisés. Protagoras utilise en conclusion deux autres
termesdikatosounè que l'on peut traduire par sens de la justice et sôphrosounè
par tempérance. Si le sens de la justice (ou de l'équité) est aisé à
comprendre puisqu'il est utilisé à peu près dans le même sens
aujourd'hui, ceux de pudeur ou de tempérance le sont moins. De nombreuses interprétations ont été données*.
On peut proposer des synonymes comme modestie, modération, décence,
franchise, respect qui s'en rapprochent. Il nous semble en effet que
l'éthique civique, (pour être un "bon citoyen") repose sur ces qualités
du respect d'autrui, de la loi, le sens de l'interêt commun, de la
solidarité et de l'entraide, Autant de qualités opposées à l'égoïsme,
la recherche de son seul intérêt, l'ambition excessive et la démesure,
terme que précisément, les grecs traduisaient par Hubris (ὕϐρις), considérée par
Platon comme l'anti-vertu politique par excellence, qui met en danger
l'harmonie sociale et menace la démocratie. Considérer l'Aidos comme l'antonyme d'Hubris me parait donc la meilleure interprétation..
* Voir par exemple : doctrine de la justice chez Protagoras du μῦθος au
positivisme juridique http://www.dogma.lu/pdf/ES-ProtagorasJustice.pdf
ainsi que le paradigme de Progoras http://socio-logos.revues.org/110
Mais c'est surtout Aristote qui fit l'analyse la plus
pertinente des régimes
politiques de son temps, principalement dans le chapitre III de sa Politique. Il examine en effet les
trois types de régimes (tyrannie,
oligarchie et démocratie) à partir de critères sociaux et non plus
seulement moraux ou métaphysiques comme l'avait fait son maître Platon.
Pour lui la démocratie est le
gouvernement des pauvres, car celui du plus grand nombre.
"La tyrannie, comme je viens de le dire, est le
gouvernement d'un seul, régnant en maître sur l'association politique ;
l'oligarchie est la prédominance politique des riches ; et la
démocratie, au contraire, la prédominance des pauvres, à l'exclusion
des riches. [1279b] ... Ce qui distingue essentiellement la démocratie et l'oligarchie, c'est
la pauvreté et la richesse et partout où le pouvoir est aux riches, majorité ou
minorité, c'est une oligarchie ; partout où il est aux
pauvres, c'est une démocratie. Mais il n'en est pas moins vrai,
je le répète, que généralement les riches
sont en minorité, les pauvres en majorité. La richesse
n'est qu'à quelques-uns, mais la liberté est à
tous. Ce sont-là, du reste, les causes des dissensions
politiques entre les riches et les pauvres. " [1280a] Et
Aristote, à la différence de Platon, démontre la
supériorité de la démocratie sur l'oligarchie, par
l'argument que l'avis de la majorité est forcément
meilleur, du fait même de son nombre, que celui d'une minorité
même éclairée. "Attribuer
la souveraineté à la multitude plutôt qu'aux hommes distingués, qui
sont toujours en minorité, peut sembler une solution équitable et vraie
de la question, quoiqu'elle ne tranche pas encore toutes les
difficultés. On peut admettre en effet que la majorité, dont chaque
membre pris à part n'est pas un homme remarquable
est cependant au-dessus des hommes supérieurs, sinon individuellement,
du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide
que le repas dont une personne seule fait la dépense. Dans cette
multitude, chaque individu a sa part de vertu, de sagesse ; et tous en
se rassemblant forment, on peut dire, un seul homme ayant des mains,
des pieds, des sens innombrables, un moral et une intelligence en
proportion. (
Politique III, Chap VI, 4) [1281b]Quant
à l'idéal platonicien d'un gouvernement des savants,
Aristote le réfute par cette métaphore percutante :"
Une maison, par exemple, peut être appréciée par celui qui l'a bâtie ;
mais elle le sera bien mieux encore par celui qui l'habite ..." (III, VI, 9) [1282a] Et
le philosophe conclut : "Dans
la république parfaite, le citoyen, c'est l'individu qui peut et
qui veut obéir et gouverner tour à tour, suivant les
préceptes de la vertu." (III,
VII, 12) [1284a] Mais au chapitre V, Aristote rappelle, comme Platon, que la démocratie est menacée quand le désir de liberté prime sur le souci d'égalité:"Il
y a deux choses qui paraissent bien définir la démocratie: la
souverainété de la majorité et la liberté. La justice en effet c'est,
de l'avis général, l'égalité, et l'égalité c'est la souveraineté des
deécisions prises par la masse; la liberté d'autre part , c'est la
droit pour chacun d'agir à sa guise. Par suite, dans les démocraties de
ce genre, chacun vit à sa guise et va "où son désir l'attire", comme
dit Euripide. Mais une telle attitude est mauvaise, car il ne faut pas
croire que c'est un esclavage de vivre conformémént à la constitution;
c'est au contraire le salut ." (V, 9, 14-16)
A côté de la
philosophie, naquit aussi l'histoire, principalement
représentée par Hérodote (482-420), Thucydide
(460-400) et Xénophon (430-355) Il est interessant de noter que
les deux premiers furent aussi d'ardents zélateurs du
régime athénien. Hérodote
vante ainsi le régime démocratique dans son Histoire des
Perses, en prêtant ces propos à Otanès,
chargé de réformer le régime perse après le
coup d'Etat contre le roi Bardiya:
« Je crois, dit-il, que l'on ne doit plus désormais
confier l'administration de l'État à un seul homme, le
gouvernement monarchique n'étant ni agréable ni bon.(...)
Comment, en effet, la monarchie pourrait-elle être un bon
gouvernement ? Le monarque fait ce qu'il veut, sans rendre compte de sa
conduite. L'homme le plus vertueux, élevé à cette
haute dignité, perdrait bientôt toutes ses bonnes
qualités (...) Il n'en est pas de même du
gouvernement démocratique. Premièrement on l'appelle
isonomie ; c'est le plus beau de tous les noms : secondement, il ne s'y
commet aucun de ces désordres qui sont inséparables de
l'État monarchique. Le magistrat s'y élit au sort ; il
est comptable de son administration, et toutes les
délibérations s'y font en commun. Je suis donc d'avis
d'abolir le gouvernement monarchique, et d'établir le
démocratique, parce que tout se trouve dans le peuple. »
(Histoire, III, 80) Quant à Thucydide (que
nous avons déjà cité à propos de Périclès), il a écrit :
"Allons-nous
oublier [...] qu’en général les cités sont
mieux gouvernées par les gens ordinaires que par les hommes
d’esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours
paraître plus intelligents que les lois [...] Les gens ordinaires
au contraire [...] ne prétendent pas avoir plus de discernement
que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation
d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils
jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de
compétition. C’est ainsi que leur politique a
généralement des effets heureux " (La Guerre du Péloponnèse,
III, 37). Et aussi : "La
pauvreté n'a pas poue effet qu'un homme , pourtant capable de rendre
service à l'Etat, en soit empêché par l'obscurité de sa situation."(II, 37)
Le théâtre, espace de libre parole
Théâtre
de Dionysos à Athènes
L'iségoria, la
liberté de parole,
était
un principe fondamental de la démocratie
athénienne. Aucune censure
n'empêchait
le citoyen de s'exprimer, que ce soit sur la place publique ou dans les
écoles des sophistes, comme à travers les
représentations artistiques du théâtre.
Le théâtre occupait une place
centrale dans la cité démocratique. Les plus
riches finançaient les
spectacles et les plus pauvres pouvaient y assister gratuitement. Le
théâtre était un moyen de faire
réfléchir le citoyen, tout en le divertissant. Tandis que la comédie leur servait
d'exutoire, les
tragédies soudaient les athéniens autour de leur
passé et des grands mythes (les tragédies d'Eschyle principalement)
mais
cherchaient aussi à susciter leur esprit critique sur les problèmes
humains mais aussi politiques. On parlerait aujourd'hui de théâtre "engagé".
Ainsi
Sophocle, dans Antigone, sa célèbre tragédie
écrite en 451 alors que
Périclés est au sommet de sa gloire, met en garde les athéniens contre
les excès inévitables du pouvoir d'un seul, incarné dans son personnage
de Créon, pouvant conduire à la tyrannie. Il met ces paroles dans la
bouche dntigone: "
Mais c'est, entre beaucoup d'autres, l'avantage de la tyrannie, d'avoir
le droit de faire ce qu'elle veut" (V 504)
Euripide, quant à lui,se fait l'apologiste de la
démocratie dans Les Suppliantes, en mettant ces paroles dans la bouche
de Thésée, le fondateur légendaire d'Athènes:"Notre
cité n'est pas au pouvoir d'un seul homme: elle est libre. Son peuple
la gouverne. Tour
à tour, les citoyens reçoivent le pouvoir, pour un
an. Elle n'accorde aucun privilège à la fortune. Le
pauvre et le riche y ont des droits égaux (...)Pour une cité, rien n'est pire qu'un tyran. Sous la tyrannie,
les lois ne sont pas les mêmes pour tous […] l'égalité n'existe plus.
Au contraire, sous le règne des lois écrites, pauvres et riches ont les
mêmes droits. Le faible peut répondre à l'insulte du fort, et le petit,
s'il a le droit pour lui, peut l'emporter sur le grand. La liberté,
elle est dans ces paroles: "Qui veut donner à l'assemblée un sage avis
pour le bien de la cité ?". Qui veut parler se met en avant, qui n'a
rien à dire se tait. Peut-on imaginer plus belle égalité entre les
citoyens?"
(v.404 et ss) Le même Euripide fait jouer sa piéce Les Troyennes juste après
l'intervention athénienne contre les
habitants de l'île de Mélos en 416, qui s'était soldée par un massacre.
Transposant les
faits à l'époque de la guerre de Troie, il fait parler
ainsi la déesse Athéna qui prédit une punition divine des Grecs : "Lorsqu'ils
feront voile d'Ilion vers leur patrie, Jupiter fera tomber sur eux des
torrents de grêle et de pluie, accompagnés de tourbillons
ténébreux; et il a promis de me prêter sa foudre
pour frapper les Grecs et embraser leurs vaisseaux ; toi, fais mugir la
tempête sur la mer Égée, soulève ses vagues
avec furie, et remplis de cadavres le détroit de l'Eubée,
pour qu'à l'avenir les Grecs apprennent a respecter mes temples
et à révérer les autres dieux." (V 77 et ss) Enfin, dans Les Phéniciennes,
écrite en 420, Euripide
met en parallèle l'affrontement des fils d'Oedipe Etéocle et Polynice et celui qui avait
opposé
Nicias et Alcibiade lors de la desastreuse expédition de
Sicile. Aristophane, de son
côté, nous offre dans ses comédies une satire
au vitriol de la société athénienne
à l'époque de la longue guerre avec Sparte. Dans les Cavaliers, il
prend comme cible le stratège Cléon, successeur de Périclès,
qu'il décrit comme un parvenu (il est artisan tanneur) sans scrupule
et surtout démagogue "Nous
avons un maître, c'est un caractère mal embouché,, un grignoteur de
fèves facilement irritable. Il s'appelle Démos, il est originaire de
Pnyx. C'est un vieux bonhomme atrabilaire à moitié sourd.. Au dernier
marché de la nouvelle lune, il a fait l'acquisition d'un esclave
tanneur, un paphlagonien, une espèce de génie dans le domaine de la
fourberie et de la calomnie. Ce Paphlagonien de la Tannerie n'a pas
plutôt reconnu le caractère du vieux qu'il se met à ramper devant lui,
à la flatter, à le caresser, à le flagorner, à le séduire..."(Pièce à lire sur http://remacle.org/bloodwolf/comediens/Aristophane/cavaliersgr.htm
)
Menaces sur la démocratie
Quand
la cité d'Athènes fut attaquée par la Perse, elle forma une alliance
défensive avec de nombreuses cités grecques, appelée la Ligue de Délos.
Mais après les victoires de Marathon et Salamine, cette alliance fut
maintenue. En - 431, elle compte 38 cités incluant la plupart des
îles et villes côtières de la mer âgée. Athènes y vit une
occasion de
renforcer son prestige et son influence,
mais aussi sa prospérité. L'indépendance des cités fut peu à peu
rognée.
Athènes s'appropria le pouvoir de rendre la justice, installa
des garnisons permanentes, envoya des inspecteurs ou gouverneurs
et mena des expéditions punitives contre les cités
récalcitrantes. Elle imposa
sa monnaie et exigea de la
part
de ses alliés une contribution (phoros)
réévaluée tous les quatre ans. Cette
source d'argent inépuisable, réservée à
l'origine au développement et à l'entretien de
l'armement, fut
progressivement utilisée au seul profit d'Athènes pour
construire ses
monuments et aussi à des fins d'enrichissement personnel. Ce
processus
impérialiste fut pour la cité, et pour la
démocratie, un facteur de tensions, car source de corruption,
d'ambitions, d'esprit de conquêtes et de rivalités
politiques. Mais l'impérialisme eut aussi comme
conséquence d'attiser les conflits avec ses rivaux,
Corinthe et Sparte principalement, que la puissance athénienne
menaçait, et de conduire fatalement à une guerre.
Périclès fut le premier à voir le danger de
l'empire. "D'ores
et déjà il constitue entre vos mains
une tyrannie,
dont l'acquisition semble injuste, mais l'abandon dangereux." (Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II,
63, 2)Autrement
dit, le piège de l'impérialisme se refermait sur la cité. Revenir en
arrière n'était guère possible, et aller de l'avant entraînerait
Athènes
dans une guerre inévitable. Périclès opta pour la fuite en avant en
plaidant pour la déclaration de
guerre à Corinthe et Sparte en 430, concluant ainsi son discours devant
l'Ecclesia : "Pour
les cités comme pour les individus, les plus grands périls permettent
d'acquérir la plus haute gloire (..) Et tâchons de donner à nos
descendants une puissance qui ne soit pas moindre que celle qui nous a
été laissée (par nos ancêtres)."
(Thucydide, ibid, I, 139-140) Guerre qui mènera Athènes au désastre et
à la ruine!Comme le souligne Claude Mossé : "La démocratie athénienne était
conditionnée par le maintien de l'empire." (1)
L'afflux de richesses vers Athènes va évidemment
provoquer la montée
d'une classe de nouveaux riches, plus attirés par le luxe, les plaisirs
et l'appât du gain que par les intérêts de la cité. Platon dénonça cette évolution qui
menaçait
la cité. Les personnages de jeunes dépravés et arrogants et d'ambitieux
sans scrupule sont nombreux dans ses dialogues (Tels Alcibiade dans Le banquet ou Calliclès dans Gorgias)et
c'est à travers le personnage de Socrate qu'il exprime son idéal de
vertu civique, de pondération et de justice, mis à mal par cette
funeste évolution. Dans Les
Lois, c'est l'appétit de l'argent qu'il
dénonce : "Si
un État veut éviter la désintégration civile, il ne faut pas permettre
à la pauvreté et à la richesse extrêmes de se développer dans aucune
partie du corps civil, car cela conduit au désastre. C'est pourquoi le
législateur doit établir maintenant quelles sont les limites
acceptables à la richesse et à la pauvreté." (Les lois, V 744d)
Alcibiade, l'anti-héros
Alcibiade,
pourtant filleul
de Périclès et admirateur de Socrate, est l'archétype même de cette
jeunesse dorée rongée par
l'ambition.
Une abondante littérature lui a été consacré (2) Alcipiade avait tout
pour lui, beauté, richesse, intelligence, et une telle force de
séduction et de persuasion que personne ne pouvait lui résister Mais
ces qualités, à une époque où tout semblait permis, (Athènes était
alors à l'apogée de sa puissance) ne pouvaient que le mener à la
démesure, ce que les grecs nommaient
hybris : arrogance,
vanité, ruse, ambition, rancune, démagogie, etc. Elu stratège en 421,
alors qu'Athènes avait signé une paix avec Sparte, il réussit, grâce à
sa force de persuasion mais aussi sa clientèle,
à obtenir une majorité à l'Assemblée pour mener une opération de
conquête en Sicile, réputée pour sa richesse. Alcipiade voyait déjà
Athènes prendre le contrôle de la Méditerranée occidentale. Mais un
complot fut ourdi contre lui et il préféra s'enfuir plutôt que de venir
s'expliquer devant les juges. L'expédition sicilienne fut un
désastre : 12 000 orts et la flotte détruite. Mais comble de
l'histoire, Alcibiade, par rancune, ne trouva rien de mieux que de
pactiser avec les spartiates qui avaient repris la guerre contre
Athènes, leur prodiguant même ses conseils de stratège ! L'armée de
Sparte réussit à débarquer en Attique, ravagea les campagnes et
assiégea la cité athénienne. Mais le bel Alcibiade, qui avait réussit à
séduire la femme du roi de Sparte, fut chassé de la cité et trouva
refuge auprès du satrape (gouverneur) d'Asie mineure sous la tutelle
des Perses. Il intrigua, là encore, pour pousser les cités ioniennes,
restées fidèles à Athènes, à faire défection et semble même avoir joué
un rôle dans le coup d'État du parti des oligarques qui prit le pouvoir
à Athènes et sema la terreur. Mais l'intervention des marins et soldats
cantonnés à Samos, qui se mutinèrent contre
leurs chefs, rétablit rapidement la démocratie. Mais Alcibiade réussit
encore à se rendre indispensable. On le retrouve à Samos, continuant à
guerroyer contre Sparte et remportant des victoires. Fort de ses succès
il rentra à Athènes au printemps 407, où il fut, selon les dire de Plutarque,
accueilli triomphalement. "Les athéniens (...) couraient vers
lui en
l'acclamant, l'embrassaient, l'escortaient, lui jetaient des
couronnes...( Vie d'Alcibiade, 32) Il réussit même
à se faire élire stratège et reçut les
pleins pouvoirs
pour combattre Sparte, avec les résultats que l'on sait : la défaite,
l'occupation spartiate, une quasi guerre civile et la restauration de
l'oligarchie. Etonnant parcours d'un homme qui n'a sans doute pas
l'unique responsabilité du funeste destin d'Athènes, le peuple qui l'a
choisi,
chassé puis adulé de nouveau, partage également cette responsabilité.
C'était en tout cas l'avis de son contemporain Thucydide, très
indulgent envers Alcibiade dans ses commentaires, ou encore l'avis de
Platon qui fait dire à Socrate : "...tu
convaincras les Athéniens, du premier coup, que tu mérites bien plus de
considèration que Périclès ou tout autre avant lui...(Alcibiade,
105, a-c) et qui préféra
mettre en accusation le régime
démocratique qui aurait favorisé l'hubris et la
démagogie. L'historien romain Plutarque trouve la bonne formule
: "il
ne fut pas haï de ses concitoyens, même quand il leur faisait du mal."(Vie
d'Alcibiade) L'auteur du Contre
Alcibiade est plus sévère, prétendant que :"Il
dépouille les uns, il frappe, il séquestre, il rançonne les autres.;il
montre que la démocratie n'est rien, car il parle comme un conseiller
du peuple et agit comme un tyran." (Contre Alcibiade, 38)
Quant aux convictions démocratiques d'Alcibiade, elles
étaient fort douteuses. Il aurait dit de la démocratie
qu'elle était "une
folie
universellement reconnue pour telle.", selon Isocrate [2]
(Buste d'Alcibiade datant du IVe siècle av-J.C.
L'inscription dit : « Alcibiade, fils
de Clinias, Athénien »
Le procès de Socrate
C'est
en 399 qu'a lieu le procès de Socrate par une commission de 501
héliastes tirés au sort, sur accusation de deux citoyens. Après la
défaite contre Sparte, les Athéniens pensaient que les dieux les
avaient abandonnés et que les fautifs étaient tous ces philosophes et
sophistes, tous ces causeurs qui insufflaient le doute dans l'esprit
des citoyens, raillés par le si populaire Aristophane dans sa dernière
comédie Les Nuées. A en croire Xénophon, Socrate aurait aussi lancé des
critiques sévères contre la démocratie. Convaincu qu’il n’est de mérite
et de vertu que dans le savoir, il s’effrayait de voir la cité
gouvernée par l’ignorance. Le tirage au sort des magistratures lui
paraissait purement et simplement une aberration. [4] Accusé d'impiété et d'avoir
voulu "corrompre la jeunesse", il décida de plaider seul sa défense et
refusa tout autre peine que la mort s'il n'était pas lavé des
accusations portées contre lui. Certes Socrate avait parfois remis en
question certaines croyances religieuses, mais impie, il ne l'était
pas, puisqu'il se disait même l'envoyé d'Apollon. Certes, beaucoup de
jeunes aimaient venir l'écouter, parmi lesquels certains devinrent des
ennemis de la cité comme Alcibiade, ainsi que Charmide et Critias qui
firent parti des Trente tyrans pendant l'occupation spartiate. Ce fut,
selon Xénophon, la principales charge de l'accusation. (5) Mais on sait
que, loin de vouloir les corrompre, il ne cherchait qu'à leur apprendre
à penser par eux-mêmes. Pas du tout comme ces sophistes qu'il n'avait
pas cessé de critiquer, mais auxquels pourtant le peuple l'assimilait.
Condamné, il accepta la mort avec sérénité, refusant l'évasion que ses
amis avaient préparée, car il voulait jusqu'au bout "obéir aux lois de
la cité". La condamnation à mort de
Socrate fut considérée comme un véritable drame par ses nombreux
disciples, dont Platon et Xénophon, qui lui rendirent un hommage
solennel. Comment cet homme si bon, vivant dans la pauvreté, qui
prêchait l'humilité et la vertu dans les rues d'Athènes, ne cherchant
qu'à faire réfléchir ses concitoyens pour les rendre meilleurs,
avait-il pu être rejeté par ce petit peuple pour le bien duquel il
avait consacré toute sa vie ? Pour Platon, c'était bien là la
justification de ses griefs contre la démocratie, le triomphe de
l'ignorance et de la passion (hubris) du plus grand nombre sur la
sagesse de quelques-uns.
Les
représentations de Socrate sont inombrables, la plus fidèle et
proche des sources
littéraires étant, d'après la thèse de Mélanie Lucciano ( http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/4-Melanie_Lucciano.pdf
) celle du buste exposé au Musée
archéologique national de Naples visible sur le site du Musée :
http://www.flickr.com/photos/magika2000/4423250308/in/set-72157622002135874 .Notes : (1) Histoire d'une démocratie :
Athènes, Seuil, 1971, Points Histoire, p. 58 (2)Voir : Alcibiade, Jacqueline de Rommilly, Editions
de Fallois, 1995, p. 241 et ss (3) Citations tirées de : Alcibiade, Jacqueline de Rommilly, p. 38 (Contre Alcibiade), p.
46 (Salluste) et p. 131
(pour la citation d'Isocrate rapportant un discours d'Alcibiade contre le régime démocratique qui aurait été tenu à Sparte.) [4]
XÉNOPHON, Mémorables., III, 7, 5-6 (5) Mémorables, I, 2, 12
Les dernières lumières d'Athènes
Buste de
Démosthène (copie romaine d'une statue de
Polyeuctos, musée du Louvre)
Après
la capitulation d'Athènes en avril 404, assiégée par Sparte et ses
alliés, la démocratie fut abolie et remplacée par un gouvernement
brutal et tyrannique, dit des Trente tyrans. Main un ancien général, Thrasybule,
réfugié à Thèbes, débarquer en Attique avec une petite armée qui
réussit à défaire une garnison spartiate. Rejoint par une foule
nombreuse, il vint à bout de l'armée spartiate envoyée en renfort et
entra victorieux dans Athènes. Il fit preuve ensuite d'une grande tenue
en
interdisant toute action punitive et proclama une amnistie
générale. L'indemnité de présence (mistos) réservée jusque là aux bouleutes et jurés fut étendue à l'Ecclésia afin de permettre
aux plus pauvres (ruinés par la guerre) de venir assister aux réunions.Un impôt
proportionnel à la fortune (eisphora)
fut aussi institué.
Thrasybule entreprit alors de reconstituer l'empire maritime qui
s'étendit jusqu'à Rhodes et Byzance et écarta définitivement la menace
spartiate.
Grâce à son activité commerciale en expansion, la prospérité économique
revint, mais les inégalités sociales se creusèrent. Athènes continuait
à être 'l'école de la Grèce" grâce à ses écoles
philosophiques, l'Académie fondée par Platon et le Lycée par Aristote (qui vantera les vertus de la démocratie athénienne dans sa Politique écrite
entre 336 et 330) ainsi que le Jardin
d'Epicure. d'Athènes du IVe siècle eut aussi ses ses grands hommes politiques comme Démosthène ou Lycurgue. La démocratie athénienne ne perdit rien de sa vitalité, même si elle évolua dan s un sens plus juridictionnel.
Ce plaidoyer d'Eschine en 386, assurant la défense d'un citoyen mis en
accusation, montrant que celui-ci est un bon citoyen, est révélateur: "Vous
conviendrez, sans doute, avec moi qu'un bon républicain doit avoir les
qualités que je vais dire. Premièrement, il doit être libre du côté de
son père et de sa mère, afin que le malheur de sa naissance ne le rende
pas mal intentionné pour les lois qui maintiennent la démocratie. Il
faut, seconderaient, que ses ancêtres aient rendu quelques services au
peuple, et qu'ils en aient reçu la récompense, ou du moins qu'ils ne se
soient pas attiré sa haine, de peur qu'il ne veuille venger sur la
république les disgrâces de sa famille. 170. Il faut, en troisième
lieu, qu'il soit naturellement sage, modéré et réglé dans sa dépense,
pour que ses folles profusions ne le tentent pas de se laisser
corrompre. Quatrièmement, le bon sens chez lui doit être joint au
talent de la parole. Il est beau d'avoir assez, et de pénétration
d'esprit pour démêler soi-même ce qu'il y a de mieux à dire, et
d'éloquence acquise et naturelle pour le persuader aux autres; sinon,
le bon sens est toujours préférable au talent de la parole.
Cinquièmement, enfin, il doit être rempli d'un courage qui l'empêche
d'abandonner le peuple dans la guerre et dans les périls. (Eschine, contre Ctésiphon, 169) Parler de "déclin" de la démocratie en tant que régime politique serait erroné [1] Mais la puissante armée macédonienne finit par écraser l'armée grecque à Chéronée en 368. La
domination macédonienne pendant le règne d'Alexandre (qui fut éduqué
par Aristote) ne mettra pas fin
au fonctionnement démocratique de la cité d'Athènes, même si celle-ci
perdit sa puissance passée. En 323, date de la mort d'Alexandre, les athéniens
crurent possible de retrouver leur indépendance en attaquant les
macédoniens avec une armée de coalition de cités grecques. Mal leur
en prit, puisqu'ils furent battus et le successeur d'Alexandre leur fit
payer une lourde indemnité, imposa la présence d'une garnison
macédonienne dans Athènes et porta atteinte au régime démocratique en
restreignant le nombre de citoyens. Mais la démocratie fut rétablie
encore une fois, ce qui montre, s'il en était besoin,
l'attachement des athéniens à leur régime politique. C'est en 86 av J-C qu' Athènes succomba définitivement,
anéantie par le général romain Sylla qui,
après une résistance acharnée de ses habitants pendant un siège de 8
mois, laissera ses soldats massacrer la population ou en faire des
esclaves.
[1] Voir la mise au point de Claude Mossé dans La fin de la démocratie athénienne, Paris, PUF, 1962, p. 229-30)
La République romaine s'éloigne du modèle
athénien
Une
représentation populaire jamais déterminante
En
509 av. J-C, en
même temps qu’Athènes se dotait
d’un régime démocratique sous l’impulsion de
Clisthène, le peuple romain se révolta contre la
monarchie et institua la république (en latin res publica :
« la chose publique ») Mais le pouvoir restait
entre les
mains des patriciens, membres
des cent familles censées descendre des premiers habitants de Rome et
possédant la majorité des terres. A côté d'eux les plébéins (non romains à l'origine)
étaient dépourvus de droits civiques et politiques qu'ils vont tenter
de conquérir, ainsi qu'un accès plus large à la propriété
foncère. La lutte entre
plébéiens et patriciens dura un siècle
et demi. Des noms de défenseurs des droits de la
plèbe nous sont restés célèbres, comme
Spurius Cassius, Spurius Maelius, Manlius Capitolinus,
tout trois qualifiés d'apprentis tyrans et de démagogues
(déjà !) par les hommes politiques et historiens latins
ultérieurs.
La premiére grande conquête fut la création des tribuns de la plèbe
en 494, faisant suite à une révolte de la plèbe (dite insurrection du
Mont sacré). Les tribuns bénéficièrent du statut de sacro-sainteté qui
leur
donnait une puissance redoutable, car d'essence divine. Ils disposaient
du droit d'intercessio
(veto) pouvant s'appliquer aux décisions de tout
magistrat, mis à part le dictateur,ainsi qu'au vote des lois par
l'Assemblée (comices tributes). L'exercice d'un tel droit était
pratiquement
illimité. Les tribuns étaient aussi les
défenseurs des droits de l'individu. Contre l'arbitraire des
magistrats, le citoyen pouvait en appeler au peuple (provocatio) pour
garantir sa
personne et ses biens menacés par un excès de
pouvoir.
À ce droit précieux et essentiel du citoyen vint
s'ajouter le pouvoir reconnu aux tribuns d'accorder aide et assistance
(auxilium) à celui que menaçait l'injustice.
Les autres conquêtes furent l'harmonisation du droit civil
entre plébèins et patriciens en 451 avec la loi dite des XII Tables,
l'accès aux magistratures (lois liciniennes en 367 avJ.C), la
suppression de l'esclavage pour dette (nexum) en 326, le droit de
mariage entre patriciens et plébéins et enfin la suppression de
l'autorisation préalable du Sénat pour la réunion des assemblées de la
plèbe (comices tributes).
Mais, une fois l'égalité civique
globalement acquise entre patriciens et plébèins, le
problème de la répartition des terres n'était toujours pas résolu,
s'étant même aggravé du fait des conquêtes militaires. Les terres
conquises en Italie, puis en Asie, tombant dans l'ager publicus, avaient été, pour la
plupart, confisquées par les patriciens ou les militaires.
Les tribuns de la plèbe vont
se retrouver
tout naturellement à la tête du vaste mouvement de
revendications de la plèbe qui secoue le IIème siècle av J.C. Mouvement
antioligarchique pour la réforme agraire, mais aussi pour l'égalité des
pouvoirs entre le peuple et le Sénat. L’épisode le plus important fut
l’initiative de deux
tribuns de la plèbe, les Gracques, deux frères
nommés Tiberius et Caius Gracchus.L'aîné,
Tiberius, fit voter en -133 une loi agraire qui visait à distribuer aux
plus pauvres des terres de l'ager
publicus
qui avaient été confisquées par des patriciens. Dix ans plus
tard, Caius proposa un ensemble de réformes encore plus audacieuses:
redistribution des terres et distribution aux pauvres de blé à
bas prix,
loi judiciaire (les jurés
ne sont désormais plus choisis dans l'ordre sénatorial mais dans celui
des chevaliers, à qui Caius réserve la perception de la dîme d'Asie
ainsi qu'un rang spécial au théâtre), programme de
constructions et projet d'amélioration du statut juridique des
Italiens, et enfin extension des pouvoirs tribuniciens. Mais les
Gracques rencontrèrent une telle opposition de l'aristocratie qu'ils
furent massacrés avec leurs partisans. Le parti populaire disparut
quasiment, même s'il resta
des embryons symboliques de démocratie: le tribunat fut conservé mais
peu à peu vidé de ses pouvoirs, la plèbe conserva son droit
de
vote aux comices, mais le système électoral excluait de fait les plus
pauvres du vote. Des ambitieux, comme Catilina ou Jules César,
essayèrent de s'appuyer sur le peuple, mais seulement pour instaurer
leur dictature. Le Sénat conserva en théorie le pouvoir politique, mais
il fut de fait éxercé par les chefs militaires qui se livrèrent entre
eux une lutte acharnée. La république romaine se termina dans une
sanglante et interminable guerre civile. Mais
l'institution du principat par
Auguste en 27 av. J.C mit en place un pouvoir
personnel
qu enterra de fait la république. Les empereurs n'auront de
cesse de rogner peu à peu les pouvoirs du Sénat,
jusqu'à exercer une véritable monarchie absolue.
Le
cénotaphe des Gracques
par
Eugène GUILLAUME, 1853,Musée d'Orsay, Paris.
Les
romains préfèrent
l'élection au tirage au sort
Le Pons suffragiorum
était un pont
de planches élevé temporairement à
Rome sur le Champ de Mars
pendant les comices, et sur lequel les votants, en sortant du
septum, passaient l'un après l'autre pour jeter leurs votes
(tabellae) dans l'urne. Le but de cette disposition était
d'empêcher la fraude, le tumulte, l'intimidation, et
d'assurer,
autant que possible, la liberté du vote. Le votant recevait
son
bulletin des mains d'un officier placé à une
extrémité du
pont ; il le passait, et à l'autre bout il laissait tomber
son
vote dans l'urne aux suffrages, puis il sortait de l'enceinte. Le vote
secret fut instirué par les lois tabellaires
en 139 av J.C
Cicéron
rejette
le modéle démocratique athènien
Cicéron,
illustre orateur, écrivain, avocat et homme politique (il fut consul
en 63 av J.C, puis sénateur) est resté dans la postérité surtout pour
avoir élaboré une théorie politique originale, dans la continuation
desillustres penseurs grecs comme Platon et Aristote. Marqué par
les guerres civiles qui déchirent la république (la dernière en date
étant celle qui oppose les partisans de Pompée à ceux de César) il
prône une politique du juste milieu qu'il nomme concordia ordinum ou consensus universorum bonorum,
c'est-à-dire l'alliance des modérés et des "honnêtes gens" contre
les extrémistes des deux bords. Dans
son
ouvrage De
Republica,
il expose ses idées sur le
système politique idéal : le meilleur
modèle
de constitution à ses yeux est la constitution mixte,
offrant
à la fois des traits monarchiques, aristocratiques et
démocratiques, à condition que tous les
éléments de la Cité cohabitent
harmonieusement.
Cicéron rêve d'une République ouverte
aux talents,
fondée sur le respect du droit, de la raison et de la
justice,
gouvernée par des hommes d'élite sachant
gouverner et
arbitrer grâce à leur vertu et leur
autorité, et par un chef (princeps)
"bon,
sage, éclairé sur les intérêts de l'Etat,
jalous de sa diginité, en un mot le véritable tuteur de
la république..." (De Rep, II, XXIX, 51) Mais
il condamne la démocratie athénienne, reprenant les critiques de Platon
qui affirmait que la démocratie conduisait inévitablement à la tyrannie
:"Ainsi
ce peuple trop libre se voit bientôt réduit à la
plus dure servitude par sa liberté même."(De Rep, I, XLIV, Scipion ) Et plus loin : "Si
le peuple domine et qu'il est l'arbitre de tout, alors on dit que
règne la liberté, et véritablement c'est la
licence..." (De rep, III, XIV, 23 )
Cicéron
fut sauvagement assassiné le 7
décembre 43 av. J.-C sur
ordre de
Marc-Antoine,
par des militaires qu'il avait pourtant défendus lorsqu'il
était avocat ! Sa tête et ses mains furent
exposées
sur le forum de Rome.
Etonnant
contraste entre les
moeurs politiques de
la République romaine et celles de la
cité démocratique d'Athènes. l'une
recourant le plus souvent à l'assassinat ou la guerre comme
moyen d'accession au pouvoir, tandis que l'autre pratiquait la joute
verbale et le tirage au sort. !
La question
de l'esclavage antique
Récolte
des olives par des esclaves. Amphore, British Muséum
On
a souvent prétendu que la démocratie totale et
directe,
telle qu'elle existait à Athènes, n'a pu
fonctionner que
grâce à la présence d'esclaves qui
assuraient le
travail au champ ou à l'atelier, laissant le temps au
citoyen de
vaquer à ses occupations politiques. Cornélius
Castoriadis et Claude Mossé ont
réfuté cette thèse, montrant par exemple que l'idée
démocratique s'était
déjà
affirmée
dès le 8éme siècle avant J.C dans les
premières colonies grecques d'Ionie, de Sicile ou d'Italie
dans
lesquelles l'esclavage était quasi inexistant. L'esclavage
était un fait universel à cette
époque, alors que
la démocratie fut un phénomène unique,
spécifique à la cité d'Athènes et ses
colonies. L'esclavage a pu
faciliter, dans une certaine mesure, le bon fonctionnement de la la
démocratie, sans plus. L'appellation de "démocratie
esclavagiste"
pourrait
par contre s'appliquer à la cité de Sparte (qui
n'était pas une démocratie) où l'essentiel du
travail
était effectué par des esclaves publiques (hilotes)
issus des anciennes populations soumises par les Doriens, alors que les
citoyens passaient l'essentiel de leur temps à
l'entraînement
militaire. Les institutions spartiates étaient d'ailleurs fort
diifférentes de celles d'Athènes, le rôle de
l'Assemblée du
peuple-citoyen se limitant à la seule approbation ou au refus du
choix des
dirigeants et de leurs décisions.
Les esclaves athéniens étaient principalement des
non-grecs,
capturés lors des guerres ou achetés sur le marché aux esclaves qui se
tenait une foi par mois sur l'Agora. Un citoyen modeste n'en avait
qu'un
ou deux, employés comme domestiques, travailleurs au champ
ou
dans l'atelier de l'artisan. Les métèques (étrangers non
citoyens) avaient aussi le droit d'en posséder. Seuls les riches,
propriétaires fonciers, commerçants ou fabricants en possédaient un
grand nombre. On a
estimé
à environ 100 000 le nombre d'esclaves dans la
cité
d'Athènes (ville plus campagne) vers 400 avant J.C, pour une
population d'environ 600 000 habitants. Il existait aussi des esclaves
publics travaillant dans les
mines d'argent et les moulins, mais aussi dans l'administration et les
services
publiques (police, éducation, entretien). En Grèce, les
esclaves
étaient plutôt bien traités, souvent considérés comme des
véritables membres de la famille,
pouvant même parfois aider
à
l'éducation des enfants ou être chargés de
fonctions importantes chez un commerçant ou un banquier.
Cependant ils pouvaient
être punis et soumis à la "question", par exemple en cas de vol. Mais
si un
maître
maltraitait son esclave avec démesure, il pouvait
être
poursuivi en justice et pour le meurtre d’un esclave, la
peine
prévue était l’exil. L'esclavage
était
accepté par tous comme un état de fait, naturel (dixit Aristote) mais la
réflexion sur l'esclavage
commença pourtant à s'esquisser au
4ème
siècle, surtout chez les Sophistes et les Cyniques. Il
semble
même qu'il existât un mouvement pour l'abolition de
l'esclavage.
Les
révoltes d'esclaves
Statue en
marbre de Spartacus
(Musée du Louvre)
Aucune
révolte d'esclaves dans les cités grecques n'a été relatée, sans doute
parce que, nous l'avons dit, les esclaves y étaient en général bien
traités. Ce statut relativement "privilégié" de l'esclave grec apparait
déjà dans l'Iliade et l'Odyssée,
les oeuvres d'Homère, qui parle surtout de domestiques (domoi) et de
concubines faisant partie de la maisonnée (oikos) des familles
aristocratiques. Dans l'Iliade,
les relations entre Achille et son serviteur Patrocle sont
particulièremet amicales. La seule révolte relatée d'esclaves athéniens
fut celle des esclaves travaillant dans les mines d'argent du Laurion,
dont la condition était très dure. Ils profitèrent de l'invasion
spartiate pendant la guerre du Péloponèse pour s'enfuir. Sparte, au
contraire d'Athènes, connut une révolte massive des hilotes lors du
séisme de 465. Ceux-ci semblaient être particulièrement maltraités et
même, selon Thucidyde, chassés dans des battues par les hoplites pour
leur entraînement.(Guerre du
Péloponèse)
A l'époque romaine, au contraire,
les révoltes furent fréquentes car les esclaves, devenus très nombreux,
étaient souvent durement traités, surtout ceux qui travaillaient sur
les grands domaines agricoles (Tacite rapporte le cas de 400 esclaves
exécutés parce que leur maître avait été assassiné) ou ceux qui étaient
utilisés dans les cirques comme gladiateurs. Spartacus, le plus connu,
était précisément un gladiateur qui réussit à former une armée de 120
000 hommes pour marcher sur Rome. Il fallut 3 ans aux romains et 6
légions pour en venir à bout ! En 500 avant J.-C, un
soulèvement dirigé contre
l'aristocratie eut lieu à Rome. Il unissait des plébéiens et des
esclaves, lesquels s'étaient déjà révoltés l'année précédente. En
460, une troupe de deux mille cinq cents exilés et esclaves occupèrent
le Capitole et la citadelle et une armée dut être envoyée contre eux.En
419, les esclaves tentent d'occuper à nouveau le Capitole. Lors de la
Première Guerre punique, trois
mille esclaves et quatre mille alliés se révoltèrent. Mais
la République romaine dut encore faire face à de véritables guerres
serviles qui éclatèrent en Sicile et Campanie entre 139 et 132 avant
J.C, entre104 et 101 et enfin entre 73 et 71 (celle de Spartacus). Si
la liberté était leur principale motivation, les révoltés avaient
rarement des revendications précises. Certains de leurs chefs se firent
élirent rois, d'autres créèrent un éphémère Etat indépendant comme en
Sicile.
Les
révoltes paysannes
Révoltes des bagaudes à la fin de l'Empire romain La résistance
paysanne au servage La Grande
Jacquerie de 1358 Les
Tuchins du Languedoc
Le soulèvement des paysans anglais en
1381 La guerre des
paysans catalans (remences) contre les "mauvais usages"
Emancipation des villes
et révoltes urbaines Chartes et franchises
Les républiques communales d'Italie
La révolution des parisiens de 1356-58 menée par Étienne Marcel La révolte des
Ciompi à Florence (1378):
Les révoltes anti-fiscales en 1382: Harelle et
Maillotins Les révoltes
communales de Castille et du Pays Valencien au début du 16e siècle Eveil du
sentiment national : la révolte du peuple tchèque Les centres intellectuels aux
marges de la Chrétienté
La résistance du monachisme
Après
la chute de l'empire romain, le système politique et
socio-économique
antique fut anéanti au profit d'un système monarchique et
vassalique
appelé féodalité. Le peuple, redevenu presque
entièrement paysan, était
totalement soumis à l'autorité temporelle du seigneur et
au pouvoir
spirituel de l'Église. La chrétienté,
omniprésente dans la vie
quotidienne et spirituelle, concevait la société selon
l'idéal platonicien, divisée en trois ordres: "Ceux qui
combattent, ceux qui prient, ceux qui travaillent", expression
de l'harmonie
voulue par Dieu, unique source légitime de l'autorité.
Le peuple n'avait le droit que de travailler et d'obéir,
l'espérance d'un monde meilleur dans l'au-delà pouvant seul lui
permettre d'accepter ses souffrances. Mais
l'esclavage antique, conçu comme une soumission totale de l'individu à
son maître, céda la place au servage, simple attachement à la terre qui
restait certes contraignant, mais apportait avec lui l'égalité de tous
dans la même condition, si misérable soit elle. Ce nouveau sentiment
d'homme libre permit le développement d'un esprit de solidarité dans la
cadre de la communauté villageoise ou urbaine, contribuant à nourrir
une conscience populaire qui deviendra, au fur et à mesure des combats
menés contre les abus des puissants, une véritable conscience de classe.
LES
REVOLTES PAYSANNES
Pendant
tout
le Moyen-Age, la lutte entre seigneurs et paysans est
endémique,
simple expression, le plus souvent, de la lutte pour la survie
d’une population toujours au bord de la limite alimentaire,
de la
famine ou de l'épidémie. Et même
après l'an
mille, lorsque la situation des paysans commence à
s'améliorer, les révoltes se multiplient car la
pression
des seigneurs pour les pressurer se fait de plus en plus forte. Mais,
à côté de la lutte pour la survie, la
révolte des paysans contre la domination seigneuriale et les
privilèges de la noblesse est souvent sous-jacente. On en
trouve
déjà l'expression par
exemple dans le Roman de la rose
écrit
à
la fin du XIIIe siècle par Jean de Meung :"Noblesse
naît de bon courage, car
gentillesse de lignage n'est
pas gentillesse qui vaille."
Mais
c'est surtout au cours des
XIVe et XVe siècle que
se
développe dans toute l'Europe, un profond mouvement de révolte contre
la soumission des paysans aux seigneurs féodaux, dans un contexte
particulièrement difficile de guerres incessantes, de famines et
d'épidémies. C'est évidemment dans les pays où subsistait encore le
servage, comme en Angleterre, en Allemagne, en Bohême ou en Espagne que
les explosions paysannes
furent les plus massives. Elles furent souvent conduites par des chefs
charismatiques souvent issus d'un milieu différent : petits
bourgeois, nobliaux cultivés ou ecclésiastiques acquis aux idées de
réforme prônées par Wyclif, Luther ou Jean Huss. Il en fut ainsi de John Ball, meneur des Lollards, qui participa
à la révolte
populaire anglaise de 1381 et auquel Froissart attibue cette déclaration: "
De quel droit ceux qui s'appellent seigneurs, dominent-ils sur nous ? À
quel titre ont-ils mérité cette position ? Pourquoi nous traitent-ils
comme des serfs ? Puisque nous descendons des mêmes parents, Adam et
Ève, comment peuvent-ils prouver qu'ils valent mieux que nous, si ce
n'est qu'en exploitant nos labeurs, ils peuvent satisfaire leur luxe
orgueilleux ? "
N.B:
La distinction entre révoltes paysannes et révoltes urbaines est
pratique, mais un peu artificielle. Un certain nombres se sont en effet
déroulées simultanément, parce que motivées par les mêmes raisons ou
par simple effet d'entraînement. C'est surtout vrai en ce qui
concerne la France du XIVe siècle (la grande Jacquerie de 1358 en
est le meilleur exemple) pour laquelle une périodisation semble
plus pertinente.
Selon Monique Bourin [1]: les historiens français définissent en général trois périodes: – une première qui
perdure jusqu’au milieu des années 50, marquée par
une multitude de révoltes localisées et brèves, – une seconde période
qui s’étend de 1357 aux années 80 où la
France est secouée par deux graves et longs cycles de
révoltes, – puis un retour à des révoltes de moins grande ampleur...
Citons aussi la périodisation plus affinée de Mollat et Wolff [2]qui distinguent :
– Une première époque intitulée «les
moyens contre les grands», qu’ils caractérisent
comme celles de la révolution démocratique,
– Puis les révoltes de la misère, qu’ils font commencer dès le début du
XIVe siècle à Paris, où la famine surexcite les haines sociales, qui
s’aggravent encore dans un monde ébranlé par la Peste
–Enfin les années révolutionnaires qui ébranlent presque toute l’Europe occidentale (1378-1382)
[1]: LES RÉVOLTES DANS LA FRANCE DU XIVe SIÈCLE: TRADITIONS HISTORIOGRAPHIQUES ET NOUVELLES RECHERCHES :http://concours.histegeo.org/Les_revoltes.pdf [2] Michel
Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi - Les
révolutions populaires en Europe aux XIVe et XVe siècles, Paris,
Calmann-Lévy, 1970 (Réédition dans la collection Champs, Flammarion,
1993)
Les révoltes des bagaudes à la fin de l'Empire romain
Pillards
gaulois par Évariste-Vital Luminais. (Musée de la
société historique et archéologique de Langres)
l'Europe
a connu des révoltes paysannes bien avant le Moyen-Age proprement dit.
Dans la Gaule romaine, durant les trois derniers siècles de l'Empire,
les paysans révoltés étaient désignés par le terme de bagaudes
(mot celte signifiant combattant) Latinisé en bagaudia,
le mot finit par être utilisé de manière très large pour décrire toutes
les formes de troubles ruraux en Gaule, y compris
de véritables révoltes sociales. Ces mouvements de révoltes sont
intéressants dans la mesure où ils se situent pendant cette période
charnière qui voit le passage de l'esclavage au servage (servus est remplacé par servitus) dans
les grandes propriétés rurales de la Gaule. Réduire la bagaude à un
simple brigandage, généré par les misères de cette époque de crise
généralisée, comme on l'a affirmé pendant longtemps, est une erreur.
Les bandes de pillards sillonnant les campagnes étaient certainement
nombreuses à cette époque où les incursions "barbares" se multipliaient
du fait de l'affaiblissement politique et militaire de Rome. Mais les
mouvements paysans, tels qu'ils sont relatés par les chroniqueurs,
semblent avoir été autrement organisés. C'est même une véritable armée,
menée par des chefs charismatiques, que décrit l’historien Aurelius
Victor. En
285-286, une troupe de paysans, menés par Amandus et Aelianus,
aurait ravagé villes et campagnes avant d’être
soumise par Maximien. Une chronique gauloise parle d'un
soulèvement massif des paysans gaulois en 435, en relation avec
la
rébellion d’un certain Tibatto en Armorique. Une
révolte bagaude est
aussi signalée dans les Alpes à partir de 407.
Qui étaient vraiment ces bagaudes révoltés ? Des milices
d'auto-défense organisées contre les incursions barbares, des paysans
pauvres révoltés contre la
tutelle des grands propriétaires terriens, des petits propriétaires,
colons ou anciens soldats recasés, en révolte contre le fisc, des
séparatistes celtes
(particulièrement en Armorique) ou encore des chrétiens
persécutés ? On ne
le sait pas précisément.
Extrait
du Roman de Rollon de Robert Wace,
à propos de
la révolte de paysans normands en 997.
Les
paysans ne profitèrent guère de la croissance
économique, sensible à
partir du Xe siècle, qui était
principalement due à l'amélioration
des rendements agricoles, obtenue grâce à leur
travail et leur
inventivité. Car pour la noblesse, les paysans ne
représentaient qu'une
masse servile, juste bonne à ponctionner et à
utiliser pour le travail
et l'embrigadement forcés, afin de construire et
défendre leurs
châteaux, et de guerroyer pour le plaisir et la gloire."Une
aristocratie tout entière dominée par l'amour du
luxe et le souci de
manifester sa grandeur par la destruction des richesses",
comme l'a souligné l'historien Georges Duby.*
Dans toute l'Europe, les paysans
ripostèrent à ce nouvel
esclavage dès la fin du Xe siècle.
De nombreuses révoltes sont
rapportées par des chroniqueurs en Allemagne (Saxe et
Brandebourg) en
Lombardie et en Catalogne. En France, elles touchèrent
plusieurs
régions (Berry, Poitou, Périgord) mais c'est la
révolte des paysans
normands que nous connaissons le mieux, grâce aux
récits de deux
chroniqueurs, Guillaume de Jumièges, chroniqueur normand du
XIe siècle
ecrivant en langue romane et Robert Wace, poète
anglo-normand du XIIe
siècle (voir l'extrait). L'un et l'autre relatent le
caractère massif
de cette révolte, ainsi que son organisation à
caractère démocratique :"Dans
les divers comtés du pays de Normandie, les paysans
formèrent d'un commun accord un grand nombre de petites
réunions dans lesquelles ils résolurent de vivre
selon leur fantaisie, et de se gouverner d'après leurs
propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans
le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun
droit antérieurement établi. Et afin que ces
conventions fussent mieux ratifiées, chacune des
assemblées de ce peuple en fureur élut deux
députés, qui durent porter ses
résolutions pour les faire confirmer dans une
assemblée tenue au milieu des terres.
(Guillaume
de Jumièges)
La répression terrible qui s'ensuivit montre bien
l'effroi
que cette rébellion avait certainement causé.
La révolte des Capuchonnésde 1183 est de caractère différent.
Menée par un charpentier nommé
Durand, qui avait créé une confrérie
de pénitents portant le capuchon
blanc, elle se voulait au départ un simple "Mouvement de la
Paix" comme
il en existait beaucoup en cette époque
d'insécurité. Les Capuchonnés
menèrent la lutte contre les "routiers" (brigands de grands
chemins)
qui sévissaient dans la région du Puy. Mais bien
vite, le mouvement se
transforma en une véritable croisade revendiquant
l'égalité et exigeant
la fin du servage, ce qui entraina un violente réaction de
la noblesse
qui leva un armée pour les anéantir. "Tous
s'efforçaient de conquérir cette liberté qu'ils disaient tenir de leurs
premiers parents, au moment de la création, ignorants que la servitude
a été la peine du péché", constatait avec cynisme l'évêque d'Auxerre.
En 1196, un berger
nommé Guillaume Longuebarbe, se prétendant "sauveur
des pauvres"
prêcha la lutte contre les riches. Le chroniqueur William de
Neubourg lui prête ce discours : "Vous
les pauvres qui connaissez les mains dures des riches, puisez
à mes
sources les eaux de la doctrine du salut, et faites-le dans la joie.
Car il vient le temps où vous serez visités. Je
séparerai le peuple
humble et fidéle du peuple superbe et perfide. Je
séparerai les élus
des reprouvés, comme la lumière des
ténèbres."
La révolte des Pastoureaux de 1251 appelée aussi "croisade
des pauvres", n'est pas une révolte populaire à proprement parler, mais
est révélatrice de la haine des riches chez les petits paysans de
l'époque, haine pouvant être facilement cristallisée par un gourou
fanatisé. Conduite par un berger illuminé qui
voulait répondre à l'appel du pape pour combattre les turcs, elle
dégénéra en croisade contre les riches, et surtout contre les juifs.
Les pastoureaux massacrèrent une grande partie des juifs de Marseille,
puis ceux de Narbonne, avant de passer en Espagne pour continuer leurs
forfaits mais ils furent arrêtés par le roi d'Aragon.
Si le servage avait fini par disparaître en France au cours des XIIe et
XIIIe siècles (sauf dans certaines régions reculées comme le Haut
Jura) il subsista dans de nombreux pays comme l'Angleterre, l"Allemagne
ou l'Espagne. La grande révolte des paysans anglais en 1381 et celle
des paysans catalans à partir de 1400 (voir plus bas) sont
essentiellemnt dirigées contre la persistance ou la réapparition du
servage.
* L'Economie
rurale et la vie des campagnes dans l'Occident
médiévale, Paris, Aubier, 1962, T1, p 128.
Voir aussi : Les Trois Ordres, ou l’imaginaire du
féodalisme, in Féodalité.
Gallimard, 1996. Collection Quarto. p 795-803..
La
Grande Jacquerie de 1358
Miniature du
XVe siècle
représentant la charge des chevaliers contre les Jacques devant la forteresse de Meaux
C'est
dans le contexte de la guerre de cent ans, après la
défaite des chevaliers français à
Poitiers en
septembre 1356 et la capture du roi de France Jean le Bon par les
anglais, que nacquit la Grande Jacquerie de 1358, principalement
en Île-de-France, dans le
Beauvaisis et la Brie. Mouvement spontané
d'exaspération, après la
désorganisation du pays
du fait de la peste noire de 1348 et la poursuite de la guerre avec
l'Angleterre qui ravageait la région,
mais aussi et
surtout contre les taxations seigneuriales et royales.
Le point de départ de la Jacquerie est habituel: un banal incident qui
met le feu aux poudres: (une échauffourée entre paysans et soldats),
des rumeurs amplifiées qui se propagent de village en village, des
opérations punitives de paysans échauffés par des forts en gueule, qui
font tache d'huile, des châteaux et "bonnes maisons" attaqués, des pillages, des massacres, des viols puis toute une région qui se soulève (bassin parisien, Normandie, Picardie, , Champagne et confins lorrains)
Mais la particularité de la Grande Jacquerie fut, aux yeux des contemporains, le déchaînement populaire contre les
nobles,"une sédition
cruelle et douloureuse du peuple contre les nobles." (selon un cartulaire de l'abbaye de Beauvais) et son extraordinaire violence:"Mus
de
mauvais esprit, allèrent par le pays de Beauvaisis, et
chaque
jour croissaient en nombre, et tuaient tous gentilhommes et gentilles
femmes qu'ils trouvaient, et plusieurs enfants (...) Et dirent que tous
les nobles
du royaume, chevaliers et écuyers, honnissaient et
trahissaient
le royaume et que ce serait grand bien que tous les
détruiraient. " (Chroniques de
Froissart)
Un autre aspect relevé par les chroniqueurs était
la diversité sociale des Jacques :"gens de labeurs le plus, , il y avait aussi de riches hommes, , bourgeois et autres."
(selon Jean de Venette) On sait en effet que des clercs, des nobles
réformistes ou en rupture de ban, des riches paysans céréaliers ruinés
par le blocage du prix des céréales et exaspérés par les impôts, des
bourgeois ralliés à la révolution parisienne d'Étienne Marcel et toutes
sortes de gens déracinés du fait de la peste noire de 1348, se
joignirent aux paysans révoltés. Leur principal chef Guillaume Carle,"bien sachant et bien parlant"(Chronique de Jean Le Bel) semble avoir été un habile tacticien, doué de sens
politique et de charisme. Il organisa une armée d'environ 6000 hommes
et négocia avec Étienne Marcel pour mener des opérations conjointes.
L'armée des Jacques fut finalement arrêtée le 10 juin devant Meaux (ou se trouvaient le dauphin et sa par une garnison menée par le roi de Navarre. Ils furent massacrés par dizaine de milliers.
Les Tuchins du Languedoc
Enluminure de
Ferdinand Pertus représentant la pendaison d'un meneur
tuchin à Nimes
Moins
connue que les grandes Jacqueries du Nord de la France ou
d'Angleterre à la même époque, parce
que peu relatée par les
chroniqueurs, cette révolte qui toucha l'Auvergne
à partir de
1363, puis se
propagea dans tout le Languedoc (y compris le
Velay, le Vivarais et le Rouergue) durant presque une trentaine
d'années, ne laissa longtemps dans les mémoires
que l'image de brigands ayant pris le maquis (la touche)
et vivant de rapines. La réalité est toute autre,
comme
le montrent par exemple lespièces
du procès de
novembre 1384*,
intenté par le
seigneur d'Aiguèze contre
les dirigeants de la cité
de Bagnols-sur-Cèze pour
avoir accueilli les prétendus "brigands". On
y apprend qu'il s'agissait de paysans, accompagnés de
journaliers agricoles et de jeunes ouvriers au chomage, en
révolte contre les soldats qui pillaient,
dévastaient
leurs champs et perturbaient le commerce {La France, sous le
règne de Charlles VI, était alors en pleine
guerre de
cent ans et le Languedoc était gouverné par le
duc de
Berry, réputé pour son avidité et sa
crauté}
Loin de s'en prendre aux citadins, les Tuchins leur
distribuèrent du sel ramassé au grenier
à sel de
Pont Saint-Esprit et du blé pris au seigneur
d'Aiguèze
qui le stockait dans son château (car il était
aussi
visiteur général des gabelles) Ils
aidèrent aussi
les bagnolais à défendre leur ville et pour
différents travaux agricoles et d'entretien. Les Tuchins
attaquèrent même une troupe armée qui
avait
dérobé deux troupeaux de moutons, pour les rendre
à leurs propriétaires ! Le
"tuchanat" fut donc un
mouvement
extrêmement populaire, soutenu par les citadins et les
autorités consulaires, et même par certains
seigneurs. Il avait en effet contribué
à
rétablir la sécurité, permis la
réouverture
des marchés et la reprise des travaux dans les champs.
*
Il
s'agit d'un extrait
d'une traduction des archives conservées
à Bagnols, écrites en latin, demandée
à l'occasion d'une
représentation théâtrale
(
Le soulèvement des
paysans anglais en 1381
William
Walworth, maire de Londres, tuant Wat Tyler à
Smithfield en 1381 (Peinture de Anker Smith, 1754)
L'insurrection
paysanne qui se déroula dans le sud de l'Angleterre en 1381 fut sans
doute la plus terrible de l'histoire anglaise. La conjonction de
plusieurs facteurs explique le déroulement des évènements : une crise
du pouvoir entraînée par la mort du roi Rchard III auquel succède son
petit fils age seulement de 6 ans, une crise morale causée par les
d'explosions successives de l'armée anglaise contre la France,
dans un contexte économique et social difficile, aggravé par les effets
de
la peste noire. C'est la décision du Parlement de lever un nouvel impôt
(la poll-tax)
en 1377 qui alluma le feu, mais les braises couvaient depuis longtemps
dans les chaumières paysannes, comme le nota le chroniqueur Froissart,
témoin du soulèvement:"Un
usage est en Angleterre (...) que les nobles ont grandes franchises sur
les hommes et les tiennent en servage ; c'est à entendre qu'ils doivent
de droit et par coutume labourer les terres des gentilhommes, cueillir
les grains et amener à l'hötel, mettre en la grange, battre et vanner,
et par servage les foins faner et amener à l'hotel, la bûche couper et
amener à l'hôtel et toutes telles corvées ; et doivent iceux hommes
tout ce faire par servage aux seigneurs. Et trop plus grande foison a de
tels gens en Angleterre que ailleurs; et en doivent les prélats et
gentilhommes être servis"
Les
paysans anglais révoltés, à la façon des Jacques français de 1358,
partirent à l'attaque des châteaux, brûlèrent les livres seigneuriaux.
Ils se trouvèrent un chef en la personne de Wat Tyler qui se trouva
bientôt à la tête d'une importante armée à laquelle se joignirent des
ouvriers et artisans. Plusieurs villes furent prises et l'armée de
Tyler arriva devant Londres dans laquelle elle réussit à entrer, grâce
à la complicité de ses habitants. "Les
commiunes de Londres, dont moult étaient de leur accord, se mirent
ensemble et demandèrent : pourquoi ne laisse t-on pas ces bonnes gens
entrer dans la ville . Ce sont nos gens et tout ce qu'ils font, c'est
pour nous."
écrit Froissart. Le roi fut alors contraint
d'accepter les revendications avancées par Tyler: l'abolition
du
servage et l'amnistie générale. Mais le camp royal
finit par retourner
la situation. Tyler fut tué par le maire de Londres, ce qui
entraîna la
débandade des insurgés. Le roi revint évidemment
sur l'accord conclu avec Tyler et la
répression commença.
Le caractère massif de la révolte (on a parle d'une armée de plus de
100 000 hommes) grâce au soutien des classes urbaines révoltées contre
l'impôt ou la misère, font la différence avec la Grande jacquerie de
1358 en France. Le caractère massif de cette guerre sociale s'explique
aussi par la préparation idéologique du terrain, si l'on peut dire. Car
une grande partie des paysans, dont Wat Tyler lui même, était
imprégnée des idées propagées par les "moines
mendiants" (beghards)
tel John Ball,
disciples de Wyclif, qui prêchaient
pour
une plus grande égalité sociale et pour la
pauvreté de l'Église.[1] C'est ainsi que
Froissart rapporte un prêche qu'aurait fait John Ball
devant
une assemblée villageoise :
"
Bonnes
gens, les choses ne
peuvent bien aller en Angleterre, ni ne iront jusques à tant
que les biens iront de commun, et qu'il ne sera ni vilains ni
gentilshommes, et que nous ne soyons tous unis. A quoi faire sont-ils,
ceux
que nous nommons seigneurs? Pourquoi nous tiennent-ils en
servage? En quoi peuvent-ils dire ni montrer qu'ils sont mieux
seigneurs que nous, fors parce qu'ils nous font gagner et labourer ce
qu'lls dépendent ? Ils sont vêtus de velouz et de
camocas fourrés de vairs et de gris ; et nous sommes
vêtus de povres draps. Ils ont les vins, les
épices et les bons pains ; et nous avons le seigle, le
retrait, la paille, et buvons de l'eau. Ils ont le séjour et
les beaux manoirs ; et nous avons la peine et le travail, la pluie et
le vent aux champs ; et faut que de nous vienne, et de notre labour, ce
dont ils tiennent les états. Nous sommes appelés
serfs, et battus si nous ne faisons présentement leur
service. Et si n'avons souverain à qui nous nous puissions
plaindre, ni qui nous en veux ouïr ni droit faire ; allons
au roi, il est jeune ; et lui remontrons notre servitude, et lui disons
que nous voulons qu'il soit autrement ou nous y pourvoirons de
remède. Si nous y allons de fait et tous ensemble, toute
manière de gens qui sont nommés serfs et tenus en
servitude, pour être affranchis, nous suivront ; et quand le
roi nous verra ou ouïra, ou bellement ou autrement, de
remède
il y pourvoira. "
[1]
Voir : Wallon Henri. L'insurrection des paysans d'Angleterre en 1381. -
J. Wigleff-Wat-Tyler. In: Comptes rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 7e année,
1863. pp. 215-229. /web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1863_num_7_1_66733
La guerre des paysans
catalans
(remences) contre les "mauvais usages"
Aux
environs de l'an
1000, à la suite d'une révolte des
nobles contre le
Comte de Barcelone, les paysans catalans, qui
bénéficiaient jusqu'alors d'une relative
liberté,
tombèrent sous la coupe des seigneurs qui leur
imposèrent
une lourde servitude. Les paysans furent désormais
considerés comme partie integrante de la terre qu'ils
travaillaient. Cette "servitude de la glèbe" fut
officialisée en 1150 par la Compilation des Usages de
Barcelone,
qui admettait les usages seigneuriaux appliqués
aux
paysans, appelés desormais "remences". Ces "mals usos"
étaient au nombre de six : la remença
(paiement qu'effectuait le paysan pour se défaire du pacte
qui
le mantenait attaché a sa tenure et le rendait
dépendant
du seigneur), l' eixorquia
(droit du seigneur à s'approprier 1/3 des biens du paysan
resté sans filiation mâle) l'intestia(taxe
imposée aux descendants d'un paysan qui mourrait sans avoir
fait de testament), la cugucia (peine imposée au
paysan si sa femme était
coupable d’adultère), l'arsia
(déduction d'un tiers du patrimoine d'un paysan, si sa
maison a subi un incendie) et la ferma
d’espoli forçada
(taxe que devait payer un paysan à son seigneur s'il voulait
se
marier). puis vint s'ajouter le droit
de
maltraitance, reconnu
en 1202 par le comte-roi Pierre 1er.
Un écrivain du XVe siècle, Francesc Eiximens, décrit ainsi la situation des paysans catalans :Oppresseurs
d'autrui sont appelés ceux qui ont seigneurie et en usent cruellement;
ils ne se soucient pas de la fin principale pour laquelle Dieu a
ordonné la seigneurie en ce monde, laquelle est la conservation de la
charité dans les affaires publiques. Mais toute leur volonté tend à
ajuster l'argent et les richesses et à tirer de leurs sujets tout ce
qu'ils peuvent en avoir, sous quelque pretexte ou titre que ce soit,
mauvais ou bon." (Terç del Crestia)
En 1400
éclatèrent les
premières révoltes paysannes contre les "mals
usos", mais
c'est surtout en 1462 qu'une véritable insurrection paysanne
se
déclencha dans les zones de montagne, notamment dans les
Valls
d'Hostoles et de Sta.Pau, soulèvement mené par
un chef
charismatique, Francisco
De VerntaIlat.
Membre de la petite
noblesse, il s'allia aux paysans remences
et constitua une armée pour combattre les seigneurs,
obtenant le
soutien du roi Juan II d'Aragon, alors en guerre contre le comte de
Barcelone. Mais Juan II, après sa victoire, refusa d'abroger
les mals
usos.
L'insurrection reprit en 1484 et l'armée des remences
défit plusieurs fois l'armée du roi. Ce fut
finalement le roi Ferdinand
II d'Aragon qui proposa un compromis accepté par
les serfs. Le 21 avril 1486 fut
signée à Guadalupe la Sentence
Arbitrale qui
abolissait les
"mauvais usages" et le servage dans toute la Catalogne.
Voir sur le sujet : Francesc de Verntallat, capdiel des remences par
Miquel Freixa, Editorial Base (en catalan)
Et le très riche site : http://www.remences.com/
(également
en catalan, mais avec un résumé en
français) accompagné d'une abondante
bibliographie
LE
MOUVEMENT D'ÉMANCIPATION DES VILLES
Chartes
et franchises
L'enrichissement
des villes va pousser leurs
habitants à s'unir contre les seigneurs ou le roi pour former des
"communes". Le mouvement se développa d'abord dans les riches cités
marchandes d'Italie, des Flandres ou d'Europe du Nord (Hanse) qui
parvinrent à obtenir de véritables statuts d'indépendance. En France,
la conquête de l'autonomie urbaine s'effectua de différentes façons. Ce
fut parfois au prix d'une véritable insurrection, comme au Mans en
1070, à Cambrai en 1076, ou encore à Laon en 1112. Mais, le plus
souvent, les communautés urbaines trouvaient un compromis pour obtenir
leurs privilèges. Tout était affaire de rapport de force : certains
privilèges étaient achetés au seigneur, d'autres lui étaient arrachés.
Des franchises pouvaient être aussi accordées par le roi lui-même (voir
la Charte de Saint-Quentin), mais il gardait le droit de leur retirer
(comme à Laon en 1190, ou Paris en 1383) Les chartes ou franchises
écrites
énuméraient les droits accordés aux communes, pouvant leur accorder une
large autonomie. La ville "franche" pouvait par exemple rédiger ses
lois, battre sa monnaie, lever une milice et s'affranchir de toutes les
servitudes féodales (péages, banalités, servage, etc.) Ce sont les
bourgeois (marchands, professions libérales, officiers, etc.) qui
gèraient leur ville, nommant prévôts et échevins et formant le conseil
municipal. Mais cette suprématie d'une oligarchie patricienne fut
violemment contestée par les "petits métiers" , principalement au cours
du XIVe siècle. (voir plus bas: les révoltes urbaines). Les rois de
France finirent par légiférer pour permettre une meilleure répartition
sociale dans les gouvernements municipaux. Ainsi en 1328 Philippe VI
accorda à la ville de Montauban une direction paritaire de la cité par
cinq consuls populaires et cinq bourgeois.
Le mouvement d'émancipation des villes introduisit des manières
de penser et des attitudes étrangères au monde féodal et prépara les
esprits à l’ouverture démocratique. On notera par exemple le rôle
important joué par les
institutions communales pendant la révolution française, oula Commune de Paris en 1871.
Les républiques communales d'Italie Un juriste expliquant la loi (miniature de 1350, Cèséne,
bibliteca Malatestiana)
L'Italie, pour échapper à
la tutelle de
l'empire germanique, se couvrit de cités-états auto-gouvernées.
"Presque toute la terre est divisée en cités (...) et ses habitants
aiment si fort la liberté qu'ils refusent toute idée de pouvoir et
préfèrent , pour les diriger, des consuls à des chefs." raconte
l'évêque Otton de Freising, neveu de l'empereur, qui visita l'Italie en
1154. A l'instar des grandes cités maritimes Amalfi, Venise Pise et
Gènes, la plupart des villes de Lombardie et de Toscane s'érigèrent en communes à partir de la fin du XIe
siècle (Milan en 1097). Le
gouvernement y était exercé par un collège de consuls
choisis parmi les riches aristocrates. Riches et puissantes, les cités
d'Italie du nord, alliées dans la ligue lombarde formée par la cité
milanaise, réussirent même à écraser en 1176
l'armée de l'empereur Frédéric Barberousse, lequel reconnut la
souveraineté de 25 cités italiennes en 1183 (paix de Constance) Ces
cités purent alors affiner leur administration, souvent inspirée du
droit romain, et agrandir leur territoire en englobant les campagnes
environnantes pour former des comtés
(contado).
Mais les luttes pour le pouvoir entre
familles et groupes sociaux devinrent
si exacerbées que les cités cherchèrent des méthodes pour calmer les
passions. Le recours à un conciliateur appelé podestat fut la plus utilisée.
Obligatoirement Issu
d'une cité étrangère, il était choisi pour ses qualités humaines et
intellectuelles ou son prestige social et militaire. L'assemblée des
citoyens (arengo) lui
attribuait les pleins pouvoirs pendant un an afin de "régir,
unifier, rassembler, et conserver" (comme le précise un
document de Crémone du début du XIIIe siècle).
Beaucoup de podestats accomplirent leur charge avec succès et furent
même reconduits plusieurs années, comme le milanais Guglielmo da
Osa, podestat
successivement de Brescia, Vérone et Pavie, auquel on doit la
construction des magnifiques palais. Mais
d'autres furent moins bien accueillis, tel le podestat de Plaisance qui
fut chassé de la cité en 1218 à la suite d'un émeute populaire. Il faut
dire qu'à partir du XIIIe siècle, le peuple commence à s'organiser pour
exiger une plus grande égalité sociale, juridique et politique entre
riches et pauvres. Le peuple nomme ses propres conseillers et capitaines
pour le représenter et impose des réformes judiciaires, fiscales et
même des règlements urbains pour limiter l'appropriation privée de
l'espace urbain et préserver l'espace public. A Bologne, Florence ou
Pérouse, le peuple parvient à prendre effectivement le pouvoir et
promulgue des lois visant à
limiter la puissance de l'aristocratie (telle l'ordonnance anti-magnats promulguée à Bologne
en 1249)
Deux autres méthodes visant à préserver la
concorde dans la cité furent aussi utilisées: le
bannissement et le tirage
au sort.
La mise au ban de la cité (bando) fut mise en place dès le XIIe
siècle à l'encontre des accusés ne se présentant pas à leur procès. Ils
étaient alors jugés coupables et privés de leurs droits judiciaires.
Cette procédure fut élargie lors du conflit entre l'empereur et la
papauté à partir de 1250. Les
partisans du pape ((guelfes) l'utilisèrent
pour exclure de la cité les partisans de l'empereur (gibelins) Ceux-ci
étaient mis en résidence surveillée à l'extérieur de la cité. Enfin,
dans les cités où le parti populaire réussit à s'imposer à la fin du
XIIIe siècle, le bando devint une arme redoutable contre les "ennemis
du peuple". Des listes de citoyens susceptibles de nuire au
peuple
furent dressées et des procès intentés contre des magnats par des
citoyens, déclarant avoir subi une offense ou un dommage de leur part.
Les peines encourues pouvaient aller de l'amende, la privation des
droits judiciaires et politiques, jusqu'au bannissement définitif avec
confiscation des biens. Une image infamante
représentant le citoyen banni avec une bourse autour du cou
était alors affichée su un mur du palais communal. Quant au tirage au sort, il
fut
introduit par exemple à Venise en 1298, pour sélectionner
les électeurs du Doge (procédure utilisée
jusqu'à 1797) ainsi qu'à Florence où, après
1328, la plupart des charges de
gouvernement, des fonctions administratives et une bonne partie des fonctions
judiciaires furent réparties selon une méthode aléatoire (tratta). Le pouvoir municipal florentin était
assumé par neuf prieurs représentant les
corporations de métier. Ceux-ci choisissaient parmi eux, pour deux mois seulement,.un gonfalonier de justice remplissant la fonction de seigneur de la cité et de chef de la force armée. Plusieurs
conseils complètaient ce dispositif institutionnel. La rotation très rapide des charges était
sensée empêcher une prise du pouvoir par l'oligarchie.
Mais cette
démocratie exceptionnelle pour
l'époque, avait ses limites car elle excluait du pouvoirles petits métiers ("arts
mineurs")
et les prolétaires. C'est d'ailleurs Florence qui connaîtra la plus
forte explosion sociale avec l'insurrection des Ciompi (voir plus bas)
Tous
ces instruments de gouvernement rappellent évidemment ceux de la
démocratie athénienne, au point que certains historiens [1] sont allés
jusqu'à parler d' "essai de
démocratie médiévale". Et Claude Lefort écrit: "On
reste frappés par une conjonction de représentations qui marquent une
rupture avec l'univers mental dans lequel les hommes avaient évolué au
cours du Moyen-Age. Disons aussi brièvement que possible que l'éthique
politique, l'éthique du commerce, l'éthique de la connaissance se
confondent, tandis que s'impose l'idée, soit de la supériorité de vida
activa sur la vida complentativa, soit d'une égale dignité entre l'une
et l'autre. La noblesse est censée résider dans le travail, non dans la
naissance. ; la jouissance de la liberté, résider dans l'exercice des
droits et l'accomplissement des devoirs des citoyens. La défense de la
cité devient l'affaire des citoyens qui, en l'assumant, militent pour
une cause universelle..." (Extrait de l'article L'Europe, civilisation urbaine,
Revue Esprit, mars-avril 2004)
[1] J.Dalarun, Gouverner, cest servir, Essais de
démocratie médievale, Alma 2012
Les
révoltes urbaines
Elles furent au moins aussi nombreuses que les révoltes paysannes et
même parfois simultanées, mais c'est surtout à la fin du XIVe siècle
que les révoltes se multiplièrent un peu partout en Europe, jusqu'à
atteindre un paroxysme entre 1350 et 1385, qui fit croire aux riches
qu'une révolte mondiale était en cours. Il faut rappeler que les
deux siècles précédents avaient connu une forte expansion économique et
démographique, accompagnée d'une hausse des prix, bonne pour les
affaires, mais pas pour le peuple dont les revenus stagnaient (des
grèves sont attestées entre 1240 et 1255 à Evreux, Pontoise et Senlis)
L'enrichissement des bourgeois, qui dirigeaient les villes dans leur
seul intérêt, était de plus en plus mal ressenti. C'est ainsi que le
chroniqueur italien, Stefani, décrit en 1289 la situation à Florence: "Les
grands étaient orgueilleux et traitaient mal les marchands et les
artisans. Les citoyens accédant aux offices de Prieurs ne cherchaient
pas à observer les lois, mais à les corrompre. Si un de leurs amis ou
parents était passible d'une peine, ils prenaient soin, avec le
concours de la Seigneurie et des officiers, de dissimuler leurs fautes,
afin qu'ils restassent impunis. Ils ne veillaient pas sur le patrimoine
de la Commune, et trouvaient ainsi le moyen de la voler. De la sorte,
ils tiraient beaucoup d'argent de la caisse de la Commune, sous
prétexte de rémunérer des hommes qui l'auraient servie. Les faibles
n'étaient pas secourus, mais les grands leur faisaient du tort, et les
"gras" qui occupaient des charges et étaient apparentés aux grands
agissaient de la même manière." En
1413, l'ordonnance dite "cabochienne" présentée devant les états
généraux, dénonce en ces termes la corruption des officiers royaux:
« Si suivant l'avis des gens sages, vous examinez les biens qu'ils
avaient avant d'entrer en charge... et que , déduction faite de leurs
gages ordinaires, vous considérez les trésors qu'ils ont amassés, les
immenses propriétés qu'ils ont acquises, les somptueux palais qu'ils se
sont construits, les brillantes alliances qu'ils ont obtenus pour leur
fils, leur filles et leurs petites filles, vous reconnaîtrez que toute
cette fortune aux dépens de votre trésor et que vous pouvez à bon
compte les contraindre à restitution. » La
toile de fond des révoltes qui jalonnent le "long XIVe
siècle" (1280-1420) est nette: l'enrichissement des
élites (les gras) est devenue intolérable aux yeux des gens ducommun et révoltante pour les plus humbles (les menus). Cette
nouvelle oligarchie citadine et bourgeoise tient jalousement et sans
partage les rennes des États, royaumes, républiques ou
cités, profitant
du boom économique commencé au XIe siècle, évinçant peu
à peu la
vieille noblesse rurale.
Si
les révoltes furent innombrables, simples commotions
éphémères ou émotions
violentes, toujours suivies de répressions terribles, il serait
cependant erroné de les mettre toutes
sur
le même plan en les qualifiant de "luttes de classes". Trois
motivations dominent les agitations du XIVe siècle: le partage du
pouvoir, la juste répartition des charges fiscales et l'organisation du
travail. Une seule de ces motivations peut suffire à expliquer une
révolte, mais il est plus fréquent que deux, voire les trois ensemble
se conjuguent. De plus, les révoltes diffèrent souvent
d'une région, d'une ville, d'un village à l'autre et varient en
fonction des circonstances, des acteurs et des cultures locales
et du fait de la grande diversité
des catégories sociales et des situations politiques de l'époque. Comme
le précise Michel Mollat :"Bien avant les difficultés du milieu du
siècle, il régnait en France une tension assez vive pour qu'aux
conflits limités et sporadiques, succédât une situation franchement
trouble . Il en était de même un peu partout.[1] La révolte des parisiens en janvier 1307, par exemple, ne fut qu'un feu
de paille qui ne dura qu'une journée. Elle fut déclenchée par l'annonce
d'une dévaluation monétaire de 40% par Philippe Le Bel, qui avait
provoqué une flambée des prix et des loyers. Les
émeutiers s’en prirent au maître de la monnaie Étienne Barbette et à
ses biens, puis allèrent assiéger le Temple où
le roi s'était réfugié. La ville reprise, 28 maîtres de chacun des
principaux métiers furent pendus, l'émeute n'ayant pourtant pas fait de
victimes.
Certaines
révoltes furent clairement et exclusivement
anti-fiscales, mobilisant et réunissant souvent (au début
tout du
moins) toutes les classes sociales. Ce fut le cas des révoltes
de 1382 (voir plus bas)
provoquées par le rétablissement des impôts par
Charles VI, supprimés en 1380 par son père Charles V.
Les révoltes des
petits métiers (on a même parlé de révolutions) restent les plus
nombreuses aussi bien en France que dans toutes les régions de l'Europe
connaissant un fort développement industriel. Ces révoltes mêlent
généralement deux types de revendication:
Des revendications portant sur les conditions ou
la durée du travail C'est la cas par exemple des émeutes de Provins en 1281, 1315, 1324
et 1342, ou du mouvement des vignerons d’Auxerre en 1393-41
Des revendications
politiques
visant à imposer à l’oligarchie municipale
davantage de démocratie et de proportionnalité fiscale.
Ce fut le cas des Ciompi de Florence ou des Ongles bleus (teinturiers) des villes flamandes.[2]
Les
révoltes que l'ont pourrait qualifier de purement politiques sont
plus rares au XIVe siècle. Nous voulons parler de celles qui remettent
directement en cause le pouvoir en place. Car il faut, pour cela, une
conscience révolutionnaire fondée sur une pensée politique et des chefs
porteurs de cette conscience. La lutte des petits métiers pour le
partage du pouvoir dans le cadre de villes ou de cités-états comme en
Italie peut néanmoins être considérée comme un embryon des révolutions
politiques qui
éclateront quelques siècles plus tard. Citons aussi la révolte des
parisiens de 1357-58 menée par Etienne Marcel qui prit un caractère
politique certain (voir ci-dessous) Certaines
révoltes se rattachent plutôt aux conflits entre royaumes,
seigneuries ou cités. Larévolte des Cabochiens
à Paris en 1413 par exemple, ne peut se comprendre hors du contexte de la guerre de
cent ans et la guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs.
[1] Michel
Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi (op. cit, p. 96) [2] Voir le récit et l'analyse de Paul Lafargue: Les luttes de classes en Flandrede 1336-1348 et de 1379-1385, 29 janvier 1882 https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1882/01/flandre.htm
A consulter :
S. K. Cohn,Lust of Liberty, The politics of social revolt in medieval
Europe 1200-1425, Harvard University, Cambridge Ma. 2006, avait été
précédé de Popular Protest in Late Medieval Europe, Manchester 2004.S. K. Cohn,
Les plus omportantes révoltes du XIVe siècle
1296-1313 : "révolution des métiers"
dans les villes flamandes. Pierre de Coninc mène l'émeute de Bruges,
puis lève une armée qui bat le roi de France en juillet 1302. La paix
d'Anglour signée en 1313 consacre la victoire des petits métiers qui
obtiennet l'accès aux charges municipales. Mais la rivalité entre
tisserands et foulons, attisée par Jacques van Déchevelât, entraîna des
massacres en 1345 et 1350 et les foulons perdirent tous leurs droits. 1323-25 et 1328 : nouvelle révolte des villes flamandes
qui rejoignent l'action paysanne contre les impôts. L'agitation reprend
en 1328, prenant un caractère politique dirigé contre le Conte de
Flandre. L'intervention du roi de France est suivie d'une terrible
répression. Plusieurs villes perdent leurs privilèges.
1336
: révolution communale à Zurich, aboutissant à la représentation de 13
corporations de métiers dans le conseil municipal.
1344-47 : nombreuses émeutes dans les cités italiennes du fait de la
famine. A Florence le palais des Prieurs est attaqué. A Sienne, les
émeutiers en armes occupent la ville et pillent les maisons des riches.
20 mai 1347 : Cola di Rienzo instaure une dictature populaire à Rome.
Les nobles furent pourchassés, leurs château occupés et les taxes
seigneuriales supprimées. Il est chassé du pouvoir le 15 décembre.
5 mars 1356 : émeute populaire à Arras. 17 nobles sont tués.
Mars 1357 : révolte anti-fiscale du "Capage" à Toulouse.
1357 : émeutes anti-fiscales à Amiens.
1357-58 : Soulévement des parisiens menés par Etienne Marcel. Emeutes à Laon.
Juin 1358 : soulèvement des rouennais qui s'emparent du château.
Eté 1358 : « Grande jacquerie » en Ile- de- France.
1359 : révolte des foulons gantois
1363-1384 : révolte des Tuchins d’Auvergne.
1368 et 1371 : violentes émeutes à Sienne.
1368 : soulèvement à Augsbourg (Allemagne)
1378 : révolte des Ciompi à Florence.
Pâques 1378 : révoltes anti-fiscales au Puy et à Nîmes.
1379-82 : révolution communale à Gand. Le mouvement gagne
Bruges et Ypres et aboutit en soulèvement armé mené par Philippe Artevelde contre le Comte de Flandre, contraint de faire appel au roi de France en 1382.
Octobre 1379 : émeutes à Montpellier, Clermon-l'-Hérault et Alès. 1380 :
agitation anti-fiscale à Rouen, Chartres, Compiègne, Laon. Agression
d’agents fiscaux à Paris.
1378-1384 : révolte des Tuchins en Languedoc
1381 :
émeutes anti-fiscales à Saint-Quentin. Massacre de
bourgeois à Bézier. Nouvelle révolte de Gand.
1381 : révolte des travailleurs anglais.
1381-85 : actions des petits métiers pour la reconnaissance de leurs
droits dans les villes hanséatiques d'Allemagne (Brunswick, Lubeck,
Cologne) La conjuration de Lubeck est déjouée en 1884.
1382 : révolte de la Harelle à Rouen et des Maillotins à Paris.
1413 : révolte des Cabochiens à Paris.
1415 : le supplice de Jean Huss à Prague déclenche le soulévement de la Bohême.
2 octobre 1461 : « Micquemacque » de Reims (révolte anti-fiscale)
La révolution parisienne de 1356-58 menée par Etienne Marcel
Figure mythique de l'histoire de
France, Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, a été tout à la
fois adulé ou honni. L'historiographie en a fait un précurseur de la
révolution de 1789, une sorte de Mirabeau ou de Danton, héros
républicain pour les uns, simple agitateur ambitieux ou traître à la
patrie pour les autres, suscitant des débats si vifs que sa statue fut
même déboulonnée de l'Hotel de ville de Paris sous le règne de
Louis-Philippe.[1] Il est vrai que
certaines similitudes entre la situation politique de la France en 1356
et en 1789 (effondrement du pouvoir royal, crise financière,menant à
une convocation des états généraux, insurrection populaire parisienne,
bourgeoisie avide de liberté politique, chef charismatique, etc..)
peuvent prêter à une interprétation de situation révolutionnaire. Il
est vrai aussi que la promulgation de La Grande Ordonnance de 1357 [2] fut un acte révolutionnaire qui, si celle-ci avait été
appliquée, aurait fait du régime politique français une monarchie
parlementaire, un peu comme la Grande Charte l'avait fait pour l'Angleterre
en 1215. Mais la comparaison avec 1789 s'arrête là.
Si
le peuple parisien a soutenu Étienne Marcel dans son action
réformatrice, c'est plus par intérêt que par conviction. L'opposition
aux impôts et à toute manipulation monétaire restait la principale
motivation des artisans et marchands parisiens. Déjà
le 20 janvier 1357, après
l'entrevue martiale d'Étienne Marcel avec le dauphin qui avait
refusé toute concession, l'appel à la grève contre
la dévaluation monétaire fut massivement suivie "et ledit prévost fit commander à toute la dicte ville que chacun s"'armât." (Les grandes Chroniques de France) Mobilisation
qui força le dauphin à convoquer de nouveaux états généraux et à
accepter la Grande Ordonnance dont certaines mesures ne pouvaient
qu'enchanter les parisens, comme
la surveillance des officiers royaux et le renvoi d'un grand nombre
d'entre eux, et plus encore, l'interdiction des réquisitions forcées
(droit de prise) et surtout la possibilité faite aux petites gens de
résister aux preneurs même par la force. Mais Étienne Marcel se
retrouva vite dépassé par le mouvement populaire qui mena à l'attaque
du Palais-Royal le 22 février 1358 par au moins 3000 artisans armés, se
soldant par l'assassinat de deux maréchaux et l'agression du dauphin,
forcé de se coiffer du chaperon rouge et bleu du prévôt. Le discours
d'Étienne Marcel qui s'ensuivit, depuis la maison des piliers, ancien
hôtel de ville (voir dessin) fut mémorable:
"Parisiens, nous venons de faire un grand exemple, et de prendre un
grand engagement. Depuis longtemps, on méprisait nos supplications, on
ne tenait compte de nos sacrifices, on se riait de nos misères. Le
peuple lassé s'est levé enfin contre ses oppresseurs. Le glaive du
peuple vient de hâter une justice trop tardive et d'immoler à la liberté
les principaux instigateurs de la tyrannie. [...] Parisiens, décidez
maintenant si je mérite l'infamie ou l'estime, l'échafaud ou l'honneur
de vous conduire. [...] Français, souvenez-vous que vous êtes aussi les
fils et que vous portez le nom de ces guerriers francs qui ont fondé ce
royaume par leur valeur. Si vos ancêtres, tous soldats, n'ont point eu,
comme les aïeux de ces nobles si hautains, des domaines et des fiefs à
nous transmettre, du moins ils étaient libres. Pourquoi les nobles
prétendraient-ils avoir hérité du droit de vous opprimer, plutôt que
vous, de la liberté ?"
Mais Paris n'était pas la France.
Tous les efforts déployés par le prévôt pour se rallier les autres
villes furent vains, comme son soutien militaire à Guillaume Carle
devant Meaux n'empêcha pas l'écrasement de l'armée des Jacques le 10
juin 1358. Et son alliance avec le rival du dauphin Charles de Navarre
lui fut fatale.
[1] Voir
la mise au point de Amalvi Christian. L'érudition française face à la
révolution d'Étienne Marcel : une histoire mythologique ? (1814-1914).
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1984, tome 142. pp. 287-311
Gravure
représentant les travailleurs de la laine (Ciompi)
à Florence
L'insurrection populaire qui toucha Florence en 1378 est certainement
celle qui illustre le mieux le combat éternel des hommes pour la
démocratie et l'égalité. Le plus surprenant est que cette révolte se
déroula dans l'une des plus prospères cités d'Italie et d'Europe et
dans la plus démocratique de son temps sur le plan des institutions.
Mais faut-il s'en étonner ? Car la prospérité, reposant sur la
fabrication et le commerce de coûteux tissus ne bénéficiait qu'aux
riches propriétaires de manufactures textiles (Florence en comptait 179 à cette époque) groupés dans la confrérie de l'Art de la laine (laianoli)
et à ceux qui faisaient le négoce de la matière première ou des
tissus. Mais les ouvriers de ces ateliers (environ 10 000) continuaient
à vivre misérablement en travaillant jusqu'à 16 heures par jour,
préparant, peignant, cardant, teignant la laine dans des conditions
très dures. On les
qualifiait du terme dégradant depopolo minuto, sottoposti ou ciompi.
Mais ce dont ils souffraient le plus, c'était surtout le manque de
considération dont ils faisaient l'objet de la part de ceux qui
s'enrichissaient sur leur dos, les grassi ou magnati,
qui monopolisaient le pouvoir à leur profit et leur en refusaient
l'accès, refusant de reconnaître leur métier même comme un 'art mineur"
(14 arts mineurs étaient reconnus comme celui des fripiers, des
chaussetiers et corroyeurs) "Nous bouleverserons la cité, nous
tuerons et dépouillerons le riche qui nous a méprisés; nous deviendrons
maîtres de la cité, nous la gouvernerons à notre gré et nous serons
riches."[1]Ces
propos naïfs furent ceux d'un ouvrier drapier écrivant à un ami,
relevés lors du jugement des Ciompi. Il résume bien la double
humiliation d'être pauvre et non considéré comme un égal.
Une
première révolte de ce prolétariat urbain, grossi sans cesse par
l'afflux de paysans pauvres attirés par la renommée de richesse et de
liberté de la cité Florentine, avait déjà eu lieu en 1342. Les Ciompi
avaient alors obtenu une hausse importante de leurs salaires, le droit
de s'organiser en corporations et de créer une milice. Mais ces acquis
furenr rapidement supprimés. Depuis lors, leur mécontentement, ponctué
de grèves et de révoltes fréquentes, allait croissant.
Le
déclenchement de la révolte ne fut pas le fait des Ciompi eux-mêmes,
mais des artisans lainiers protestant contre une mesure visant à durcir
les conditions d'adhésion à la confrérie des Arts de la laine. Ce mouvement était
dirigée par le prieur et gonfalonier Sylvastro dei Medici qui se
présenta comme le défenseur des pauvres et menaça de démissionner aux
cris de "Vive le peuple !". Le
22 juin 1378, une manifestation dégénéra et une douzaine de palais
furent pillés et incendiés. La Seigneurie tenta de modérer la
répression et de négocier, mais le mouvement s'élargit et se durcit :
les compilai se mobilisaient à leur tour. le 21 juillet, les insurgés
envahirent la Palais vieux (siège de la Seigneurie) pillèrent le grain
et s'emparèrent de l'étendard de la ville pour signifier qu'ils en
étaient devenu les maîtres. Une pétition fut présentée aux prieurs au
nom des Arts mineurs et du populo minuto.
Elle demandait l'accès de tous les métiers aux fonctions municipales,
l'abolition des emprisonnements pour dettes et une amnistie générale.
Rien de bien révolutionnaire ! Mais le lendemain 22 juillet, les prieurs, terrorisés, abandonnèrent le pouvoir."Eux
sortis, la porte du palais fut ouverte et le peuple entra. Un certain
Michele di Lando, contremaître des cardeurs de laine, avait en main le
gonfalo du populo minuto qu'il avait pris dans la maison du bourreau
(..) Quel succesiion de tensions et de nouveautés ! Dieu bon, quel grand miracle tu nous a fait voir !".raconte
le chroniqueur Alamanno Acciainoli [2]. Le nouveau pouvoir se mit en
place, dans la liesse générale, sous la direction de Michele di Lando
nommé Gonfalonnier. Un conseil de 37 membres, choisis par acclamation,
représentait les Arts majeurs, les Arts mineurs et les trois
nouveaux Arts du popolo minuto.
Une milice civique fut crée le 25 juillet. Mais des problèmes
économiques et financiers, liés à la baisse de l'activité lainière (de
nombreux manufacturiers s'étaient enfui)s et à la désorganisation du
Comté à cause des évènements, ne tardèrent pas à se manifester. Le 27
août, le Conseil décida la suspension du paiement de la dette publique,
la révision de l'assiette de l'impôt directe et un emprunt forcé sur
les plus riches. Mais aucun programme social visant à améliorer les
conditions de travail et les salaires des Ciompi ne fut décidé. Ceux-ci
jugeaient leur représentation au conseil insuffisante, du fait du
maintien du système censitaire qui ne permettait qu'à environ
2000 membres des trois nouveaux Arts mineurs assujettis à l'impôt
d'être éligibles (6 membres du Conseil sur 37 étaient des Ciompi).
Quant à leur principal représentant, le gonfalonnier Michele di Lando,
il fut accusé de corruption pour avoir accepté une rémunération et des
faveurs. Les plus intransigeants des Ciompi, fanatisés par un
certain Luca de Panzano, s'appelant désormais le peuple de Dieux,
marcha le 31 août sur le Palais Vieux pour exiger l'éviction des
traitres du Conseil. Michele di Lando n'accepta pas de recevoir ses
anciens compagnons et appela la garde. Il s'ensuivit une
véritable bataille de rue où beaucoup furent tués,
blessés ou emprisonnés. De nombreuses condamnations à mort ou au
bannissement furent ordonnées et les Arts mineurs supprimés. Avant
d'être décapités, les
deux meneurs des Ciompi prononcèrent cette phrase : "Que
tu saches, Dieu, comment nous mourons par une très grande injustice,
mais si par nous on doit raccommoder cette terre, nous mourrons
contents." [3]
Cette
révolte des ouvriers des manufactures lainières de Florence s'inscrit
dans un large mouvement social touchant une grande partie de l'Europe
pendant le XIVe
siècle. Il concerne principalement le secteur textile, industrie la
plus importante de l'époque par sa production, sa main d'œuvre,
ses bénéfices et son organisation pré capitaliste. Les salaires y
étaient évidemment très bas, les conditions de travail harassantes et
les heures de travail nombreuses. Situation ressentie d'autant plus
intolérable par les ouvriers que le textile manufacturé demeurait une
industrie de luxe destinés à l'habillement ou l'habitation des riches.
Lutte de classes, certes, mais aussi combat pour plus d'égalité, de
démocratie et de reconnaissance de la dignité humaine. Les Ciompi ne furent d'ailleurs pas les seuls à
revendiquer leurs droits politiques. Dans plusieurs cités-état
italiennes, il y eut des révoltes similaires (Sienne en 1335) mais
aussi dans de nombreuse villes drapières du nord de l'Europe. En
Flandre,
les artisans du textile, nommés "communiers", s'étaient révoltés dans
les années 1280 pour obtenir également la reconnaissance de leur
corporation et leur représentation dans le gouvernement municipal.
Citons aussi la révolte des ouvriers du textile à Gand en 1338 et 1379,
puis à Bruges, Liège, et Ypres.
[1] Michel
Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi (op. cit, p. 155)
[2] ibid. p. 151 [3] Cité par Alessandro Stella, Florence 1378, Les ciompi prennent le pouvoir, revue Histoire, n° 404, oct
Les révoltes anti-fiscales en 1382 : Maillotins de Paris et Harelle de Rouen
L'ordonnance
du 17 janvier 1382 établissant une taxe sur les denrées comestibles,
prélevée directement sur les marchés, déclencha des émeutes dans
plusieurs villes de France. La révolte de la harelle à Rouen débuta le
27 février, le même jour Caen se souleva, puis Falaise, Orléans, Reims,
Amiens, Laon…et Paris le 1er mars, baptisée révolte des Maillotins.Un
fermier du fisc avait voulu saisir les marchandises
d'une vendeuse de cresson qui ne voulait ou ne pouvait pas payer la
taxe. C'est au cri de "A bas les
impôts"
que la marchande ameuta les autres chalands qui la secoururent et
massacrèrent le percepteur. Une foule se forma rapidement et
se
rendit à l'Hôtel de Ville pour y prendre des
maillets
plombés destinés à la
défense de Paris
contre les envahisseurs. Mais les "Maillotins", représentant
les
petits métiers urbains parmi lesquels se distinguaient les
bouchers de la Porte, commirent l'erreur de libérer les
prisonniers. Les vagabonds et les larrons
débordèrent
leurs libérateurs et se ruèrent au pillage ;
l'émeute se transforma en chasse aux riches. Des
hôtels
furent dévastés et incendiés et trente
meurtres
furent perpétrés. Parmi les victimes se
trouvaient des
collecteurs d'impôts et seize
juifs, victimes de leur réputation d'usurier. En fait, c'est un véritable
soulèvement général qui touche le royaume de France entre 1378 et 1385.
Si le refus des impôts est toujours le leit-motif des émeutiers, il
révèle une souffrance profonde des petites gens gravement touchés par
les mauvaises conditions économiques de l'époque, avec le retour des 3 plaies
: guerre, peste et famine (la famine de 1375 avait été
terrible). Si les petits artisans furent généralement les
instigateurs des troubles, ils furent vite débordés par ceux que les
chroniqueurs on qualifié avec dédain hommes de vil statut,
infimes, rustres, gens d'étrange besogne,
bref tous les miséreux de
plus en plus nombreux qui peuplaient les villes. Les chroniqueurs
rapportent aussi la présence d'agitateurs, démagogues souvent issus des
classes supérieures et même d'agents extérieurs. Un moine de
Saint-Denis écrit : "Presque
tout le peuple de France s'était soulevé et était agité d'une grande
fureur, et comme le rappelle la rumeur publique, il était excité par
des messagers des Flamands eux-même travaillés par la peste d'une
rébellion semblable, et stimulé aussi par l'exemple des Anglais." [1] Rumeur ou réalité ?
Les cibles des émeutiers
sont aussi riches d'enseignement: outre les agents du fisc, ce sont
aussi les hommes de loi (notaires, avocats) qui furent visés en tant
que conservateurs des lettres, registres de procès et de comptes (des
livres d'archives furent aussi brulés au Châtelet). Ce qui n'est pas
sans nous faire penser aux paysans révoltés de 1789 qui attaquèrent les
châteaux pour brûler les "terriers", symboles de leur servitude. Quant
aux juifs, autre cible des révoltés, ils représentaient évidemment
l'argent, l'usure et la banque, autres bouc-émissaires habituels à
cette époque déjà. A Rouen, le gouvernement royal fit exécuter les principaux acteurs de la
harelle, ordonna la destruction de certaines fortifications, ainsi que
le retrait des cloches du beffroi. La ville perdit les privilèges commerciaux
qui faisaient la fortune de ses marchands. Une seconde harelle secoua
la ville en août 1382, lors de la levée d'une nouvelle aide. Elle fut
durement réprimée dans les jours suivants par des bannissements et de
nombreuses amendes. Il en fut de même à Paris qui
perdit en 1883, et
pour plusieurs années, ses principaux privilèges
et
même sa municipalité.
[1] Cité par M. Mollat, op. cité, p. 180
Les
révoltes communales de Castille et du Pays valencien
au début du XVIe siècle
L'avènement
de Charles Quint sur
le trône espagnol en 1516, élu empereur germanique
en
1519, fut plutôt mal
accueillis par les Espagnols qui se méfiaient de ce roi
"étranger". Mais le changement de dynastie fut
surtout un
prétexte pour les Cortès de réaffirmer leurs
droits.
Cette assemblée, qui représentait les grandes
villes de
Castille, avait pris un rôle important à
l'époque
des rois de Castille, rôle que la double monarchie d'Isabelle
de
Castille et Ferdinand d'Aragon avait commencé à
lui
contester. La
rébellion dite des Comunidades(Communes)
lancée par les
autorités municipales de Tolède,
bientôt suivie par la plupart des grandes villes,
éclata
précisément au moment où Charles
Quint convoqua les Cortès en 1520, pour la
promulgation
d'un nouvel impôt. Les Comunidades
rédigèrent une Charte affirmant le refus de tout
impôt nouveau, le rejet de l'empire et la menace de
rébellion en cas de refus par le roi. Cette charte
était
nettement inspirée du courant de pensée
dite scolastique
qui
s'était développé à
l'Université de
Salamanque, la plus ancienne et illustre université
d'Espagne.
Cette pensée, surtout issue de membres de l'ordre
dominicain (autour de Francisco de Vitoria) peut
être
résumée par cette formule d'Azpilcueta :"La souveraineté
appartient, en droit naturel, à la
communauté et non pas au roi".
A la réunion des Cortès en mars 1520, la
majorité
des députés accepta pourtant de voter le nouvel
impôt. Mais on apprit que beaucoup de
députés
avaient subi des pressions ou des menaces. Aussitôt la
révolte éclata. Elle tourna rapidement en
véritable révolution
politique dirigée contre la noblesse. Les villes
rebelles évincèrent les
échevins issus de l'aristocratie pour élire des
représentants (comuneros)
issus pour la plupart des classes moyennes (artisans et professions
libérales). Leur mandat était impératif*
et ils constituèrent une assemblée
(Junta de Tordesillas) qui revendiquait sa participation à
l'élaboration des grandes décisions du royaume,
une
monarchie parlementaire en quelque sorte. Le mouvement prit vite de
l'ampleur, ralliant des paysans voulant se libérer du joug
seigneurial. L'aristocratie prit peur et fit appel au
roi pour mobiliser une armée. Les comuneros furent
écrasés à Vilallar le 23 avril 1521 et
les 3 chefs
du mouvement exécutés.
Les
comuneros,
Padilla, Bravo et Maldonado devant
l'échafaud. Antonio Gisbert Pérez, 1860.
*
Voir Holden, Alice M. (1930), The imperative mandate in the Spanish
Cortes of the Middle Ages, American,Political Science Review,
vol. 24, n° 4, pp. 886-912.
La
révolte des Germanies
(confréries)
qui éclate à Valence en 1519 prend un
caractère
différent. La population, devant faire face
à une
épidémie de peste et à de
fréquentes
attaques de pirates barbaresques, décide de prendre en main
le
gouvernement de la ville désertée par
l'aristocratie. Un
Conseil de treize syndics, représentant toutes les corporations de
métiers, est nommé, ainsi qu'une milice
citoyenne. La Junte
des 13
décide alors d'une abolition partielle des
dettes et de certains impôts, ainsi que d'un
contrôle de
l'exportation des céréales (entre les mains des
marchands
italiens) Très vite, comme en Castille, le
mouvement se
propage à toutes les villes de la région et gagne
même les campagnes où des domaines seigneuriaux
sont
pillés L'île de Majorque passe
entièrement à
la rébellion. L'armée royale est même
écrasée devant Gandia. Mais la situation se
retourne et
Valence est prise le 1er novembre 1521, puis toute la
région.
Il y aura des dizaines de milliers de victimes.
La paix des Germanies,
tableau de Marcelino Unceta
L'éveil
du sentiment
national : le soulèvement du peuple tchèque
Statue
de Jean Huss à Prague
Jean
Huss (1369-1415),
maître à l'université de Prague, reprit
une partie
des idées de Wyclif * pour réformer l'Église
tchèque, mais il fut excommunié en 1410 et
interdit de prédication. En 1412, lors d'une vente
d'indulgences
à Prague, il fit part de son indignation au peuple et
déclencha une émeute, durement
réprimée. Il
fut alors convoqué au concile de Constance qui le condamna
à être brûlé comme
hérétique en
1415, après avoir été
torturé pour lui
arracher une rétraction. Mais cette exécution fit
de
Jean
Huss un martyr et toute la Bohême se souleva. Des
conseillers de l'empereur furent
défénestrés
à Prague en 1419 et le hussisme finit par devenir un
véritable soulèvement national contre l'empereur
germanique qui regnait alors sur la Bohême. Les hussites,
durant
dix-huit ans, tinrent tête aux cinq croisades que l'Europe
envoya
à l'appel du pape et de Sigismond pour écraser
les
"hérétiques" (1419-1437)
Mais le soulèvement des tchèques est loin de se réduire pas à ses
dimensions nationaliste et religieuse. Sa dimension sociale fut aussi
très importante. La Bohême, comme toute l'Europe, était frappée par une
mauvaise conjoncture économique qui aggravait la pauvreté dans les
villes (celle-ci aurait touché près de 40 % des pragsois au milieu du
siècle d'après une étude menée à l'époque) et dans les campagnes où le
servage était encore largement répandu. La crise exacerbait la
perception des inégalités dans un pays où dominait la grande propriété
seigneuriale et ecclésiastique. On comprend mieux l'impact des
prédications de Jean Huss dans les milieux populaires, puis celui de
ses disciples comme Jean de Zeliv qui fut l'instigateur de la
procession interdite du 30 juillet 1419, qui aboutit à la
"défenestration de Prague". Jean de Zeliv fut maitre de la vielle
pendant trois ans et fit voter les Quatre Articles qui instituaient la
prédication libre, la communion sous les deux
espèces, la
correction publique des pêchés et la
sécularisation des biens de l'Église (qui ne fut que partiellement
appliquée) Mais le 9 novembre 1422, Jean de Zeliv et neuf de ses
conseillers réunis à l'hôtel de ville furent arrêtés par des conjurés
et décapités.
Le 4
novembre 1431, on put lire sur une affiche clouée
à la
porte d'une église de Bâle : "Pourquoi
Dieu ferait-il plus attention aux prières des
prêtres
qu'à celles des autres hommes ? Est-ce à cause de
leurs
grosses lèvres et de leur visage rouge, ou
peut-être
à cause de leurs vêtements somptueux,
éclatants, de
leur avarice , de leur luxure ?"
Mais le caractère le plus étonnant du mouvement hussite fut l'apparition du Taborisme
(par allusion au nom biblique du Mmont-Tabor). Il s'agissait d'une
véritable expérimentation de vie en commun et de partage des biens,
menée par des prêtres voulant reproduire sur Terre le modèle des
premières communautés chrétiennes. Ils s'installèrent dans des villes
proclamées autonomes, où la souveraineté populaire était appliquée pour
les questions judiciares et militaires, les prêtres restant les chefs
spirituels. Le partage était la règle. "Ils s'appelaient mutuellement
frère et soeurs, et les riches partageaient avec les pauvres la
nourriture qu'ils avaient préparée pour eux-même." (Laurent de Brezova)
Certains prêtres annoncèrent la venue prochaine du Christ : "Tous
les hommes mauvais, tous les ennemis de la vérité périraient et
seraient exterminés, tandis que les bons seraient sauvés dans les cinq
cités (..) Beaucoup de gens simples...vendaient leurs biens, même à bas
prix, et de toutes parties de la Bohême et la Moravie,accouraient, avec
femmes et enfants, vers ces prêtres aux pieds desquels ils jetaient
leur argent., raconte
le même chroniqueur. Leur discipline était très
stricte et leur résistance militaire fut acharnée.
Procop le Grand
Prêtre, issu par sa mère de la haute bourgeoisie germanique de
Prague, Procope le Chauve ou le Grand appartient à la secte orébite des
hussites, qui veulent réformer la religion et la société de façon
égalitaire. Il apparaît vers 1426 comme le principal chef de guerre des
hussites, alors que l'empereur Sigismond d'Allemagne, héritier du
royaume de Bohême, n'arrive pas à prendre le pouvoir dans le pays,
malgré les soldats « croisés » qu'il emploie contre les
hérétiques. Il parvient à s'emparer du nord de la Bohême, à faire payer
tribut à plusieurs provinces germaniques voisines et il aide le
grand-duc de Lituanie à lutter en Pologne contre l'ordre Teutonique.
Après Procope le Petit, de la secte des Taborites, il fait partie de la
délégation tchèque qui négocie à Bâle (1433) les Compactata
par lesquels la liberté de conscience et de communion est reconnue par
le concile général aux Tchèques. Mais il récuse ces accords ; c'est la
guerre déclarée avec les hussites modérés, surtout les nobles et les
bourgeois des villes. À la bataille de Lipany (1434), il est tué et ses
troupes sont défaites. Le roi Sigismond va pouvoir entrer à Prague et
les Compactata seront signés entre les différentes parties à Jihlava en Moravie (1436). Anne BEN KHEMI
*
John Wyclif (1320-1384)
Grand théologien anglais enseignant à Oxford,
considérait que la pauvreté et
l'humilité devaient
être les vertus principales du bon chrétien, en
accord
avec le message et la vie du Christ. Il fut l'un des premiers
à
dénoncer le luxe insolent dans lequel vivait le
haut-clergé et la papauté, réclamant
le
renoncement aux richesses de la part de l'Eglise. Son message
fut
encore plus écouté lors du Grand Schisme
d'Occident
(1377-1417), période pendant laquelle deux papes, l'un
à
Avignon, l'autre à Rome, revendiquaient chacun la
légitimité papale, qui porta un coup
très grave
à l'autorité du siège apostolique. Ses
écrits, plusieurs fois condamnés par
l'Église, ont
inspiré la pensée des
hérétiques lollards
et hussites et il fut ongtemps considéré comme un
précurseur de la réforme luthérienne. Longtemps
après sa mort, le Concile de Constance, en 1415, et le pape
Martin V, en 1427, renouvelèrent la condamnation
de ses
écrits. L'exhumation de ses restes fut alors
ordonnée et,
en 1428, ses ossements furent brûlés et
jetés dans
la Swift.
Les centres intellectuels aux marges de la chrétienté
Le
philosophe cordouan
Averroès
(1126-1198) représenté
sur une fresque de l'église Santa Maria Novella à Florence
Le
développement intellectuel ne s'arrêta pas
brusquement avec l'effondrement de l'empire romain d'occident
provoqué par les invasions germaniques. Il changea de nature, se
contracta autour des nouvelles capitales comme Aix-la-Chapelle et
se déplaça vers le Nord. L'héritage
gréco-romain resta vivant dans l'empire romain d'Orient qu'on
appelera par la suite Empire byzantin. Constantinople (ou Byzance)
devint incontestablement la capitale intellectuelle du monde
occidental, principalement à partir du règne de
l'empereur Constantin VII (905-959). Savant, polyglotte, artiste,
poète, il s'entoura d une équipe de lettrés avec
laquelle il édifia un vaste monument encyclopédique, dont
la plus grande partie a malheureusement disparu. Le rayonnement et la
richesse de Constantinople devint telle qu'elle attira toutes les
convoitises. En 1204, la ville fut prise et pillée par les
croisés, menés par les vénitiens et les
gènois, et déclina jusqu'à son occupation
définitive par les Turcs en 1453.
L'autre épicentre du développement intellectuel
médiéval fut Bagdad, la capitale musulmane abbaside aux
8ème et 9ème siécles. Carrefour commercial
important, la ville draina tous les apports de l'Orient, dont ceux de
la Perse et de l'Inde, apports qui se diffusèrent dans tout
l'Empire musulman. On connaît bien la transmission des
connaissances
mathématiques,
scientifiques, techniques et artistiques qui parvinrent en
Occident, par le biais des échanges commerciaux et des
croisades. Mais c'est aussi grâce aux traductions en arabe
des
oeuvres de l’Antiquité, initiée à
Bagdad, puis poursuivie principalement en Espagne, qu'une grande partie
de
la pensée grecque
est parvenue en Occident.
Parmi les savants arabes d’Al-Andalus, émergent Ibn-Sina
(Avicenne, 980-1037), philosophe et
médecin, Ibn-Hazm (994-1064), théologien, philosophe,
poète et juriste, puis Ibn-Rushd (Averroès, 1126-1198),
philosophe et commentateur d’Aristote. Averroès, juge puis
médecin à la cour du calife Al
Mansour, s’intéressa aussi
bien à la médecine qu’à la
physique, l’astronomie,
le droit ou la philosophie. Ses commentaires des œuvres
d’Aristote
furent
traduits en latin et en hébreu et eurent une grande
influence
sur la pensée chrétienne et philosophique dans
l’Europe
médiévale.
Mais il faut y ajouter également la floraison intellectuelle et
scientifique que connurent les
communautés juives d'Al -Andalus aux Xe-XIe siècles.
D'autres zones de contact entre Orient et Occident ont
également joué leur rôle, dont évidemment
les Républiques maritimes italiennes, mais aussi la Sicile dite
des "trois civilisations".
Par sa situation au centre de la Méditerranée, la Sicile
fut en effet une zone de contact très importante entre le monde
latin et les pays d’Islam, ainsi qu’avec Byzance ; elle
constitua un espace privilégié des relations entre ces
trois mondes. La culture grecque y est en effet très
présente, du fait de l’hellénisation antique, et
parce que la Sicile fit partie de l’Empire byzantin
jusqu’à sa conquête par les Arabes en 827, avant
d'être conquise en 1071 par les Normands. Le roi Roger II,
régnant de 1130 à 1154, se fit représenter en
empereur byzantin et prit parfois des ministres grecs ou arabes. Il fit
venir à lui le grand voyageur al-Idrisi qui réalisa le
premier atlas connu de l'Occident. A Palerme se rencontraient
érudits musulmans, chrétiens et juifs.
La résistance du
monachisme
Les moines, organisés en ordres réguliers
(obéissant à une règle stricte) marquèrent
de plus en plus au fil des siècles leurs différences avec le clergé dit séculier
de l'Église catholique. Si toutes les abbayes ne furent pas des modèles
de vertu morale, la plupart tranchaient de leurs frères d'église par
leurs valeurs strictes fondées sur la discipline, l'intégrité, la piété
et la méditation, le travail et l'esprit de fraternité. Le rôle
intellectuel de
certains grands monastères, traduisant ou recopiant des
manuscrits
anciens et constituant de grandes bibliothèques, ne fut pas
négligeable. Ainsi l'abbaye de
Clairvaux comptait à la fin du XIIe siècle plus de 350
volumes. Celle-ci fonda même à Paris le collège
Saint-Bernard en 1245 et
l’abbé Étienne de Lexington permit à
Clairvaux de devenir un membre à
part entière de l’Université de Paris (Le catalogue
de Pierre de Virey
comprenait 144 manuscrits relevant des « libri speculativae
theologiae
», reflets des études universitaires des années
1230-1330).
Le
rôle
des courants monastiques fut également important comme facteur de
contestation
sociale. La vie monacale fournissait en effet, à la différence
de celle du clergé séculier, un exemple d'humilité fondée sur le
travail
manuel et la frugalité, mais aussi de société égalitaire organisée de
façon
démocratique. Au XIIIe siècle se
développèrent des courants monastiques faisant l'éloge de la pauvreté
comme vertu chrétienne, sur le modèle de la communauté de jésus et ses
apôtres. Ainsi les Ordres mendiants, comme
les Franciscains,
choisirent de vouer
leur vie à l'aide des pauvres plutôt que de vivre en
communauté. Ils
furent souvent mal accueillis par la papauté, à cette
époque où fleurissaient les hérésies
(cathare, vaudoise, etc).
Les Béguines
firent partie de cette mouvance. Ces religieuses refusaient de vivre
cloîtrées et d'obier à une règle stricte et
à une mère supérieure. Elles
élisaient juste une Grande Dame
pour quelques années et chaque béguinage édictait
ses propres règles, toujours modifiables. Rien n'était
imposé : ni l'habillement, ni l'habitat. La plupart des
béguines vivaient seules dans une maisonnette. Elles
mendiaient, travaillaient dans les fermes, pratiquaient
l'enseignement ou la médecine et possédaient même
parfois leur propre atelier de tissage ou de poterie. «
Le mouvement des béguines séduit parce qu'il propose aux
femmes d'exister en n'étant ni épouse, ni moniales,
affranchie de toute domination masculine », explique Régine
Pernoud (La
Vierge et les saints au Moyen Âge, Paris, Plon 1984, pp. 170-181)
En 1311, le concile de Vienne, dirigé par le pape Clément
V, les condamna pour fausse piété et
hérésie, avec les béguins, frères du
libre-esprit,
fraticelles. Marguerite Porete ou la Porrette, fut
condamnée pour hérésie et brûlée vive
en 1310 place de l'actuel Hôtel de ville à Paris pour
avoir écrit "Le miroir des âmes
simples".
Béguine, in Des dodes
dantz,
imprimé à Lübeck en 1489
Des courants plus
radicaux furent encore plus violemment combattus par l'Église
comme les Dolciniens (ou apostoliques) en Italie. Ces
disciples de Dolcino
de Novare, qui avait annoncé la venue du Temps des humbles, voulaient
imposer la pauvreté à l'ensemble du clergé et refusaient
la chasteté.
En 1287, le concile de Würzburg condamna le mouvement apostolique et
l'inquisition les pourchassa. Leur chef, Segarelli, fut condamné au
bûcher le 18 juillet 1300, mais s.on martyre ne fit qu'encourager le
mouvement. Une jacquerie se réclamant des dolciniens,éclata en
Lombardie
en 1303 et fut écrasée en 1307. Confiés à
l’Inquisition Dolcino et son épouse Margarita furent condamnés et
affreusement suppliciés. (Source : biographie anonyme, “Historia
fratris Dulcini haeresiarchae”)
Certains moines franciscains, refusant de se plier aux exigences
papales firent dissidence. Ils se qualifièrent de Spirituels ou Fratricelles, recrutant de nombreux
adeptes parmi les moines franciscains, tels les Béguins,nombreux
en Italie, en Catalogne et dans le Languedoc. Le pape Jean XXII fit
appel à l'inquisition pour les pourchasser. Quatre Frères furent
condamnés au bûcher à Marseille en 1318, quatre-vingt environ dans le
Languedoc, et un nombre important en Catalogne. Mais de nombreux
disciples, cachés dans les montagnes de calabre ou du Dauphiné, firent
encore longtemps parler d'eux. On relata un rassemblement de près de
cinq mille fraticelles dans
une petite localité au sud du Latium pendant l'été 1362. En 1353, le
pape Innocent VI écrivit une lettre au roi de Sicile et aux
inquisiteurs locaux, pour les avertir de l’arrivée en Calabre de
troupes d’hérétiques provençaux et les inviter à agir contre eux. "Il
nous a été rapporté qu’une grande et folle multitude d’hérétiques,
descendant des montagnes d’Embrun où elle était longtemps demeurée
cachée et avait répandu le poison de la dépravation hérétique, par
crainte des peines temporelles qui précèdent le feu éternel, s’est
enfuie dans une extrémité du royaume de Sicile que l’on appelle
Calabre, espérant pouvoir y répandre plus largement son venin…" (Lettres
secrètes et curiales, t. 1, ed. P. Gasnault et M. H. Laurent, Paris )
(Source
: Sylvain Piron : Le mouvement clandestin des
dissidents franciscains au milieu du xive siècle, revue
Oliviana,
http://oliviana.revues.org/337 )
L'humanisme
remet l'homme au centre du monde Le 16e siècle
(ré)invente les utopies, pour dire qu'un monde meilleur est possible
ici-bas L'émancipation
de la pensée politique l'église réformée
ouvre la voie à la pensée laïque Les rébellions françaises à l'époque Moderne
La guerre des paysans allemands Le droit des
peuples à l'indépendance : révolte hollandaise de 1581 Spinoza,
défenseur de la liberté et de la démocratie Levellers
et Quakers : l'égalité au nom de la foi L'opposition à
la monarchie absolue : Fronde et Première Révolution anglaise La lutte des
Camisards contre l'intolérance Les Lumières J.J Rousseau,
apôtre de la souveraineté populaire L'Encyclopédie
diffuse la philosophie des Lumières La
critique philosophique des privilèges et des inégalités L'indépendance
des USA et le débat constitutionnel sur la démocratie Révolution française : 1789, le peuple
français a la parole 14 juillet
1789, la fin d'un monde 10 août 1789,
la féodalité est abolie grâce à l'action paysanne
La Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen
Ce
furent les humanistes italiens qui parlèrent les premiers de
Renaissance (Rinascita) pour désigner le mouvement artistique et
culturel qui marquait les années 1400 (quatrocento), voulant insister
sur la rupture qu'il représentait à leur yeux avec les siècles passés. Un
long débat a opposé les historiens à propos de la
réalité de cette rupture entre Moyen-Age et époque
dite Moderne,
césure jugée souvent artificielle et trop scolaire. Mais tous
s'accordent à
reconnaître qu'une véritable révolution de la pensée a bien eut lieu à
cette époque, permise par des transformations économiques visibles
depuis le XIIIe siècle. L'historien italien Eugenio Garin est
allé jusqu'à parler de "révolution
culturelle", écrivant : « La
Renaissance ne prend une signification adéquate au terme que sur le
terrain de la culture : elle est, avant tout, un fait de culture,
une
conception de la vie et de la réalité, qui imprègne les arts, les
lettres, les sciences, les mœurs. »
Il faut souligner que ce n'est pas un hasard si cette renaissance
culturelle est née dans les cités-état italiennes, où la relative
indépendance et les structures politiques la favorisaient.(voir plus
haut) Mais son bouillonnement originel, propice à une contestation
intellectuelle et une remise en cause des institutions en place, fut
vite freiné, canalisé ou même brisé sous la pression des forces
conservatrices de l'Église, de l'Inquisition et des royautés avides
d'absolutisme. Mais les idées et les styles de la Renaissance
eurent le temps d'essaimer et de murir dans une grande partie de
l'Europe,
La réforme protestante du XVIe siècle en fut une suite
naturelle. Les
révolutions politiques suivront.
L'humanisme
remet
l'homme au centre du monde
Les humanistes (terme qui désignait
à l'époque les hommes cultivés ou lettrés - On parlerait maintenant
d'intellectuels) furent tout à la fois des écrivains, des traducteurs,
des scientifiques, des médecins, des astrologues, des professeurs, des
poètes ou des artistes peintres ou sculpteurs. Ils venaient d'origine
diverses, populaire, bourgeoise ou noble, mais ils avaient tous en
commun la volonté de penser librement, de se documenter à toutes les
sources (auteurs antiques ou étrangers) d'observer, d'analyser,
d'expérimenter à leur guise afin de découvrir le vrai, le réel, le
juste, le beau. Ils souhaitaient surtout échapper
au carcan des dogmes et vérités établies de la
scolastique
enseignés par l'Église et les Universités de
l'époque. Curieux de
tout, l'homme les intéressait en premier lieu: son âme, son
anatomie,
sa nature. Mais parler de l'homme était tabou, chasse gardée des
théologiens. Pourtant ils s'y risquèrent,
relançant le vieux débat entre Pélage et Saint-Augustin au sujet du
péché originel et du libre arbitre. Considérant l'être humain comme une
merveille de la
création, ils ne pouvaient accepter la résignation à la fatalité du
péché originel et croyaient en la perfectibilité de l'homme par
sa volonté et son éducation. Le créateur aurait dit : "..[Je
t'ai] doté pour
ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te
façonner toi-même, [pour que] tu te donnes la forme qui
aurait eu ta préférence." écrivait Pic de La girandole dans
son ouvrage La dignité de l'homme
écrit en 1486. De même,
Marsile Ficin, dans son livre intitulé De christiana religione (1474) affirme:« Le
pouvoir humain est presque égal à la nature divine ». Quant à Erasme, il écrit:
"Il y a une raison dans tout homme, et dans toute raison un effort vers
le bien." (Declamatio de puris statim...
(1529)
Les humanistes furent bien les "amis des
hommes" et nous leur devons la signification actuelle du terme
humanisme. Héritiers des philosophes antiques,
qu'ils contribuent à
faire rédécouvrir grâce à des traductions fiables et fidèles (Marsile
Ficin et Guillaume Budé furent de ceux-là) ils apparaissent de fait
comme les précurseurs des encyclopédistes du siècle des Lumières,
des défricheurs du savoir. Mais
autrement difficile et périlleuse que celle des encyclopédistes fut
leur tàche, à cette époque où tout était à faire et où l'Inquisition
menaçait du bûcher toute vérité contraire à l'enseigement de l'Église. Comme l'écrit
encore Eugenio Garin : "Les
nouveaux philosophes furent inquiets et rebelles, une sorte de
chevaliers errants du savoir, qui se mouvaient u milieu des rêves et de
la magie,
des utopies et des illusions de paix universelles et
perpétuelles, des réflexions critiques capables de toute forme de
sondage intérieur, des vagabondages mystiques au milieu des âmes, des
étoiles et des formules mathématiques capables d'en traduire les
mouvements, lesquels ne sont plus, finalement, circulaires." (L'homme de la Renaissance, Le philosophe, p.210-211, Seuil, 1990)
Érasme
est le plus connu et le plus prolixe des écrivains humanistes.
Homme de la Renaissance par excellence, avide de
connaissances, grand voyageur se prétendant "citoyen du monde",
il
plaida auprès des princes, des rois et de l'Empereur pour la
paix et la fraternité des hommes et
des peuples dans le respect du message chrétien. Dans
son œuvre la plus connue, Eloge de la folie (1509) il
écrit : Où
trouver pire folie que d'engager, pour on ne sait trop quel motif, un
conflit dont les deux adversaires retirent toujours plus de mal que de
bien ? (...) Ce sont en effet des parasites, des débauchés, des
voleurs,des assassins des rustres, des abrutis et des escrocs, en un
mot la lie de la société, qui vont s'illustrer dans cette carrière
glorieuse, plutôt que des philosophes courbés sous la lampe studieuse."
(IV-3, p.96, l.464-471) Érasme, qui fut moine avant d'être
ordonné prêtre sans en exercer la fonction, resta un
chrétien fervent, mais plus attaché au message de
Jésus-Christ transmis par les Evangiles qu'aux dogmes de
l'Église. Déjà dans son loge de la
folie, il avait pourfendu la superstition, la bigoterie et la
pratique des Indulgences,
et il ne cessa ensuite
de tourner en ridicule certaines croyances catholiques, telle
celle de la Sainte Vierge. Dans le Naufrage, il fait dire à l'un des
interlocuteurs: "Jadis,
c'était Venus qui assurait la protection des matelots; ne la
disait-on pas née de la mer? Elle a cessé ses fonctions.
A la place de cette mère qui n'était pas vierge, on a mis
une Vierge qui était mère." [1] Sa liberté de parole lui attira les foudres des
autorités ecclésiastiques qui voulurent
le soumettre à l'Inquisition et finirent par mettre toute son œuvre à
l'index.
Par
chance, et
grâce à la protection de Charles Quint, il put
échapper aux persécutions qui
frappèrent
beaucoup de ses amis comme Thomas More, Giordano Bruno, Giulio Cesare
Vanini, Bernardino Telesio,
Francesco Patrizi, Campanella, Pierre de La Ramée et bien d'autres.
[1] Cité par Lucien Febvre,
Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, Paris, 1947
Portrait
d'Erasme par Quentin Massys, 1517
Le
XVIe
siècle (ré)invente l'utopie (pour dire qu'un
monde meilleur est possible ici-bas)
"Utopie",
lieu de nulle part, pays imaginaire, c'est ainsi que Thomas More, ami
d'Erasme, brillant intellectuel anglais devenu chancelier d'Henry VIII,
appela sa société idéale, dans son
livre publié en 1516. Il la situait sur une
île inconnue des hommes, comme l'Atlantide mythique
décrite par Platon. Procédé
littérraire,
évidemment, pour contourner la censure et pouvoir ainsi
critiquer la société anglaise de son
époque, en
lui opposant le monde "parfait" d'Utopia, qui était
à ses
yeux " la meilleure forme de gouvernement", conforme à ses
idées humanistes. Un monde ne connaissant ni la
propriété, ni l'argent et où chacun
vit selon ses
besoins et travaille selon ses capacités. Idéal
que
reprendra Karl Marx deux siècles plus tard (Lenine
rendra
hommage à Thomas More en tant que précurseur du
communisme) :
"Le
seul
moyen d'organiser le bonheur public c'est
l'application du principe de l'égalité.
L'égalité est
impossible dans un État où la possession est
solitaire et
absolue ; car chacun s'y autorise de divers titres et droits pour
attirer à soi autant qu'il peut, et la richesse nationale
(...)
finit par tomber en la possession d'un petit nombre d'individus
qui ne laissent aux autres qu'indigence et misère. (...) Le
but
des institutions sociales en Utopie est de fournir d'abord aux
besoins de la consommation publique et individuelle, puis de
laisser à chacun le plus de temps possible pour cultiver
librement son esprit." (extrait de
l'Utopie)
Mais
nous sommes encore bien loin de l'idéal
démocratique car,
en Utopîe, la constitution donne le pouvoir à un
prince
élu à vie, entouré par des conseillers
élus
au suffrage indirect. Mais les véritables maîtres
sont les
"syphograntes", sorte d'ayatollah sélectionnés
dès
l'enfance et formés au pouvoir par les prêtres,
dont le
rôle est surtout de surveiller tous les faits et gestes des
citoyens. Les travaux "dégradants" sont
éxécutés par des esclaves et la guerre
est
menée par des mercenaires. L'obeïissance et la
discipline
morale sont les vertus cardinales dans Utopia.
Même souci de contrôle social et
moral dans "La
cité du soleil"imaginée par le moine dominicain calabrais Tommaso
Campanella en
1623. La propriété et le pouvoir hierarchique y
sont
bannis, mais la liberté individuelle n'y existe pas. La
sexualité et les moeurs sont étroitement
contrôlés et toute atteinte
à la vertu
morale est sévèrement punie. L'accusé
est
invité à reconnaître ses fautes
publiquement et
les châtiments vont de l'isolement
jusqu'à la
lapidation !
On peut
s'étonner que les auteurs de ces deux
utopies
crurent nécessaire d'introduire une discipline et un
contrôle moral aussi stricte, qui fonit virer leur
utopie
communautaire et égalitaire en cauchemar totalitaire ou
théocratique. Mais n'oublions pas qu'ils étaient
l'un et
l'autre, en hommes de leur époque,
profondémment
religieux, même s'ils ont violemment critiqué les
dérives de l'Eglise (Thomas More fut
décapité pour
avoir refusé de reconnaître l'Eglise anglicane et
Tommaso
Campanella passa plus de 15 années en prison pour ses
idées jugées hérétiques)
Ils croyaient tous
les deux en une nature humaine foncièrement
attirée vers
le mal, car souillée par le péché
originel, et
donc en la nécessité de brider
sévèrement les pulsions.
Tout à
l'opposé, François
Rabelaisprend
le contre-pied de Thomas More (dont il connaît bien l'oeuvre)
pour imaginer son
abbaye de Thèléme. Il ne s'agit pas à
proprement parlerd'une
utopie, présentée en tant que telle, puisqu'elle
s'intègre à son livre Gargantua,
publié en 1534
(le héros fait
construire l'abbaye de Thélème pour recompenser
Frère Jean après la victoire sur Picrochole) Mais
elle reflète parfaitement l'humanisme libertaire et
hédoniste de Rabelais, et surtout sa très haute
conception de
l'éducation qu'il croit capable de rendre l'homme meilleur.
L'abbaye de Thélème n'est
déjà pas ouverte
à
n'importe qui, restant réservée à une
élite
cultivée.
Ici
n'entrez pas, juristes mâchefoins,
clercs,
basochiens, qui le
peuple mangez,
juges
d'officialité, scribes et pharisiens,
juges
anciens qui les bons paroissiens
ainsi
que des chiens jetez au charnier
;
votre
salaire est au gibet.
Allez-y
braire ! Ici, il
n'est nul excés
qui
puisse en vos cours susciter un
procès..."
était-il
écrit sur la porte d'entrée.
L'abbaye
est conçue à l'inverse d'un monastère
: non
cloturée, sans règle ni obeissance. Le principe
en est: " Fais ce que
voudras"
"Toute
leur vie était régiée non par des
lois, des
statuts ou des règles, mais selon leur libre arbitre. Ils
sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
travaillaient, dormaient, quand le désir leur en venait.
(...) parce que les gens libres, bien nés, vivant
en
société, ont naturellement un instinct, un
aiguillon
qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir
vertueusement et les éloigne du vice. " (Gargantua,
chapitre 55)
L'émancipation
de la
pensée politique
Si les humanistes n'avaient pas manqué d'aborder la
réflexion politique, des philosophes médiévaux les avaient devancés,
parmi lesquels Thomas d'Aquin et Saint-Augustin. Car, dans le cadre des
débats théologiques qui animaient les grandes universités, les
questions de la relation entre raison et foi, de la délimitation du
temporel et du spirituel, de ce qui appartient à César et ce qui est
réservé à Dieu, occupaient une place centrale. La philosophie
d'Aristote, traduite et étudiée par Avérroès (dont les thèses seront
mises à l'index en 1277) était largement débattue.
Rien d'étonnant que ce fût dans l'Italie des cités-États, déchirées par
des conflits incessants entre grandes familles, que la pensée politique
prit son envol. Dante, dans sa Monarchie écrite en 1318, fut l'un des premiers à fonder une théorie du prince qu'il concevait en imperator garant de la concorde universelle
et conseiillé par des sages. Dante fut aussi un pourfendeur
féroce de la "fausse noblesse", écrivant par exemple :"La
lignée ne rend pas noble les personnes,singulières, mais
les personnes singulières rendent nobles la lignée." (Convivio, IV, XX, 5) Beaucoup moins connu est Marsile de Manardini, originaire de Padoue, qui écrivit vers 1320 un ouvrage étonnant intitulé Defensor pacis (Le Defenseur de la paix) dans lequel il défend la thèse de l'origine populaire du pouvoir : "Car
le plus grand nombre de citoyens n'est ni méchant ni peu sensé dans la
plupart des cas et des circonstances; tous ou la plupart d'entre eux
sont sains d'esprit et raisonnables et ont un juste appétit de la
société politique , de ce qui est nécessaire à son maintien, comme les
lois et autres statuts et coutumes, nous l'avons bien montré. Bien
qu'un citoyen quelconque même la p^lus grande multitude d'entre eux
ne soit pas capable d'inventer des lois, néanmoins chacun peut juger
celles qui sont inventées et lui sont proposées par un autre et voir ce
qui doit être ajouté, soustrait ou changé."( I, XIIIe, 3) reprenant ainsi les arguments d'Aristote en faveur de la démocratie. (voir article philosophie grecque)
Ce n'est pas en tant que
philosophe, mais en professionnel de la politique, que Nicolas
Machiavel, après avoir passé 15 ans au secrétariat de la chancellerie
de Florence, publie en 1532 son ouvrage majeurDe principatibus mal traduit par Le Prince
(car il s'agit plus d'une étude des diverses formes de souveraineté que
du portrait d'un prince idéal). Machiavel prend le contre-pied de la
position platonicienne, comme celle de Dante, en contestantaux philosophesle leur rôle de conseillers des princes. Il
leur reproche de délaisser la vertu civique au profit d'un éloge de la
douce oisiveté (otium) et de la quête du repos de l'âme. C'est
évidemment Pétrarque et tout le courant néo-stoïcien des premiers
humanistes qui est visé. "Les capitaines naissent avant les philosophes", écrit-il (Histoires florentines, V, I, p. 829) voulant dire que la première vertu du prince est de savoir commander, d'être un homme d'action. C'est le pragmatisme et la recherche de l'efficacité qui doivent guider ses actes, sur lesquels il sera jugé. "Suivre la vérité effective de la chose ", telle doit être la devisedu bon prince qui doit savoir analyser les faits, tenir compte de la fortune (en tirant profit de sa chance, mais en sachant aussi accepter sa malchance), faire preuve d'habileté, de ruse, de fermeté, d'audace,
de séduction. Mais ajoute Machiavel: "Il
n'est pas bien nécessaire qu'un prince possède toutes les
bonnes qualités, mais il l'est qu'il paraisse les avoir." C'est le fameux
machiavélisme.Mais,
loin de défendre la monarchie princière comme un
système idéal, Machiavel avoua sa
préférence pour le
régime démocratique, écrivant dans un autre ouvrage:
” Un peuple qui commande, sous il’empire d’une bonne constitution, sera
aussi stable, aussi prudent, aussi reconnaissant qu’un prince ; que
dis-je ? il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa
sagesse. D’un autre côté, un prince qui a su se délivrer du joug des
lois sera plus ingrat, plus mobile, plus imprudent que le peuple” ( Discours sur la première décade
de Tite-Live, chap 19 )
Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence
Mais
si le souverain est
dépourvu de vertu, ne tirant sa
légitimité que de la transmission
héréditaire de la couronne, qu'advient-il ? Il doit
être considéré comme un tyran qu'il faut combattre et même qu'il faut
abattre. C'est le pas que certains franchiront, comme Lorenzino de
Médicis qui assassina son cousin Alexandre, tyran de Florence, en 1537,
ou encore le moine franciscain Jacques Clément, assassin d'Henri III,
qui aurait été inspiré par les thèses de Saint Thomas d'Aquin.
C'est dans ce contexte qu'Etienne de La Boétieécrit en
1549 l'oeuvre qui l'a rendu célèbre : Discours
de la servitude volontaire. Il n'a
alors que 18 ans, mais est déjà un grand érudit,
féru de textes de l'Antiquité grèco-romaine. Cette
diatribe contre l'absolutisme royal, qu'il assimile à une
tyrannie, lui fut sans doute inspirée par la répression
féroce qui frappa la révolte populaire de Guyennecontre la
gabelle en 1548,
dont il aurait été le témoin.
Dans cet ouvrage, La Boétie prétend qu'il ne
peut exister de tyrannie sans le consentement du peuple. Affirmation
appuyée sur cette constatation simple : le tyran est
toujours seul face à une multitude d'hommes et il suffirait
que tous cessent de lui obéir pour s'en
débarrasser. Alors pourquoi les peuples acceptent-ils cette
soumission ?
Les raisons avancées nous sont familières aujourd'hui, mais audacieuses
pour l'époque. Ce sont d'abord l'ignorance et la
résignation :"Ceux qui n'ont jamais
connu la libertéservent
sans regret et font volontairement ce que leurs pères n'auraient
fait que par contrainte".
C'est aussi par le fait que les
tyrans savent distraire le peuple en leur offrant, comme les empereurs
romain, du pain et des jeux, et savent obtenir la caution de la
religion et
l'appui de l'Eglise. C'est le fameux "opium
du peuple" de Karl Marx. Enfin,
c'est parce que le
tyran a toujours autour de lui des fidèles ou des fanatiques
entrés à son service pour l'argent ou les faveurs, et
prêts aux pires violences pour les préserver. Ainsi
le tyran "peut asservir
les sujets les uns par le moyen des autres".
Les moyens proposés par La Boétie pour abattre le
tyran sont l'usage de la raison par l'éducation, davantage que
l'usage de la force.
Il suffirait simplement de ne plus consentir à la tyrannie.
« Je
ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais, seulement, ne le
soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a
dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »
Ce
pamphlet ne sera publié qu'en 1574, renommé Le Contr'Un par les protestants pour en
faire un outil de contestation politique. Il sera réimprimé en
1789, 1835 et en 1857 contre
Napoléon III.
Sous le pseudonyme d'Etienne Junius
Brutus paraît à Bâle en 1579 la brochure Vindiciae contra tyrannos
(Réquisitoire contre les tyrans). Elle sera traduite en Français sous
le titre " De la
Puissance légitime du Prince sur le peuple, et du peuple sur le Prince
". Ce pamphlet fera beaucoup de bruit. En voici des
extraits :
"En
premier lieu il est parfaitement connu que les hommes, libres par
nature, peu disposés à endurer l’assujettissement et
plutôt nés pour commander que pour obéir, n’ont pas, si ce n’est pour
cause de quelque grande utilité, choisi spontanément le pouvoir
d’autrui, et, pour ainsi dire renonc
éà
leur loi de nature comme s’ils la rendaient impropre (...) Quand donc
ces [mots] MIEN et TIEN envahirent le monde et que, à propos de la
possession des choses entre citoyens et bientôt même des frontières
entre [peuples] voisins des guerres commencèrent, le peuple commença à
avoir recours à un unique individu(...) C’est pourquoi autrefois les
rois furent créés, afin que à l’intérieur ils disent le droit et que à
l’extérieur ils conduisent l’armée. (...)" Le
seul but de la domination c’est le profit du peuple. La charge unique
des empereurs et des rois c’est d’avoir soin du peuple. La
vraie dignité royale n’est pas à proprement parler un honneur mais un
fardeau, non une immunité mais une charge, non une dispense mais un
appel, non une licence mais une servitude publique.(...) Si
quelqu’un par la force ou par la ruse tente d’enfreindre ce droit, soit
parce qu’il viole la société à qui il doit tout ce qu’il a, soit parce
qu’il entraine sa patrie dans des intrigues, à laquelle [patrie] nous
sommes liés par la nature, par des lois, par un serment nous sommes
tous tenus de lui résister (...) Il est donc permis aux officiers
du royaume soit à tous, soit au moins aux plus nombreux, de réprimer le
tyran. Cela n’est pas seulement permis, mais ceux à qui cela incombe
par devoir, s’ils ne le faisaient pas, ne pourraient être excusés par
aucun pacte." On croirait lire Jean-Jacques
Rousseau ! C'est en effet une véritable théorie du contrat social que l'auteur établit,
expliquant que les origines du pouvoir politique ne sont nullement
transcendantes, mais proviennent d'une alliance ou d'un serment liant
celui qui le détient à son peuple, et celà uniquement pour le bonheur
et la paix de celui-ci. En cas de manquement à ce principe, le devoir
du peuple, par l'intermédiare de ses représentants, est de résister au
tyran, car son pouvoir est devenu
illégitime. On voit l'énorme influence de ce
pamplet qui fut très largement diffusé en France, puis en
Angleterre et en Hollande, puisque il inspirera largement les
rédacteurs de l'acte de la Haye (voir plus bas) et de la déclaration
d'indépendance des
Etats-Unis, ainsi que Rousseau et les dirigeants révolutionnaires
français.
Les
contemporains ont parfois
attribué l'oeuvre à Duplessis-Mornay. Des
études récentes concluent qu'il a été rédigé par le diplomate Hubert
Languet, mais Duplessis-Mornay, son ami intime, aurait apporté
des
corrections, se serait occupé de l'éditer et aurait rédigé la préface
de l'édition française. On comprend mieux le rôle de Duplessis-Mornay
dans sa diffusion, sachant que, dans sa jeunesse, ce dernier
appartenait au courant des monarchomaques.
Le terme monarchomaque (« ceux qui combattent le
monarque ») fut
inventé par un anglais pour désigner désigner les huguenots
français qui, aprés la Saint-Barthélemy, combattirent la monarchie
absolue qu'ils identifiaient à la tyrannie. Parmi eux, on peut citer
François Hotman, Théodore de Bèze, George Buchanan et dans une certaine
mesure La Boétie. Les auteurs
anglais Goodman et Knox sont également identifiés comme des
monarchomaques. Ces auteurs allèrent jusqu'à accorder un droit de
résistance aux personnes privées. Leurs thèses étaient perçues comme
dangereuses, compte tenu de leur proximité avec les thèses qui
animaient le mouvement anabaptiste.
L'Eglise
réformée ouvre la voie
à la pensée laïque
Les
doctrinaires de la Réforme dite "protestante", Luther et Calvin, ont
ouvert la voie
à la laïcité en définissant la foi et la pratique chrétienne comme une
démarche purement personnelle. En
remplaçant
le clergé par des pasteurs laïcs, en simplifiant le
culte
et en supprimant la messe en latin, l'Eglise protestante s'est aussi
rapprochée des hommes. Dans ce sens, la Réforme
protestante est bien la fille de l'individualisme naissant de
l'époque moderne. Mais elle s'écarte cependant de l'humanisme érasmien
en s'enfermant dans un dogmatisme et un moralisme fanatique, éloignè de
l'ouverture d'esprit, de la
tolérance et la générosité
des humanistes
qui, pour la plupart, ne voulurent pas adhérer au protestantisme.
Rabelais parla
même du "démoniacle
Calvin, imposteur de
Genève."
De même, Luther perdit le soutien populaire en condamnant la
révolte des paysans allemands et les thèses de leur chef, Thomas
.Munzer. Selon Luther, la révolte contre l'autorité était un acte
satanique qui devait être châtié comme une hérésie. La méchanceté
d'Etat est nécessaire pour contenir le méchanceté individuelle et
collective. Ce retournement de Luther, six années après l'époque de ses
Thèses,
quand il menaçait les riches et les puissants de la punition divine,
jettera les fondements théoriques de l'Eglise réformée allemande,
donnant aux princes l"autorité morale et religieuse sur leurs
sujets. Une théorie peu différente de celle de la monarchie de droit
divin prônée par les catholiques. De plus, en
laissant aux
princes
allemands le choix de la religion pratiquée dans
leur
principauté, où ellle devenait
religion d'Etat, la religion luthérienne enterrait tout espoir de liberté de religion et de laïcité.
Illustration : Luther
brûlant la Bulle du Pape le 10 décembre 1520
(gravure de Chevalier d'après Labouchère) Collection
privée)
Les
rébellions françaises à l'époque moderne
L'époque
"moderne" est bornée traditionnellement par l'avènement de François 1er
(1515) et
la révolution française (1789). Mais si l'on regarde par la lorgnette
des conflits sociaux, on peut dire cyniquement qu'elle débute dans le
bain de sang d'une guerre civile de
plus de 30 ans (les
guerres de religions qui s'étendent de 1562 à 1598) pour se
terminer dans un autre bain de sang, celui de la Terreur de 1792-93 et
de la guerre de Vendée. Entre ces deux tragédies, le calme social
ne régna que rarement dans le royaume de France. La conjoncture y fut
en effet peu favorable, du fait de l'addition des aléas climatiques du
"petit âge
glaciaire", provoquant mauvaises récoltes et cherté des
céréales, de la pression démographique et de la multiplication des
guerres. L'équilibre entre production
frumentaire et
population était toujours précaire et
lorsque celui-ci était rompu, famines et disettes, souvent
accompagnées
d'épidémies, sévissaient dans le pays, déjà mis
à mal par le passage des troupes exigeant logis et couvert, et souvent
plus (Les
témoignages sur les atrocités commises par les soldats à l'encontre des
villageois sont innombrables) Le nombre d'indigents pouvait atteindre
le tiers de la population au plus fort des crises alimentaires et/ou
des épidémies.
Les révoltes populaires des XVIe et XVIIe siècles se comptent par
milliers (près de 500 révoltes ont pu être dénombrées entre 1590 et
1715, rien que pour l'Aquitaine) Pourtant, les grandes révoltes
coïncidaient rarement avec les périodes de crise
alimentaire[1] comme ce sera souvent le cas au XVIIIe siècle
(car la famine allait alors devenir un fait intolérable). Elles furent
déclenchées la plupart du temps par la levée de nouveaux impôts, parce que la
charge cumulée des impôts royaux directs (tailles ordinaires et extraordinaires
en temps de guerre) et indirects (gabelle, aides,
etc..) avec celle des
redevances
seigneuriales devenait insoutenable. Mais
si le caractère anti-fiscal de ces révoltes est toujours mis en avant
par les révoltés, elles sont motivées aussi par des raisons plus
profondes.
Les revendications avancées la plupart du temps n'avaient jamais
un caractère subversif, pouvant même être qualifiées de conservatrices. Les
émeutiers réclamaient le retour à la "tranquillité" d'un ordre
ancien, souvent idéalisé, dans le respect des coutumes et des
traditions communautaires. On comprend ainsi que les seigneurs furent
rarement la cible des insurgés, et même souvent leurs complices. Quant
au roi, il fut toujours dédouané de ses responsabilités, les révoltés
préférant s'attaquer à ses représentants: ministres,
officiers et agents du fisc, accusés d'agir et de s'enrichir à son
insu. (le
système d'affermage des impôts, avec les abus qu'il permettait, n'y
était pas
étranger). Les grandes révoltes des XVIe et XVIIe siècles, surtout
celles du
sud-ouest, ont été souvent analysées comme le dernier soubresaut d'un monde en
mutation, l'expression d'un refus de l'État moderne, centralisé,
étatisé, urbanisé et ouvert sur le monde, destructeur de la communauté
paysanne. Preuve en est que les Croquants, refusant ce mot péjoratif
par lequel on les désignait, se présentèrent comme les combattants des
Communes et de leurs assemblées. Et c'est aux cris de :"Voilà la Commune qui avance contre lzs gros accapareurs", que défilaient les émeutiers de Lyon pendant la Grande Rebeyne de 1529.
L'accalmie sociale qui régnait depuis 1420 fut
brutalement assombrie du fait de la levée en 1525 de nouveaux
impôts pour financer la guerre contre l'Espagne. Aussitôt après, une
grave crise de subsistance (1628-32) fit exploser la colère sociale. Le
17 avril 1529, des milliers d'ouvriers lyonnais descendirent dans la
rue pour aller piller les greniers à blé des riches, accusés de le
stocker dans un but spéculatif. Ce fut la Grande Rebeyne. La rareté et la cherté des céréales pendant les décennies suivantes
contribua à maintenir la tension sociale qui finit par gagner les
campagnes.
La révolte des Pitaudsen 1548 inaugure une
nouvelle phase de jacquerie paysanne. Cette révolte fut typiquement
anti-fiscale, provoquée par l'extension de la
gabelle
aux régions de l'ouest de la France en 1541, obligeant les
habitants à
acheter le sel au prix fort dans les greniers royaux. Dans la
région
d’Angoulême, plusieurs paysans furent
arrêtés et emprisonnés pour motif
de contrebande, ce qui déclencha la mobilisation de milliers
de paysans
formant une véritable armée. Ils
s‘attaquèrent aux greniers à sel et aux
fermiers collecteurs de la gabelle. La révolte
s'étendit jusqu'à Bordeaux
que le roi Henri II fit assiéger. La répression
fera des milliers de
morts. La révolte fut néanmoins une victoire puisque le pouvoir royal
renonça définitivement à appliquer la gabelle dans le Sud-Ouest.
Les guerres
de religion favorisèrent encore le déclenchement d'insurrections populaires, du fait que les
paysans en subissaient les dégâts et la charge fiscale et pouvaient
s'armer facilement. De nombreuses régions furent touchées : le Dauphiné touché par la Ligue des Vilains en 1578-79, la
Normandie, avec
la jacquerie des Gauthiers
en 1589, la Bretagne entre 1590 et 95,
la Bourgogne, le Velay, mais c'est surtout dans le Sud-Ouest que les
séditions paysannes
prirent leur plus grande ampleur. Il s'agissait la plupart du temps de
jacqueries paysannes, les villes se tenant généralement à l'eccart par
crainte de devenir la cible des insurgés du fait de la présence en leur
sein d'agents du fisc ou d'officiers royaux. Le soulèvement du Dauphiné
fait exception, puisque c'est de Romans que partit la révolte des vilains,
dirigée par la corporation des drapiers menée par un certain Paumier.
La sédition fit assez de bruit pour que se déplaçât la régente
Catherine de Médicis. Le Mardi-Gras du 15 février 1579 tourna au drame. Sous leurs déguisements de carnaval, les notables armés et se jetèrent
sur les partisans de Paumier qui fut abattu. D’autres chefs
de la révolte réussissent à s’enfuir. Les notables avaient pris le contrôle des
remparts et le millier de paysans alertés par le tocsin qui se portèrent
au secours des insurgés ne purent
entrer. Une trentaine d’artisans furent assassinés [2]
La révolte paysanne des Tard Avisés qui
toucha principalement le Périgord et le Limousin en 1594, se déroula dans le contexte de la crise politique entrainée par la
mort d'Henri III. Trente années de guerre de religion auxquels s'ajoute
la guerre contre l'Espagne avaient amené une présence militaire presque
permanente, avec toutes les conséquences que l'on sait, dont une
surcharge fiscale importante. Des "assemblées" paysannes s'étaient
alors formées un peu partout pour exiger le départ des soldats et une
décharge fiscale. Devant le refus des autorités, les paysans décidèrent
d'agir par eux-mêmes en s'organisant en véritable armée populaire pour
attaquer les places et châteaux où siégeaient les garnisons." Ils achetaient armes, élisaient capitaines dans chaque paroisse et colonie, marchaient tambour battant, sonnant le tocsin pour les assemblées et monstres (revues) générales qu'ils faisaient, tenant corps de garde, garnisons et tous autres ordres militaires."(Chronique de Tarde) [3]Les Tard Avisés, souvent conduits par des notables de village
(comme La Saigne qui était notaire) tenaient à se présenter non comme
de simples croquants sans foi ni loi et ne pensant qu'à piller, mais
comme des justiciers du roi, missionnés par le tiers état pour
débarrasser la région "des
griffes d'inventeurs de subsides, voleurs, leurs receveurs, leurs
fauteurs et adhérents, tant d'un que d'autre parti, lesquels ne tendent
qu'à bâtir leur grandeur de la ruine de sa Majesté, de son état, de la
notre ...pour enfin acquérir par nos justes armes et défenses un repos
à nous et aux nôtres, pour finir en paix, exempts des cruautés et
tyrannies de tant d'oppresseurs et voleurs du peuple, en servant à Dieu
et notre Roi." (Lettre du conseil des assemblées de Chérronac et Saint-Junien reproduite en Annexe) Le 24 juin 1594, une armée royale attaqua un groupe de paysans armés,
laissant 1500 cadavres sur le champ de bataille. L'agitation et la
répression se prolongèrent jusqu'à l'année suivante. Mais, grâce à la
politique de retour à la paix voulue par Henri IV, il n'y eut pas
d'autres révoltes paysannes durant son (court) règne. Les révoltes furent encore plus
nombreuses au XVIIe siècle. Sept grandes vagues de révoltes se sont
succédées : 1602-1618, 1635-37, 1638-1645, 1648-53, 1661-65, 1675. [4] dont celle des Nus-pieds
normands
en 1639 [5], des Francs Museaux, des Lipans, ou celle des Bonnets Rouges de Bretagne en
1675 (dite aussi révolte du papier timbré, car
elle avait été déclenchée par la
création d'une taxe indirecte sur les actes juridiques, mais
aussi sur le tabac) La répression des bonnets rouges fut si épouvantable que
Madame de Sévigné s'en
indigna: "Nos
pauvres Bas Bretons, dés qu'ils voient des
soldats, se jettent à
terre et disent mea culpa, c'est le seul mot de français
qu'ils
sachent. On ne laisse pas de les pendre."
En mai et juin 1635, c'est la ville
de Bordeaux qui fut le théâtre d'une violente insurrection des
artisans, entraînés par les cabaretiers en révolte contre la nouvelle
taxe qu'ils leur fallait payer. La colère des insurgés était dirigée contre les "gabeleurs"
(le terme étant devenu synonyme de voleur) Il s'agissait d'abord des
huissiers du fisc et de leurs commis, (L'archer de la prévôté, porteur
de l'édit sur les cabaretiers, fut la première victime. Son cadavre fut
traîné par les pieds dans toute la ville) mais aussi tous ceux qui
étaient plus ou moins mêlés a la ferme des impôts: grands négociants ou
gens de finance "en liaison avec Paris", soupçonnés de s'engraisser sur
le dos des pauvres, et dont les maisons furent pillés. Cette rébellion
anti-fiscale se propagea dans les grandes villes d'Aquitaine,
Périgueux, Agen, jusqu'à Auch et Toulouse, puis gagna les campagnes
d'Angoumois et de Saintonge l'année suivante. Ce mouvement anti-fiscal
de 1635-36 fut parfois qualifié de "communale" du fait de la relative
complicité de la bourgeoisie et des édiles locaux, dans un esprit
provincial, anticentralisateur, antiparisien, que l'on retrouvera à
l'époque de la révolution française avec les Girondins. [6]
Mais la plus importante de toutes fut certainement, du fait de son
caractère massif et de son extension géographique, celle des Croquants
du Périgord entre 1637 et 1641. La encore, l'élément déclencheur fut la levée en 1637 d'une nouvelle taxe, les Rations
de l'armée (qui se rendait en Espagne) payable directement en blé. La
réaction fut immédiate:: en l'espace d'une semaine, une armée paysanne
de plusieurs milliers d'hommes fut levée. De nombreux gentilshommes
campagnards faisaient partie de leurs chefs. Après avoir échoué
devant Périgueux, l'armée des Croquants occupa Bergerac le 10 mai. Les
plaintes et revendications des Croquants nous sont connus par le Manifeste des paysans de Poitou proclamé à Bergerac le 15 mai et attribué a La Mothe La Foret (voir le texte in :http://www.guyenne.fr/ArchivesPerigord/SHAP/T4_1877/Revolte_Croquants.htm ) Les raisons de la révolte y sont présentées: ce sont les "impositions extraordinaires, insupportables, illégitimes, excessives, inconnues à nos pères." Ce sont aussi les passages des soldats "barbares, cruels, des gueux, des harpies vivant en pays de conquête." Ce sont enfin "les financiers de votre Majesté, larroneaux avides de se remplir la bourse." C'est à cause de tout cela que la province est "épuisée", le paysan "ruiné." On refuse cette "oppression
qui réduit à la mendicité, à la
misère, met dans la rage, noie dans les désespoir, met
les fers aux mains." Les revendications des Croquants (ils refusent ce terme, prétendant parler au nom des Communes ou Communautés)
ne sont pas révolutionnaires. Ils veulent le retour à la liberté et la
justice, la suppression des officiers de finance et des impositions illégitimes (ce terme souvent employé voulait bien montrer que les Croquants, comme jadis les Tard Avisés, se présentaient comme des justiciers, * défenseurs
de la loi) Ils ne remettaient pas en cause l'autorité du roi,
mais voulaient que la province soit représentée par un syndic, autrement
dit une Assemblée des états du Périgord telle qu'elle avait existé
jusqu'en 1611, qui leur accorderait une certaine liberté en matière de
fiscalité.
Au mois de mai 1637, la rébellion avait gagné la plus grande partie du
Périgord et commençait à s'étendre aux régions périphériques (Quercy,
Bas Poitou, Limousin Auvergne). L'offensive de l'armée royale commença
le 1er juin, avec l'attaque de La Sauvetat. Les combats firent au muons
1500 morts du côté des Croquants et prés de 300 du côté de l'armée
royale menée par La Valette. Une guerre des chefs entre La Mothe et
Magot acheva la dispersion des Croquants. Le 7 juin le duc de La
Valette entrait
dans Bergerac. Ainsi se terminait le mouvement
des Croquants. Il ne fut pas puni par une répression féroce comme le
souhaitait La Valette, hormis la pendaison publique de plusieurs de ses
chefs. Louis XIII prononça une amnistie générale (abolition)
et supprima les Rations. Pour les Croquants, ce fut une demie
victoire qu'ils interprétèrent comme une sorte d'encouragement. Les
troubles dirigés contre l'impôts et les ravages des soldats allaient se
poursuivre dans la région encore au moins
pendant 20 ans, principalement pendant les années de la Fronde
(1648-53). La révolte des Tard Avisés du Quercy en 1707, contre le
droit de contrôle sur les registres paroissiaux, sera le dernier acte
du refus de toute une région de l'emprise de l'État moderne. (Illustration : Bois dessiné et gravé
par Maurice Albe in "Les Croquants" de Georges Rocal)
Au XVIIIe siècle, les révoltes anti-fiscales continueront de façon
régulière. 3143 actes
de rébellion contre la
fiscalité royale ont pu être recensés [4] entre 1661 et 1789, soit le tiers de tous
les
actes de rébellion. Il s'agit la plus part du temps de
délits de contrebande de sel (faux-saunage) ou de tabac, les
contrebandiers et camelotiers formant parfois de
véritables bandes armées (comme celle de Mandrin dans
le
Dauphiné) Il s'agit aussi d'attaques de bureaux de gabelle
ou de
barrières d'octroi, et surtout, le plus souvent,
d'altercations
violentes, tournant parfois à l'émeute, entre
population
et agents du fisc (gabelous, brigadiers des Fermes). C'est ainsi qu'a
Bourges, en 1664, la population se soulève pour protester
contre
la taxe sur les vins (aide) Il y des morts et des blessés.
Le
commis de la Ferme s'enfuit et la foule libère les meneurs
emprisonnés. Il faudra trois semaines pour que l'intendant
puisse faire revenir l'ordre. La
solidarité populaire avec les fraudeurs, et aussi souvent la sympathie
des notables, des religieux et des seigneurs, restait constante. La
fraude
fiscale
devenait déjà un sport national ! Cette lettre de menace adressée en 1705 à un
receveur des tailles d'Agenais est significative: "Si vous continué de persécuter le monde comme vous fete, et que vous
n'entriés pas un pe plus dans les sentiments d'humanité comme vous
l'avé fait jusques icy, on vous avertit que vous serés bientôt la
victime. Ne croyé pas qu'on ne vous écrit qu pour vous intimider,
puisque ceus qui vous écrivent sont assé entreprenans pour vous
assassiner s'ils ne peuvent pas vous faire périr par le feu. Le roi ne
veut pas qu'on persécute si fort le peuple. Profités de l'avis et soyés
plus honete home si vous ne voulés pas périr avec toute votre famille." [7]
Les émeutes de la faim du XVIIe siècle préfigurent la
révolution française
Les deux dernières
grandes famines de
l'Ancien-Régime se situent sous le règne de Louis
XIV.
Celle de 1683-84 causa la mort d'au moins un million et demi de
personnes (pour 22 millions d'habitants) et celle de 1709-1710 environ
600 000. La faim jetait évidemment des milliers de pauvres
sur
les routes ou dans la rue et les délits de vol, pillage,
attaques de boulangeries, greniers à
blé ou convois
ou bateaux transportant du blé, se
répandaient. Mais
c'est surtout
lorsque le grain était rare et chère pour des
raisons
purement spéculatives, que la population
réagissait le
plus violemment. Ainsi en 1709, des émeutes
éclatèrent un
peu partout en France, conséquence du "grand
hiver" (le
plus froid jamais enregistré
de mémoire d'homme)
qui provoqua la perte presque complète de la
récolte
de blé. Mais les bonnes récoltes des
années
antérieures avaient permis de faire des réserves.
La
rétention ("accaparement") de ces réserves de
céréales par ceux qui espéraient
provoquer la
hausse des prix pour s'enrichir provoqua la colère du
peuple. Des
émeutes éclatèrent dans la plupart des
grandes
villes,
comme à Marseille où près de 2000
femmes vinrent
protester devant l'Hôtel de ville, accusant deux
échevins
d'être des spéculateurs. Pour les calmer le
gouverneur
fit distribuer le blé destiné à
l'armée. A
Rouen, à Caen, c'est aux intendants,
soupçonnés de spéculation, que la
foule s'en
prit. Partout, les riches étaient accusés de
s'engraisser sur
le
dos du peuple.
"Le
peuple criait, menaçait. Tout dans ce bas rang semblait ne
respirer
que sédition. Ils ne parlaient pas moins que de piller, et
même de tuer les
riches", rapporte un avocat de
Château-Thierry en révolte. Les
grandes famines se raréfièrent au XVIIIe
siècle, mais
la cherté du blé continua à provoquer
des
émeutes, d'autant plus
que s'ajoutèrent aux
circonstances climatiques, des mesures de
dérégulation du marché des grains
mises en œuvre en 1763-64 (édits Bertin et
l'Averdy) autorisant le libre transport des grains et leur
exportation. Mesures abandonnées un temps sous la pression
populaire, mais confirmées par l'édit de Turgot
en
1774.
Environ 1500 émeutes de la faim touchent la France entre
1661 et
1789, avec un pic entre
1764 et 1775 (guerre des farines) pour atteindre leur paroxysme en
1788-89
(290 émeutes) avec les conséquences que l'on
sait. Ces
émeutes croissantes, dans lesquelles
les femmes sont souvent majoritaires, frappent par leur
caractère de plus en
plus massif, violent et surtout politisé, dans la mesure
où elles mettent
directement en cause le système. "Nous
ne
devons plus attendre ni secours ni justice que de nos mains et de nos
bras,
n'aillant plus d'autres ressources que le pillage des riches"
Ainsi
commençait un placard affiché sur les murs de
Paris en 1725. Deux ans plus tard, des
rumeurs accusèrent Louis
XV de participation à des activités frauduleuses
sur les grains, et ses
ministres furent qualifiés de "vendus".
Au printemps 1789, toute la Provence se soulevé. Les
troubles gagnent Marseille, Toulon, Aix.
Un peu partout, la population en furie attaque les greniers
à
blé. A Marseille, 2000 personnes envahissent
l'Hôtel de
Ville. Sous la menace, le Conseil municipal ordonne une baisse du prix
du pain et de la viande et supprime les taxes communales sur les
denrées. En compensation, il décide d'augmenter
les taxes
sur le luxe, l'industrie et la propriété. A
Marseille, la
révolution avait déjà
commencé ! [8]
[1] Comme l'a notéYves-Marie
Bercé pour les périodes 1548,1594, 1635-1637, 1639-1643, 1648-1653,
1658-1662, 1702-1707 (révoltes) et 1595, 1628-1631, 1662, 1694, 17o9
(disettes) car souligne t-il, "Aucun
texte ne témoigne de ferments de révolte dans la psychose de disette.
La haine publique est réservée à des boucs émissaires spécifiques. Il
n'y a pas trace de ressentiment social, la famine engendre le
seul désespoir". Yves-Marie Bercé: Histoire des Croquants. Étude des soulèvements populaire(s au XVIIe siècle
dans le sud-ouest de la France,Droz
(coll. Mémoires et documents publiés par la
Société de l'École des chartes),
Genève/Paris, 1974, pp. 24 et 42 [2] Voir : Emmanuel LE ROY LADURIE. Le carnaval de Romans. De la Chandeleur au Mercredi des cendres 1579-1580. Paris, Gallimard, 1979.
[3] cité par Y.M Bercé, ibid, p. 265
[4] Voir Guy Lemarchand.Troubles et révoltes populaires en France au XVIe et XVIIe siècles. Essai de mise au point. In: Cahier des Annales de Normandie
n°30, 2000. Féodalisme, société et Révolution Française : études
d'histoire moderne, XVIe-XVIIIe siècles / Guy Lemarchand, textes réunis
par P. Dupuy et Y. Marec. pp. 131-158., url : /web/revues/home/prescript/article/annor_0570-1600_2000_hos_30_1_2375 [5] Voir par exemple:: Madeleine Foisil, La révolte des Nus-Pieds et les révoltes normandes de 1639, Annales de Normandie
, 1970, vol. 20, n° 4, pp. 331-342.url : /web/revues/home/prescript/article/annor_0003-4134_1970_num_20_4_5761 [6 ] Comme le résume Y-M Bercé : "La
montée fiscale était ressentie comme une agression étrangèreen face de
laquelle chacun se muait en fauteur ou complice d'émeute. La chasse aux
gabeleurs était aisi la forme la plus sommaire et la plus spontanée de
la défense des libertés provinciales." (op. cité, p. 363)
[7] Original reproduit in Y-M Bercé, op. cité,T2, p. 985 [8] L'ouvrage de référence ayant servi de source à cer article est celui de Jean
Nicolas, La rébellion française, mouvements
populaires et conscience sociale 1661-1789, Seuil, 2002 Voir aussi : G. Brunet et S.Brunet
: Les luttes antiseigneurales dans l'Europe médiévale et moderne,
Presses universitaires du Mirail, 2009
La guerre des paysans allemands (Rustaux)
Paysans emmenés en captivité - Gravure - 1525
La guerre des paysans ((Erhebung
des gemeinen Mannes)
fut, par sa durée et son
ampleur,
un évènement qui ébranla non seulement
l'Allemagne,
mais aussi la Suisse et le duché de Lorraine (Alsace et Moselle)[1]. Dans ces régions
du sud-ouest de l'Empire germanique, vieux pays de jacquerie, survivait une
structure féodale morcelée en petites seigneuries vivant en quasi
autonomie, à la différence des autres
régions d'Allemagne, comme la Bavière, qui ne furent pas atteintes par
la révolte paysanne. Même si le servage total n'existait quasiment plus
dans ces régions, le nombre de paysans sans terre y restait élevé. Quant
à la paysannerie moyenne et aisée, ses conditions de vie s'étaient
dégradées, en partie à cause de la mauvaise conjoncture économique,
mais aussi depuis que les seigneurs étaient entrés en conflit avec les princes (révolte des reichsritter ou chevaliers).Pour
préserver leurs revenus et leur indépenance, ces petits seigneurs
(civils ou ecclésiastiques) cherchèrent à renforcer les liens de
dépendance et les charges pesant
sur les paysans, à rétablir les corvées et supprimer
leurs
anciens droits d'usage collectifs.
Bref un retour au servage.
Ils s'opposaient du même coup à toute tentative
d'émancipation des villes qui étaient sous leur tutelle. Il n'est donc pas surprenant que les dirigeants de la
révolte aient été des paysans aisés, des petits artisans et
commerçants et des lansquenets (anciens mercenaires) Les idées avancées
par Luther serviront de détonnateur
pour ces petites gens souvent écrasés de charges.
En
février
et mars 1525 se formèrent en Haute Souabe trois
armées de
paysans atteignant le chiffre considérable d'environ 30 000 hommes. Ils
se lancèrent à l'attaque de châteaux, d'églises et couvents, envahirent
des villes et occupèrent des propriétés seigneuriales. Rapidement,
l'agitation s'accentua. Les
anabaptistes suisses se joignirent à eux. Les mineurs saxons se révoltèrent à leur tour. Cinquante de leurs
représentants se réunirent à Memmingen
pour
tâcher de mettre au point leurs revendications qui seront
formulées dans les fameux Douze Articles . Ceux-ci
contenaient
à la fois des revendications religieuses
inspirées des
idées de Luther et des revendications sociales, dont
l'abolition
du servage ainsi que l'assouplissement des corvées, taxes et
droits seigneuriaux. "Il est lamentable que nous soyons considérés comme des serfsvu que le Christ en donnant son sang, nous a tous sauvé et racheté,
sans exception, du plus humble au plus grand. Nous voulons être
absolument libres, comme nous l’apprend l’Ecriture. Nous devons
cependant obéir de bon cœur à toute autorité élue, ou instituée par Dieu
en tout ce qu’elle ordonne de convenable et de chrétien. Vous nous
affranchirez certainement en votre qualité de vrais et d’authentiques
chrétiens ou vous nous montrerez dans l’Evangile que nous sommes serfs." est-il déclaré dans l'article III.
Mais la lutte entre paysans et seigneurs était tragiquement inégale et
le soulèvement, faute de chefs, de coordination, de stratégie et
d'armes efficaces était voué à l'échec. Une troupe de milliers de
paysans, rejointes par des citadins se regroupa à Frankenhausen.
Lâchement, les seigneurs entamèrent des négociations avec les révoltés,
puis attaquèrent par surprise pendant les tractations. 5000 paysans
furent massacrés, La répression qui s'en suivit fut à la hauteur de
l'effroi causé par la révolte. On l'estime à plus de 100 000 victimes.
Près de Saverne, en Alsace, le duc de Lorraine fit massacrer 22 000
paysans d’un coup, le 17 mai 1525 et près de 10 000 autres, le 20 mai,
à Scherwiller près de Sélestat.
Thomas Münzer fut nomme en
1520 pasteur à Zwickau en Saxe. À partir de 1523, il se sépare de
Luther. Celui-ci considère en effet l'usage de la violence à des
fins révolutionnaires comme contraire à la volonté divine, alors que
Muntzer la considère comme nécessaire et légitime."Que ne soit épargné sur cette terre aucun de ceux qui font obstacle à la Parole de Dieu", déclarera t-il. Car
selon Muntzer, qui s'inspire de la pensée millénariste de Joachim de
Flore, il est du devoir des saints d'anticiper sur la violence divine à
venir pour éliminer les impurs. Le sacrifice de soi devient alors la
marque même de l'élection, la confirmation de l'acceptation de Dieu.
Müntzer définit une sorte de sainteté révolutionnaire et messianique,
qui veut préparer l'arrivée sur la Terre de la Jérusalem céleste. En
Bohême, il lance un appel grandiose "La
pure et virginale Église est devenue une putain (...) J'aiguise ma
faucille pour couper la récolte (...) C'est ici que prendra
commencement l'Église rénovée des Apôtres et c'est d'ici qu'elle
s'étendra au monde entier". Munzer,
menacé, trouve refuge chez l'Electeur de Saxe. Il met en place une
Ligue Secréte (La ligue d'Allstedt) aux objectifs clairement
communistes. Elle compte quelques centaines de personnes. L'agitation
paysanne étant à son paroxysme en Saxe, ses idées se diffusent
rapidement. Il affirme que la trop forte quantité de travail nuit au
salut des paysans qui n'ont pas le temps de se consacrer à la
prière. Finalement, après avoir été chassé de Zwicka, de Wittenberg, et
enfin d’Allstadt, Thomas Münzer et son groupe prennent le pouvoir en
février 1525 à Mülhausen en Thuringe, où ils instaurent une sorte de
théocratie populaire et d’où ils participent à la guerre des paysans et
à la rédaction des Douze Articles. Le 15 mai 1525, a
lieu le choc décisif à Frankenhausen. Ce jour-là, le soleil est
providentiellement entouré d’une couronne inhabituelle. À cheval,
Münzer proclame aux soldats paysans que c’est un arc-en-ciel, signe de
victoire. En fait, la bataille tourne au massacre, tuant environ 7 000
paysans. Peu après, Münzer est capturé et torturé; après avoir avoué
ses intentions subversives, il se rétracte et est exécuté. Mais ses
fidèles continueront le combat, comme Melchior Rink (donnant son nom aux melchiorites)
à Munster, où il tentera de fonder une nouvelle
Jérusalem qui sera écrasée militairement avec une
violence inouie.
Thomas Müntzer (billet
de 5 marks de l'ex-Allemagne de l’Est)
Une semblable
révolte avait déjà
ensanglanté la Hongrie en 1514. En face de l'avance turque,
le
cardinal
archevêque d'Esztergom, primat de Hongrie, chancelier du
roi Vladislas II, avait prêché la croisade.
D'avril
à mai, les paysans désertant les domaines seigneuriaux et
les bergers soldats gardant les troupeaux de la grande plaine vinrent
s'enrôler. Ils furent bientôt plus de 40
000 hommes en
armes, vivant aux dépens des villes et des nobles. Ceux-ci
ripostèrent et formèrenr une armée qui
les
écrasa le 15 juillet près de Temesvar. La
répression qui suivit alors fut si épouvantable
que le
roi et l'archevêque durent appeler le roi de Bohême
à leur secours pour refréner la noblesse devenue
toute-puissante. On peut citer
aussi la
révolte de Matija Gubec en Croatie, dont la troupe de cinq
mille
hommes fut battue en février 1573, ou celle de
Basse-Autriche,
environ de même importance, dispersée en mars
1597. Il
faudrait y rattacher également les très
nombreuses
insurrections russes, où les paysans asservis et les
populations
allogènes mal soumises se ralliaient par dizaines de
milliers
à des chefs cosaques venus des steppes du Sud, des
immensités libres du Don et de la basse Volga. Pendant la
crise
dynastique du Temps des troubles, ce furent Bolotnikov (1607) et les
faux Dimitri, puis Bogdan Khmelnitski, soulevé contre les
seigneurs polonais en 1648, et, surtout, Stenka Razine (entre
1668 et
1671) qui menaça l'Empire lui-même.
Le
droit des peuples à l'indépendance : la
révolte hollandaise
Première
page de
l'acte de La Haye de 1581 rejetant la souveraineté
du
roi espagnol Philippe II
signé
par sept provinces sécessionnistes du nord de la Hollande.
En
1579, les
provinces du nord des Pays-Bas espagnoles, converties au calvinisme, se
révoltèrent contre l'Espagne et se
fédérèrent dans l'
Union d'Utrecht,fondant
en
1581 la
république des Provinces-Unies, proclamée par
l'Acte de La Haye. "A tous ceux qui ces
presentes verront, ou orront lire, Salut: Comme
il est notoire à un chacun, qu'un Prince du Pais est étably
de Dieu pour Souverain & Chef des Sujects, pour les défendre
& conserver de toutes injures, oppressions et violences : comme un
Pasteur est ordonné pour la deffence & garde de ses Brebis:
& que les Sujects ne sont pas créez de Dieu pour l'usage du
Prince; pour luy estre obeissans en tout ce qu'il commande, fait que la
chose soit pie ou impie, juste ou injuste, & le servir comme
esclaves:
Mais le Prince est pour les Sujects, sans lesquels il ne peut estre
Prince,
afin de gouverner selon droict & raison, les maintenir et aymer
comme
un Pere ses Enfans, ou un Pasteur ses Brebis, qui met son corps &
sa vie en danger pour les défendre & garentir. Et quand il ne
le fait pas, mais qu'au lieu de défendre ses Sujects, il cherche
de les oppresser, & de leur oster leurs Privilèges, & anciennes
Coustumes, leur commander & s'en servir comme d'esclaves : Il ne
doibt
pas estre tenu pour Prince, ains pour Tyran. Et comme tel ses Sujects,
selon droict & raison, ne le peuvent plus recognoistre pour
leur Prince..." Lire
la suite du texte de la
déclaration d'indépendance
Cette
période allant de 1584 et
1702,
appelée le
siècle d'or néerlandais vit
la république des Provinces-Unies (ancêtre des
actuels Pays-Bas) se hisser au rang de première puissance
commerciale au monde, tandis que le reste de l'Europe se
débattait dans la récession
économique. La liberté de culte qui
régnait aux Pays-Bas y attira les personnes les plus
diverses, n'ayant en commun que d'être opprimées
pour leurs croyances, dont la plus célèbre fut Spinoza. (voir plus bas) Écrivains et érudits
s'y établirent
pour enseigner
et publier en toute liberté ; avec la fondation de
l'université de Leyde et le développement des
sciences
humaines et des sciences naturelles, le pays devint l'un des centres du
savoir et des arts, notammant la peinture, avec Rembrandt et Vermeerqui sont
les plus connus. La
petite république des Provinces-Unies, dirigée
par Jean
De Witt de 1586 à 1672, sera un modèle pour tous
les
grands esprits de l'époque, comme Descartes qui vanta son
climat
de tolérance et de liberté. Elle
résistera
héroïquement aux guerres menées par
l'Espagne, puis
par l'Angleterre. Ces réfugiés rejoignirent une
république en pleine
croissance, qui leur offrait travail et liberté d'opinion. Voici
ce qu'en dit l'un des plus célèbres descendants de
réfugiés juifs portugais, Spinoza, parlant d'Amsterdam :"Au
sein de cette florissante république, de cette ville
éminente, tous les hommes, de toute nation et de toute secte,
vivent entre eux dans la concorde la plus parfaite ; et pour confier ou
non leur bien à quelque citoyen, ils ne s’informent que
d’une chose : est-il riche ou pauvre, fourbe ou de bonne foi ?
Quant aux différentes religions et aux différentes
sectes, que leur importe ? Et de même devant les tribunaux, le
juge ne tient aucun compte des croyances religieuses pour
l’acquittement ou la condamnation d’un accusé, et il
n’est point de secte si odieuse dont les adeptes (pourvu
qu’ils ne blessent le droit de personne, rendent à chacun
ce qui lui est dû, et vivent selon les lois de
l’honnêteté) ne trouvent publiquement aide et protection devant les magistrats;" (Traité Thélogico-Politique, XX, p. 179)
Spinoza,
défenseur de la liberté et de la démocratie
"Les
Messieurs du Mahamad vous font savoir qu'ayant eu connaissance depuis
quelque temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch de
Spinoza, ils s'efforcèrent par différents moyens et
promesses de le détourner de sa mauvaise voie. Ne pouvant porter
remède à cela, recevant par contre chaque jour de plus
amples informations sur les horribles hérésies qu'il
pratiquait et enseignait et sur les actes monstrueux qu'il commettait
et ayant de cela de nombreux témoins dignes de foi qui
déposèrent et témoignèrent sur tout en
présence dudit Spinoza qui a été reconnu coupable
: tout cela ayant été examiné en présence
de Messieurs les Hahamim, les Messieurs
du Mahamad décidèrent avec l'accord des rabbins que ledit
Spinoza serait exclu et écarté de la Nation d'Israël
à la suite du hérem que nous prononçons
maintenant.."(Source : Steven Nadler,
Spinoza, Cambridge University Press, 2001. Traduit par
Jean-François Sené (Bayard, Paris 2003.) http://www.akadem.org/medias/documents/1Herem.pdf )
Ainsi commence l'acte d'exclusion de Spinoza de la
communauté israélite d'Amsterdam, proclamé le 27
juillet 1656 par les autorités rabinniques. Quels sont donc
ces "mauvaises opinions" et ces "actes monstrueux" dont était
accusé Spinoza ? Il fut en accusé
d'athéisme parce qu'il avait revendiqué "le droit de philosopher" sans
tabou ni
préjugés, c'est à dire appliquer une analyse rationnelle
aux questions de Dieu, de la foi et des rites hébraïques.
Loin de se laisser inmpressionner par cette mise à l'index, lui dont
les
ancêtres portugais avaient fui l'Inquisition, Spinoza persista
dans ses
critiques de la religion, dénonçant la superstition, la
foi nourrie par la seule peur de l'enfer, par l'ignorance et la
culpabilité du péché. Cette affaire
révèle la grande liberté d'esprit de Spinoza (qui
n'avait que 24 ans lors de son exclusion), véritable
héritier des humanistes et précurseur de la philosophie
des Lumières. Mais Spinoza ne s'est pas seulement
intéressé à la métaphysique ou à la
morale, il a aussi médité sur la
politique, principalement dans deux de ses oeuvres: Traité
Théologico-Politique
(1670) et Traité politique (1677)
Etrange
titre que celui de son premier Traité qui fut publié anonymement et fit
grand scandale. Il s'agit en effet d'une critique historique de la
Bible qu' il utilise comme un matériau de réflexion politique,
le conduisant à affirmer la supériorité du régime démocratique. Dans la
préface, il montre comment la superstition, née de la crainte, est
utilisée par les despotes pour de maintenir au pouvoir: "Mais
si le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal,
c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la
crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient
combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la
chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang
et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme, comment concevoir
rien de semblable dans un État libre, et quelle plus déplorable
entreprise que d’y répandre de telles idées, puisque rien n’est plus
contraire à la liberté générale que d’entraver par des préjugés ou de
quelque façon que ce soit le libre exercice de la raison de chacun ! " (p. 6) * Karl Marx n'a pas dit autre chose en
parlant de la religion comme "l'opium
du peuple" !
Si ce n'est sur la crainte et l'asservissement des esprits, sur
quoi donc doit être fondé un Etat libre ? Spinoza nous
l'explique :"Voici
donc de quelle manière peut s’établir une
société et se maintenir l’inviolabilité du
pacte commun, sans blesser aucunement le droit naturel : c’est
que chacun transfère tout le pouvoir qu’il a à la
société, laquelle par cela même aura seule sur
toutes choses le droit absolu de la nature, c’est-à-dire
la souveraineté, de sorte que chacun sera obligé de lui
obéir, soit librement, soit dans la crainte du dernier supplice.
La société où domine ce droit s’appelle
démocratie, laquelle est pour cette raison définie : une
assemblée générale qui possède en commun un
droit souverain sur tout ce qui tombe en sa puissance. (XVI)
C'est exactement la thèse exposée par J.J Rousseau dans leContrat
social.
La démocratie est pour Spinoza le meilleur des régimes, car, écrit-il:
"elle me semblait la plus naturelle et la plus
rapprochée de la liberté que la nature donne à
tous les hommes. Car dans cet État personne ne transfère
à un autre son droit naturel, de telle sorte qu’il ne
puisse plus délibérer à l’avenir ; il ne
s’en démet qu’en faveur de la majorité de la
société tout entière, dont il est l’une des
parties. Par ce moyen, tous demeurent égaux, comme auparavant dans
l’état naturel.." (XVI, p 142) Et aussi parce qu'elle est plus propice à la paix que la royauté:"Avant
les rois, quarante années se sont écoulées, et même une fois (ce qui
semble incroyable) quatre-vingts années, sans guerre ni à l’extérieur
ni à l’intérieur, dans une tranquillité parfaite. Au contraire, les
rois, maîtres du gouvernement, ne combattant plus pour obtenir la paix
et la liberté, mais pour acquérir de la gloire, entreprirent tous, à
l’exception de Salomon (dont le génie et la sagesse devaient mieux
éclater pendant la paix), des guerres sans cesse renaissantes, comme on
peut le lire dans l’histoire des Juifs. Ajoutez à cela cette funeste
passion de régner, qui ensanglanta plus d’une fois les marches du
trône. Enfin les lois, tant que dura le gouvernement du peuple, furent
défendues contre la corruption et constamment observées. (XVIII,
3)
Au dernier chapitre, Spinoza se livre à un
véritable plaidoyer pour la liberté de penseé et
d'expression. En voci la conclusion: "Ainsi
nous avons montré : 1° qu’il est impossible de ravir
aux hommes la liberté de dire ce qu’ils pensent ; 2°
que, sans porter atteinte au droit et à l’autorité
des souverains, cette liberté peut être accordée
à chaque citoyen, pourvu qu’il n’en profite pas pour
introduire quelque innovation dans l’État ou pour
commettre quelque action contraire aux lois établies ; 3°
que chacun peut jouir de cette même liberté sans troubler
la tranquillité de l’État et sans qu’il en
résulte d’inconvénients dont la répression
ne soit facile ; 4° que chacun en peut jouir sans porter atteinte
à la piété ; 5° que les lois qui concernent
les choses de pure spéculation sont parfaitement inutiles ;
6° enfin que non-seulement cette liberté peut se concilier
avec la tranquillité de l’État, avec la
piété, avec les droits du souverain, mais encore
qu’elle est nécessaire à la conservation de tous
ces grands objets. Là en effet où l’on
s’efforce de la ravir aux hommes, là où l’on
fait le procès aux opinions dissidentes, et non aux individus,
qui seuls peuvent faillir, là ce sont les honnêtes gens
dont le supplice est donné en exemple, et ces supplices sont
considérés comme de vrais martyres qui enflamment la
colère des gens de bien et excitent en eux des sentiments de
pitié, sinon de vengeance, au lieu de porter la frayeur dans
leur âme. Alors les saines pratiques et la bonne foi se
corrompent, la flatterie et la perfidie sont encouragées, les
ennemis des victimes triomphent en voyant le pouvoir faire de telles
concessions à leur fureur et par là se constituer
sectateur de la doctrine dont ils se donnent pour interprètes.
Qu’arrive-t-il enfin ? que ces hommes usurpent toute
autorité, et ne rougissent point de se déclarer
immédiatement élus par Dieu, de proclamer divins leurs
décrets, et simplement humains ceux qui émanent du
gouvernement, afin de les soumettre aux décrets divins,
c’est-à-dire à leurs propres décrets.Or qui ne sait combien cet excès est contraire au bien de l’État ? C’est pourquoi je conclus (...) qu’il n’y a rien de
plus sûr pour l’État que de renfermer la
religion et la piété tout entière dans
l’exercice de la charité et de
l’équité, de restreindre l’autorité du
souverain, aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que
les choses profanes, aux actes seuls, et de permettre, du reste,
à chacun de penser librement et d’exprimer librement sa
pensée."
Le Traité
politique,
dernier oeuvre de Spinoza, est plus déroutant, car il contredit souvent
le précédent. Oeuvre de
maturité (d'ailleurs inachevée) elle est l'application
à la politique de sa conception anthropologique exposée dans l'Ethique.
Le
Traité commence ainsi: "C’est
l’opinion commune des philosophes que les passions dont la vie
humaine
est tourmentée sont des espèces de vices où nous
tombons par notre
faute (...) les politiques passent pour plus occupés
à tendre auxhommes des embûches qu’à veiller
à leurs intérêts (...) s’imaginer
qu’on amènera la multitude ou ceux qui sont engagés
dans les luttes de la vie publique à régler leur conduite
sur les seuls préceptes de la raison, c’est rêver
l’âge d’or et se payer de chimères." Le philosophe rappelle ensuite que: "les
hommes sont moins conduits par la raison que par l’aveugle
désir, et en conséquence la puissance naturelle des
hommes, ou, ce qui est la même chose, leur droit naturel, ne doit
pas être défini par la raison, mais par tout
appétit quelconque qui les détermine à agir et
à faire effort pour se conserver" (II, 5) Cela l'amène àréfuter la théorie catholique du "libre
arbitre" (II, 6), mais aussi la validité du contrat
social comme fondement de l'Etat politique: "Si
donc l’individu, qui est son propre juge par droit de nature, a
jugé, à tort ou à raison (car l’homme est
sujet à l’erreur), qu’il résulte de
l’engagement contracté plus de dommage que
d’utilité, il estimera qu’il y a lieu de le violer,
eten vertu du droit naturel (...) il le violera. (II, 12)
C'est ici qu'il introduit sa notion fondamentale de "puissance de la multitude":"
Si deux individus s’unissent ensemble et associent leurs forces,
ils augmentent ainsi leur puissance et par conséquent leur droit
; et plus il y aura d’individus ayant aussi formé
alliance, plus tous ensemble auront de droit." (II, 13)..."Ce
droit, qui est défini par la puissance de la multitude ; on a
coutume de l’appeler l’État. Et celui-là est
en pleine possession de ce droit qui, du consentement commun, prend
soin de la chose publique, c’est-à-dire établit les
lois, les interprète et les abolit, fortifie les villes,
décide de la guerre et de la paix, etc. Que si tout cela se fait
par une assemblée sortie de la masse du peuple,
l’État s’appelle démocratie ; si c’est
par quelques hommes choisis, l’État s’appelle
aristocratie ; par un seul enfin, monarchie." (II, 17)
Dans le chapitre suivant, intitulé: Du droit des pouvoirs souverains,
il va tenter de démontrer que la puissance de la multitude,
même si elle n'est que l'addition des passions de tous, est
forcément bonne et raisonnable. "Car
le droit de l’État est déterminé par la
puissance de la multitude en tant qu’elle est conduite comme par
une seule âme. Or cette union des âmes ne pourrait en
aucune manière se concevoir, si l’État ne se
proposait pour principale fin ce qui est reconnu utile à tous
par la saine raison."(III,7) Pour le dire
autrement, l'union fait non seulement la force, mais aussi le bien et
le bonheur. Les socialistes dits "utopiques"
du XIXémé siécle ne diront pas autre chose.
Le philosophe veut voir dans les passions humaines, qu'il a
analysées dans l'Ethique, une
composante à
part entière de l'esprit et de la nature humaine,
une force vitale et créatrice capable de donner le meilleur
comme le pire. Et si les hommes désirent s'entendre, ils ne
peuvent le faire que pour le meilleur, car pour quelle absense de raison le feraient-ils
pour le pire ? "Par
conséquent, le meilleur État, c’est celui où
les hommes passent leur vie dans la concorde et où leurs
droits ne reçoivent aucune atteinte. Aussi bien c’est un
point certain que les séditions, les guerres, le mépris
ou la violation des lois doivent être
imputés moins à la méchanceté des sujets
qu’à la mauvaise organisation du gouvernement. Les hommes
ne naissent pas propres ou impropres à la condition sociale, ils
le deviennent." (
V, 2 )
C'est cet amour du
vivre ensemble qui peut pousser les citoyens à s'entendre et
à défendre leur liberté, leur procurant une véritablejouissance
de la
liberté, que Spinoza a nommée hilaritas dans lson Ethique (III, 11)
L'hilaritas est tout le contraire de l'hubris, la fameuse démesure qui,
selon Platon, menaçait
la démocratie grecque. Solon et Périclés l'avait
bien compris, en déclarant que le désintèrêt du citoyen est la
pire des menaces pour la démocratie. Spinoza dit la même chose:"Aussi
bien une société où la paix n’a
d’autre base que l’inertie des sujets, lesquels se laissent
conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à
l’esclavage, ce n’est plus une société,
c’est une solitude." (V, 4)
Levellers
et Quakers : l'égalité au nom de la foi
Les Levellers (niveleurs)
nom péjoratif donné par
leurs
adversaires aux radicaux politiques de cette époque, qui les
accusaient de vouloir niveler les rangs, les fonctions politiques et
les biens, trouvèrent un écho important parmi les
soldats
de l'armée de Cromwell pendant la Guerre civile anglaise
(1642-1648). Car à la différence des
armées
royales formées de mercenaires, Cromwell avait
recruté
une armée populaire, composée
d’artisans et de
membres des couches moyennes, traversés
d’idées
démocratiques, souvent en lien avec une foi profonde.
Ceux-ci
élirent des délégués pour
faire part de
leurs revendications politiques et les faire connaître. C'est
ainsi qu'ils rédigèrent les bases de l'Agreement
of the
People affirmant que : "Par
la vonté de Dieu, le peuple est la source de tout pouvoir juste." (1)
Il s'agissait d'une véritable
constitution qui exigeait la
République, le suffrage universel,
l'éligibilité
pour tous, un Parlement au mandat limité à deux
ans, la
primauté absolue du pouvoir législatif
élu, la fin
de tout privilège, la tolérance religieuse. Le
texte fut
proposé au Conseil général de
l'armée,
réuni à Putney le 28 octobre 1647, sous la
présidence de Cromwell qui finira par le rejeter,
après
une discussion qui dura 3 jours. Des extraits en ont
été
conservés.
"
Je ne trouve aucun passage dans la loi de Dieu qui affirme qu'un Lord
doit choisir vingt députés, un gentilhomme deux et un pauvre aucun (
...) Mon opinion est que
l’homme le plus pauvre qui soit en Angleterre n'est en rien
assujetti, strictement parlant, à un gouvernement auquel il
n’aurait pas accepté par un vote de se soumettre..." affirmait
Rainsborough.
Et Wildman d'ajouter:"
Je pense que c’est l' indéniable maxime de gouvernement : que tout
gouvernement réside dans le libre consentement du peuple..." (
http://wikirouge.net/D%C3%A9bats_de_Putney )
Les
Quakers (trembleurs) doivent peut-être leur surnom aux
tremblements qu'éprouvaient les fidèles (Les Amis) de John Fox (1624-1691)
envoûtés par ses sermons.
Les premiers quakers, issus de la révolution puritaine
(1625-60) comme les levellers, les diggers ou les ranters,
prônaient une transformation radicale, non seulement de la pratique
religieuse, mais de toute la société et du système politique.
Pacifistes absolus, ils refusaient de porter les armes et de prêter
serment, rejetaient le vouvoiement, les formules et les
gestes de politesse. Ils
revendiquaient l'égalité entre homme et femmes et la
pratiquait dans leurs familles et communautés. Organisés
en en « Société des Amis »,
ils auraient atteint le nombre de 60 000 en Angleterre et Pays de
Galles vers 1680.
Mais l'originalité de leur mouvement tient à leur aventure
américaine. De nombreux quakers, ayant émigré dans les colonies
américaines pour fuire les persécutions, furent accueillis par un riche
propriétaire, William Penn,
qui avait adhéré à leurs idées. Il possédait en effet un immense
territoire en Amérique que le roi lui avait concédé. William Penn y
créa l’Etat de Pennsylvanie, ayant pour capitale Philadelphie (l'amour
fraternel en grec) La Pennsylvanie fut longtemps considérée comme un exemple de société tolérante. La constitution
proclamée en 1776 affirmait dans son préambule qu’"il
est du devoir des hommes libres de la Pennsylvanie
d’instituer un nouveau gouvernement le mieux à même de promouvoir le
bonheur du peuple de cet État, et leur postérité […] sans partialité en
faveur ou préjugé contre une classe, une secte, ou une catégorie
d’hommes quels qu’ils soient ». Les quakers établirent ainsi de bonnes
relations avec les natifs amérindienset refusèrent d'employer
des esclaves.
Le régime politique était également un modèle de démocratie. Le cinquième article de la Déclaration
des droits déclarait que
: « Le gouvernement est, et devrait être, institué pour le bénéfice
commun, la protection et la sécurité du peuple, de la nation ou de la
communauté ; et non à l’avantage ou pour les émoluments particuliers
d’un homme, d’une famille, ou d’une catégorie d’hommes qui ne forment
qu’une partie de la communauté ». Le Parlement était composé d’une unique
assemblée législative et d'un exécutif confié à un comité de 12 hommes,
choisissant un président aisément révocable et n’assumant que de courts
mandats. Un Conseil de censeurs étant chargé
d'assurer la conformité des lois à la Constitution. Et les représentants réaffirmèrent en
1786 : "Un
régime démocratique comme le nôtre n'admet aucune supériorité."
Par la suite, les Amis
ont continué à jouer un rôle de pionniers dans le combat social et
politique. Contre l'esclavage en particulier, mais aussi pour la paix,
l'éducation populaire ou l'action caritative. Citons par exemple Kees
Boeke (1884-1966) fondateur de l'École de la Communauté Werkplaats en
Hollande. Il rédigea une déclaration intitulée Non à la dictature qui plaidait
pour la Sociocratie,
modèle pour une sorte de société démocratique basée sur l’expérience de
son école et les réunions des Quakers. Il explique sa conception de lasociocratie
dans un article publié en 1945
: "Nous
sommes si accoutumés à considérer la règle de la majorité nécessaire au
bon fonctionnement de la démocratie qu'il est difficile de concevoir un
système démocratique pouvant fonctionner sans elle. Il est vrai qu'il
vaut mieux compter les voix que les faire taire et que, même dans son
état actuel, la démocratie a beaucoup à apprendre aux autres pratiques.
Néanmoins le système des partis est très loin de répondre à l'idéal de
démocratie dont rêve le peuple. Ses faiblesses sont devenues
suffisamment claires : débats sans fin au Parlement,
rassemblements de masse où les passions les plus primitives
s'éveillent, rejet par la majorité de tous les points de vue
différents, résultats capricieux et douteux des élections, et action du
gouvernement rendu inefficace par la persistante opposition de la
minorité. D'étranges effets pervers se sont aussi manifestés. Non
seulement un parti peut obtenir des votes par des méthodes sournoises
déplorables, mais, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner
une élection en étant soutenu par une « surprenante »
majorité obtenue par intimidation..." Lire la suite
L'opposition
à la monarchie absolue en France et en Angleterre : Fronde
et Première Révolution anglaise
Gravure
allemande
représentant la décapitation de Charles Ier
d'Angleterre, XVIIème siècle
C'est
à peu près
à la même période, au milieu du
17ème
siècle, qu'eclatent en Angleterre et en France de violents
conflits remettant en cause la monarchie absolue que les Stuarts, comme
les Bourbons, veulent imposer. La Première
Révolution
anglaise de 1640, comme la Fronde de 1648 en France, opposent
le
Parlement au Roi et vont dégénérer en
sanglante
guerre civile. Mais si les causes sont à peu près
similaires dans les deux pays (l'argent pour la guerre, la
montée en puissances des nouveaux riches et la crispation de
la
vieille noblesse sur ses privilèges), les
différences
sont notables, tant dans la forme que dans les conséquences
des
évènements.
Le Parlement anglais,
représentant à la fois les Lords et les Communes,
a
déjà fait reconaître ses droits. La
Grande Charte,
concédée par Jean Sans Terre en 1215, donnait
l'obligation au Roi de réunir le Parlement pour voter les
impôts. Cette mesure fut encore renforcée par
la Pétition des
Droits,
rédigée par le Parlement d'Angleterre
en mai 1628
et approuvée (sous la pression) par le roi Charles Ier.
Cette pétition confirmait le
principe du vote exclusif des impôts par le Parlement.
Le Parlement de Paris, quant
à lui,
représentant la seule noblesse, était surtout une
Cour de
Justice. Il pouvait cependant faire valoir son "droit de remontrance"
sur
les édits royaux, mais le Roi pouvait passer outre en
ordonnant un "lit de
justice". Cette double faiblesse privait le
Parlement de Paris d'un moyen de pression efficace sur le Roi, et
surtout du soutien populaire.
La crise
éclate en
Angleterre en 1640, entre le roi Charles Ier et le Parlement,
à
propos de la guerre que le roi veut mener contre l'Ecosse. Charles Ier,
face à l'opposition du Parlement, décide alors de
le
dissoudre. Un nouveau Parlement est constitué en 1641, mais
le
chef de l’opposition parlementaire, John Pym, fait voter la Grande
Remontrance,
exigeant l'interdiction pour le roi de dissoudre le Parlement,
et d'autres mesures visant à exercer un
véritable contrôle sur l'exécutif
(interdiction
pour le roi de rester plus de trois ans sans convoquer un Parlement,
annulation de tous les emprunts et impôts votés
sans l'approbation du Parlement, etc.) De ce
fait, la rupture avec le roi est inévitable. Le 5 janvier
1641, Charles Ier
tente de faire arrêter cinq députés,
dont Pym et
Hampden, pour haute trahison. C'est le début de la Guerre
Civile
ou Première révolution anglaise qui
aboutira
à l'éxécution du roi Charles Ier en
janvier 1649. La
révolte parlementaire en France
survient en
1648, principalement à cause de la politique fiscale
menée par Mazarin, 1er ministre de la Régente
Anne
d'Autriche, qui veut instituer une taxe sur la transmission des offices
(charges des magistrats) Le Parlement de Paris et les trois autres
Cours souveraines (Chambre des Comptes, Cour des Aides, Grand Conseil)
exigent des réformes dans une charte dite des "27 articles". Mais
celles-ci vont beaucoup moins loin que celles de leurs homologues britanniques
réclamées dans la "Grande Remontrance".
Elles visent davantage à protéger les seuls
intérêts de la
noblesse de robe (réduction des taxes la concernant,
suppression des intendants royaux, interdiction de lever de
nouveaux impôts sans son consentement, etc) Les
parlementaires
réussissent cependant
à mobiliser un certain temps le peuple de Paris et de
certaines
grandes villes à leurs côtés, qui les
suivirent
surtout par haine de Mazarin, mais aussi dans l'espoir de voir les
impôts
diminuer. La
révolte
parlementaire parisienne fit longfeu
et, de plus en plus
isolés, les parlementaires capitulèrent en avril
1649 devant
l'armées royale bloquant Paris.
En Angleterre, au contraire, la
situation tourna en
faveur du Parlement, grâce au
soutien de
la population, mais aussi de celui de l'Eglise presbyterienne d'Ecosse
et des calvinistes (puritains) anglais, unis contre l"Eglise anglicane
qui soutenait le Roi, dans l'espoir d'imposer à tous
l'anglicanisme. Quelques jours après l'exécution
de
Charles 1er, une loi votée par ce qui restait du Parlement
décrèta la fin de la monarchie, "danger pour la
liberté et la
sécurité du peuple", et instaura la
république en
mai 1650. Mais les aspirations de Cromwell à la
dictature
et ses guerres sanguinaires contre l'Ecosse et l'Irlande auront raison
de sa courte république. Le Parlement en sortira tout de
même renforcé. Charles II ne régnera
pas comme
Charles Ier et plus personne, en Angleterre, même le roi, ne
parlera désormais de monarchie absolue. La
liberté
religieuse fut acquise une fois pour toutes (sauf pour les catholiques)
et les droits du Parlement ne seront plus jamais
remis en question. Acquis
qui
sera consolidé à la fin du siècle par
la
deuxième révolution, celle de 1688.
En France,
au
contraire, ce qu'on a appellé la seconde Fronde, ou Fronde
des
princes (1651-53) ne sera qu'une pitoyable, mais sanguinaire guerre
féodale des Grands (et Grandes) du royaume contre
Mazarin,
une guerre faite de trahisons, de retournements et d'alliance
avec
l'ennemi espagnol, dont le résultat ne sera que de
renforcer
l'absolutisme et d'aggraver la misère du peuple
! La noblesse française, en se crispant
égoïstement
sur ses seuls intèrêts, préparait sa
perte sans le
savoir, ouvrant la voie à la révolution de 1789.
Gravure
allégorique montrant
Mademoiselle terrassant Mazarin sous les remparts
d’Orléans (Cabinet
des Estampes BN - Paris) Cliquez sur
l'image pour l'agrandir
La
lutte des Camisards
contre l'intolérance
Peinture
représentant Jean Cavalier, chef camisard (Musée
du Désert à Mialet)
Magré
l'Edit de Nantes promulgué par Henri IV en 1598, la
liberté de religion pour les protestants français
n'a
jamais été totale. La haine entre catholiques et
protestants, qui avait déchiré la France pendant
les
guerres de religion, couvait toujours. Après l'assassinat
d'Henri IV, les conflits reprirent entre les deux camps et les
limitations à la liberté de culte protestant se
multiplièrent, jusqu'à ce que Louis XIV
décida
d'en finir une fois pour toute avec l'"Eglise prétendument
réformée". C'est évidemment dans le
Midi, et
surtout le Languedoc, où la foi calviniste était
la plus
enracinée, que les affrontements furent les plus violents.
Réunis en assemblée à
Chalençon les 29 et
30 juillet 1683, une centaine de représentants des eglises
du
Vivaray et du Velay signaient un manifeste où ils disaient
au
roi "leur
volonté de se maintenir jusqu'au dernier soupir de leur vie
dans
la précieuse liberté de conscience
accordée par
l'Edit de Nantes.(...) Dans l'impuissance où les Suppliants
se
trouvent, Sire, d'accorder la volonté de Dieu avec ce qu'on
exige d'eux, ils se voient contraints par leur conscience de s'exposer
à toutes sortes de maux pour continuer à donner
gloire
à la Souveraineté de Dieu, Qui veut
être servi
selon sa Parole". Cette déclaration mit le feu
aux
poudres et Louis XIV envoiya aussitôt une armée de
4000
hommes pour écraser les impertinents. La
répression fit
des centaines de victimes. Puis c'est par ses redoutables dragonnade,
semant la terreur dans tout le Midi et le Sud-Ouest, que le roi voulut
imposer la conversion forcée des Huguenots.
L'édit de Fontainebleau de 1685,
révoquant
l'édit de Nantes, se voulut le coup de grâce. mais
les
Huguenots continuèrent à exercer leur culte
clandestinement. Pour remplacer les pasteurs expulsés, de
jeunes
"prédicants" venus du peuple organisaient les
assemblée
nocturnes, dites "du Desert", devenant peu à peu de
véritables prophètes, tel Abraham Mazel, cardeur
de
laine, Pierre Claris, maçon ou Jean Cavalier, apprenti
boulanger, qui menèrent de 1702 à 1709 la grande
révolte populaire des Cévennes,
appelée aussi
guerre des Camisards. Organisés en petite bandes rapides et
moboles, ils attaquaient les postes militaires ou les villages et
bourgs catholiques. pour repartir aussitôt se cacher dans
leur
montagne. L'armée de 60 000 hommes levée par
Versailles
eut bien du mal à en venir à bout. Les
affrontement
décisifs eurent lieu autour de Nimes et d'Alès.
Le 16
avril 1704, dans les environs de Nage, ils furent
écrasés
par l'armée royale qui fit près de 400 victimes
parmis
les Camisards. L'insurrection reprit en 1709 dans le Vivarais, aux
environs de Vernoux, mais elle fut à nouveau sauvagement
réprimée. Abraham Mazel, le dernier meneur
survivant sera
tué en 1710. Cette guerre menée par des
"croquants",
frappa les esprits, car elle n'avait aucun caractére
socio-économique ou antifiscal, malgré la
dureté
des temps. Les Camisards ne demandaient que le droit d'exercer
librement leur religion, la liberté de conscience et la
tolérance.
Les Lumières
De
la fin du règne de Louis XIV en 1715 à la révolution française de 1789,
s'opèrent des bouleversements considérables dans les structures
sociales et économiquesi. Ces
bouleversements se manifestent aussi évidemment dans les moeurs et les
esprits. Le courant philosophique nommé précisément "philosophie
des
Lumières" en est la quintessence. Pensée jugée lumineuse car
rationnelle, critique et scientifique, par opposition à la pensée de
l'Ancien régime qualifiée d'obscurantiste car fondée sur le dogme, la
censure et la foi religieuse. La réflexion politique, qui nous
interesse ici, y occupe une très grande place.
Jean-Jacques
Rousseau, théoricien de la souveraineté du peuple
"A
l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est
plus
libre, il n'est plus." C'est
par cette sentence étonnante que Jean-Jacques Rousseau, dans son Contrat social (III,15)
formule sa critique du régime parlementaire, se démarquant ainsi
de ses amis encyclopédistes pour lesquels ce régime, dit
représentatif, était un modèle.
Parce que, explique Rousseau, "la
souveraineté ne peut être
représentée, par la même raison
qu'elle ne peut être aliénée; elle
consiste essentiellement
dans la volonté générale et la
volonté ne se représente
point: elle est la même ou elle est autre; il n'y a point de
milieu."Et c'est au nom de cette souveraineté
indivisible et inaliénable qu il
dénonce également la séparation des pouvoirs
législatif et executif prônée par Montesquieu.
Cette conception rousseauiste de la
souveraineté découle en effet de celle de "volonté générale", différente la "volonté de tous" qui s'exprime par
exemple au moment d'un vote et n'est que la somme des voix
particulières.Autant
celle-ci est versatile, car
dictée par l'opinion et les conditions du moment, autant "la
volonté
générale, ne peut errer"
(titre du chapitre III),
elle est toujours "droite" et ne peut
se tromper. Mais comment la définir.
"
On doit concevoir par là que ce qui généralise la volonté est moins le
nombre des voix qu l'intérêt commun qui les unit ; car dans cette
institution, chacun se soumet volontairement aux conditions qu"il
impose aux autre..."
(Du Contrat social, Livre II,4)
Dans
ces conditions, quelle peut être la forme de gouvernement la plus
apte à exprimer la "volonté
générale"? La
réponse du philosophe est déroutante : "A
prendre le terme dans la rigueur de l'acceptation, il n'a jamais existé
de véritable démocratie et il n'en existera jamais. Il est contre
l'ordre naturel que la grand nombre gouverne et que le petit soit
gouverné. (...) D'ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose
pas ce gouvernement ! Premièrement un Etat très petit, où le peuple
soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément
connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de moeurs
qui prévienne la multitude d'affaire et de discussion épineuses:
ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes (...)
Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles
et aus agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce
qu'il n'y en a aucun qui tende si fortemet et si continuellement à
changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour
être maintenu dans la sienne. C'est surtout dans cette constitution que
le peuple doit s'armer de force et de constance (...) Sa conclusion est sans appel : "S'il
y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement.
Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes."(Du contrat social III, 4)
Le pessimisme de
Rousseau sur la nature humaine semble ici faire obstacle à
l'approfondissement de sa réflexion, ou peut-être a t-il raison,
malheureusement ?Jean-Jacques
Rousseau (alors âgé de 41 ans)
Pastel de Maurice Quentin de La
Tour, 1753
L'Encyclopédie
diffuse
la philosophie des Lumières
Le succès
de l'Encyclopédie de Diderot et
D'Alembert fut
considérable puisque 4300
souscripteurs l'avaient déjà retenue au moment de
sa parution
en 1759. Mais c'est surtout par l'intermédiaire des salons,
terme qui désignait ces réceptions mondaines
souvent tenues par
des dames de l'aristocratie, telle Madame Geofrin, dans lesquels
tout le gotha littéraire et philosophique devait absolument
paraître, ou dans certains grands cafés parisiens,
comme le
Café Procope, que les idées nouvelles se
propagèrent.
Article AUTORITÉ
POLITIQUE (extrait)
(...)
"Le
prince tient de ses sujets mêmes
l’autorité qu’il a
sur eux ; et cette autorité est bornée par les
lois de la
nature et de l’État. Les lois de la nature et de
l’État sont les conditions sous lesquelles ils se
sont
soumis, ou sont censés s’être soumis
à son gouvernement.
L’une de ces conditions est que n’ayant de pouvoir
et
d’autorité sur eux que par leur choix et de leur
consentement, il ne peut jamais employer cette autorité pour
casser l’acte ou le contrat par lequel elle lui a
été
déférée : il agirait dès
lors contre lui-même, puisque son
autorité ne peut subsister que par le titre qui
l’a
établie. Qui annule l’un détruit
l’autre. Le prince
ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le
consentement de la nation, et indépendamment du choix
marqué
dans le contrat de soumission. S’il en usait
autrement,
tout serait nul, et les lois le relèveraient des
promesses et
des serments qu’il aurait pu faire, comme un mineur qui
aurait agi sans connaissance de cause, puisqu’il aurait
prétendu disposer de ce qu’il n’avait
qu’en
dépôt et avec clause de substitution, de la
même manière que
s’il l’avait eu en toute
propriété et sans aucune
condition."(...)
Article EGALITE
NATURELLE (extrait)
L'égalité
naturelle,
(Droit
nat.)
est celle qui
est entre tous les hommes par la constitution de leur
nature seulement. Cette égalité
est le principe & le
fondement de la liberté. L'égalité
naturelle
ou morale
est donc fondée sur la
constitution de la nature humaine commune à tous
les hommes, qui naissent, croissent, subsistent, &
meurent de la même maniere. Puisque la nature humaine se trouve la même
dans
tous les hommes, il est clair que selon le droit naturel,
chacun doit estimer & traiter les autres comme
autant d'êtres qui lui sont naturellement égaux,
c'est-à-dire qui sont hommes aussi bien que lui.(...)Le
lecteur tirera d'autres conséquences, qui naissent du principe de l'égalité
naturelle
des hommes. Je
remarquerai seulement que c'est la violation de ce
principe, qui a établi l'esclavage politique & civil.
Il est arrivé de - là que dans les pays soûmis au pouvoir arbitraire,
les princes, les courtisans, les premiers ministres, ceux qui manient
les finances, possedent toutes les richesses de la nation, pendant que
le reste des citoyens n'a que le nécessaire, & que la
plus grande partie du peuple gémit dans la pauvreté. (...)Cet article, signé par Louis de
Jaucourt, fut rédigé par Sylvain Maréchal, auteur du Manifeste des Egaux qui inpira Gracchus
Babeuf (voir Chapitre suivant, article Gracchus Babeuf)
Ces deux
articles de l'Encyclopédie exposent parfaitement ce qui deviendra la
base de notre démocratie :
la légitmité du pouvoir politique fondé sur
le contrat entre le peuple souverain et ses représentants, et le
principe d'égalité en droit, fondé sur la notion d'égalité naturelle.
La critique
philosophique des privilèges et des inégalités
Les
philosophes et tous les adeptes de l'esprit des Lumières ne se
contentèrent pas de faire une analyse critique des régimes politiques,
ils soumirent aussi l'ordre social au crible de leurs critiques,
mettant en cause la hierarchie de la société d'Ancien régime, et
affirmant pour la plupart qu'une trop grande inégalité sociale était
non seulement
immorale, mais nuisible au développement de la démocratie. Rousseau, avec son
pessimisme coûtumier, énonce ainsi les obstacles à l'avènement de la
démocratie:
"D'ailleurs,
que de choses difficiles
à
réunir ne suppose pas ce gouvernement
:beaucoup
d'égalité dans les rangs et dans les fortunes,
sans quoi
l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les
droits et
l'autorité ; enfin, peu ou point de luxe, car ou le luxe est
l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il
corrompt
à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession,
l'autre
par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse,
à la
vanité ; il ôte à l'Etat tous ses
citoyens pour les asservir
les uns aux autres, et tous à l'opinion."
( Du Contrat Social, Livre III,
4)
Montesquieu,
qui intitule l'un des chapitres de son
Esprit des lois : "Comment les lois doivent entretenir la
frugalité dans la démocratie",
affirme quant à lui : "Comme
l'égalité des fortunes entretient la frugalité,
la frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique
différentes,
sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une sans l'autre; chacune
d'elles
est la cause et l'effet; si l'une se retire de la démocratie, l'autre
la suit
toujours.(...) Le
mal arrive, lorsque l'excès des richesses détruit (l') esprit de
commerce: on
voit tout à coup naître les désordres de l'inégalité, qui ne s'étaient
pas
encore fait sentir. Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que
les
principaux citoyens le fassent eux-mêmes; que cet esprit règne seul, et
ne soit
point croisé par un autre; que toutes les lois le favorisent; que ces
mêmes
lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à mesure que le
commerce
les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande
aisance, pour
pouvoir travailler comme les autres; et chaque citoyen riche dans une
telle
médiocrité, qu'il ait besoin de son travail pour conserver ou pour
acquérir. "(De
l'Esprit des lois, Livre V, chapitre 6)
Mais d'autres penseurs sont restés dans l'ombre, sans
doute du fait de leurs idées trop radicales et donc longtemps censurées.
Etienne-Gabriel
Morelly (1717-1782)est
de ceux-là,auteur duCode de la Naturepublié en 1755 qui fut pendant
longtemps attribué à Diderot. Il est
aussi l'auteur d'un traité sur les passions (Essai sur
le cœur humain ou Principes naturels de l'éducation, 1743, ainsi
qued'une épopée
inspirée d'une légende indienne décrivant une cité idéale (Naufrage
des isles flottantes, ou Basiliade du célèbre Pilpai, 1753),
oeuvres qui ont amené certains à classer Morelly parmi les socialistes
utopiques, le rapprochant de Charle Fourier. Beacoup, en tout cas,
considèrent Morelly comme un précurseur du socialisme. Stéphanie
Roza préface ainsi l'ouvrage
qu'elle lui a consacré :
Morelly,
le
philosophe oublié des Lumières... " En
1755 paraît un petit ouvrage anonyme intitulé Le code de la nature ou
le véritable esprit de ses lois (de tout temps négligé ou méconnu). Ce
texte, rédigé par un mystérieux Morelly, est éreinté par les grands
journaux de l'époque, à cause de ses attaques violentes contre
l'institution religieuse et la morale dominante. Il est pourtant
considéré parle marquis d'Argenson comme « le livre des livres ». Et
selon toute vraisemblance, Rousseau a lu et médité Le code de la nature
avant d'écrire Du contrat social... Le code
de la nature est aussi le premier programme socialiste de l'histoire de
France : l'ouvrage se termine sur un plan de législation idéale destiné
à assurer le bonheur du genre humain, sur la base de l'abolition de la
propriété privée et de l'avènement d'une société fraternelle. C'est
une œuvre utopique d'un genre nouveau en France : personne avant
Morelly n'avait osé quitter le terrain du romanesque et de la narration
fabuleuse, pour affirmer la nécessité de révolutionner aussi
radicalement le vieux monde. C'est
aussi un texte philosophique : le programme législatif est précédé de
trois « dissertations », dans lesquelles l'auteur ferraille contre ses
adversaires sur le terrain moral, politique et métaphysique. Attribué
par certains à Rousseau, par d'autres à Diderot, le texte accède à la
fin du XVIIIe siècle au rang de « grand livre socialiste du XVIIIe
siècle ».
Autre penseur méconnu, Gabriel Monnot de Mably
(1709-1785), abbé (non ordonné) et frère du philosophe Condillac. Il
fut célèbre en son temps en tant qu'historien et juriste, mais tomba
dans l'oubli, on va comprendre pourquoi. Dans son ouvrage Doutes
proposés aux
économistes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques
écrit
en 1768, il s'oppose violemment aux théoriciens libéraux de l'époque
(les physiocrates) défendant aussi, comme son ami Rousseau (qui
l'accusa de plagiat) l'idée d'égalité "de nature" entre tous les hommes
et
contestant par conséquent le
caractère
"naturel" du droit de propriété.
Mais il va encore plus loin, dans son ouvrage de 1776 Législation ou
Principes des lois.Dans la continuité des dialogues
de Platon, il affirme que l’inégalité des richesses est la source
de toutes les autres et
l’unique cause de toutes les révolutions, concluant : "Le
sentiment de l'égalité n'est pas autre chose que celui de notre
dignité; c'est en le laissant affaiblir que les hommes sont devenus
esclaves, et ce n'est qu'en le ranimant qu'ils deviendront libres." (chap
II, p 54)
Et dans le chapitre suivant intituléDe
l'établissement de la propriété il écrit : "Que
désormais les fruits de la terre n'appartiennent qu'à ceux qui les
auront cultivées, et aux ouvriers qui leur donnent pour ainsi dire une
nouvelle existence (...) Pour arrêter le cours des maux dont nous nous
plaignons, que tardons-nous donc à porter une loi qui attribue et donne
à chaque citoyen la récolte que ses soins auront produites ? Faisons un
partage égal de nos terres."(chap III, p 78) Et il conclut : "Etablissez la communauté des biens, &
rien n'est ensuite plus aisé que d'établir l'égalité des conditions,
& d'affermir sur ce double fondement le bonheur des hommes
(...) n'oublions pas que la Nature n'est pas la marâtre du genre
humain, elle a mis dans notre âme des qualités sociales que nous
n'avons pas pu entièrement étouffer." (non référencé)
On comprend que certains aient pu le présenter comme le
précurseur du communisme et qu'il soit tombé dans l'oubli
!
Autre abbé beaucoup plus connu, plus
modéré que le précédent, mais tout aussi virulent, fut l'abbé Sieyès (1748-1836).
Davantage pamphlétaire et homme politique que philosophe, il fut sans
doute l'un des penseurs les plus influents de la période
pré-révolutionnaire. On peut dire qu'il donna le coup d'envoi de la
révolution en publiant, l'année 1788, trois pamphlets qui firent
l'effet d'une bombe. Dans le premier, intitulé "Essai sur les
privilèges", il dénonce avec virulence les privilèges des nobles au nom
de l'égalité naturelle des hommes :
"
Celui
qui jouit des plus grandes possessions n’est pas plus que
celui
qui jouit de son salaire journalier. Si le riche paye plus de
contributions, il offre plus de propriétés
à
protéger. Mais le denier
du pauvre se-rait-il moins
précieux, son droit moins respectable ? Et sa personne ne
doit-elle pas reposer sous une protection au moins égale ?" Il
montre également
comment la noblesse vit aux dépens des classes laborieuses
et
stérilise l'économie : "
Inutilement l’agriculture, les fabriques, le commerce, et
tous
les arts récla-ment-ils, pour se soutenir, pour
s’agrandir, et pour la prospérité
publique, une
partie des capitaux immenses qu’ils ont servi à
former ;
les privilégiés engloutissent et les capitaux et
les
personnes ; tout est voué sans retour à la
stérilité privilégiée." Dans
le second
traité portant le titre "Vue sur les
moyens
d'exécution
dont les représentants de la France pourront disposer en
1789",
il appelle à la formation d'une Assemblée
Nationale
Constituante, seule détentrice légitime de la
souveraineté et il ébauche une théorie
démocratique de la représentation
nationale : "Toute
législature a continuellement besoin d'être
rafraîchiepar l'esprit démocratique. (...) La
représentation est faite pour les
représentés ; il
faut éviter que la volonté
générale ne se
perde, à travers un grand nombre
d'intermédiaires,
dans
un funeste aristocracisme"
Son troisième
pamphlet, paru en janvier 1789, intitulé "Qu'est-ce que le Tiers Etat",
est encore plus virulent contre la noblesse, que Sièyès exclut d'emblée
de la représentation nationale, en tant que "caste
inutile", "des étrangers au milieu de nous". Il utilise la
formule restée célèbre par l'introduction qui le résume : °
Qu'est-ce que le tiers état ? Tout. ° Qu'a-t-il été jusqu'à présent
dans l’ordre politique ? Rien. ° Que demande-t-il ? À y devenir
quelque chose.
Élu député, il fut l'un des instigateurs, avec Mirabeau et Bailly, de
la proclamation, par les députés du tiers état, de se constituer
Assemblée nationale le 17 juin 1789, dite serment du Jeu de paume. Il
participa également à la fondation du club des Jacobins et fut aussi
l'un des auteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
de 1789.
L'indépendance
des USA et le débat constitutionnel sur la démocratie
Déclaration
d'indépendance des États-Unis
d'Amérique de 1776
:
"Nous
tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les
hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains
droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté
et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les
hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du
consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de
gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la
changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le
fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui
paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur."
Thomas
Jefferson, qui rédigea ce texte, était nourri des idées des
Encyclopédistes français (notamment celles de
Montesquieu)
et des penseurs libéraux anglais, dont John Locke dans son
"Traité sur le Gouvernement". Mais Jefferson eut
l'habilité de remplacer le "droit à la
propriété" présenté par
John Locke comme un
droit fondamental, par celui de la "recherche du bonheur".
C'est
surtout à l'occasion de la rédaction de la constitution des
Etats-Unis en 1787,
qu'eut lieu un grand débat politique pour déterminer les institutions
de la future Fédération. La forme républicaine de l'Etat fut adoptée rapidemment
par la majorité des délégués de la
Convention de Philadelphie, contre les partisans d'une monarchie
constitutionnelle et Hamilton,
qui avait proposé un chef de l'éxécutif élu à vie. Mais il restait à
déterminer la nature de cette république, dans un monde où ce modèle de
gouvernement était encore quasi inexistant.
Depuis
la Déclaration d'indépendance, le débat avait fait rage autour de la
question de la démocratie. En 1776 parut Le sens commun
de
Thomas Paine
qui proposait une démocratie radicale, constituée
d'une
assemblée populaire élue pour un an seulement au suffrage
universel, et
tirant au sort en son
sein un président. Il proposait également le mandat
impératif. Les opposants se déchaînèrent
alors contre cette
idée de vouloir donner tout le pouvoir au peuple. On
dénonça "
La turbulence et les folies de la démocratie" (Randolph) ou son
"imprudence"
(Hamilton) ou bien encore "le
pire de tous les maux politiques"
(Gerry). Edmund Burke montra l'antagonisme intrinsèque de la démocratie
représentative avec le mandat impératif. John Adams répondit à
Thomas Paine dans ses Réflexions
pour un gouvernement, exposant les risques de violences et
d'anarchie que provoquerait un gouvernement dicté par "la
volonté de la rue".Dans son ouvrage Defense of constitution écrit
en 1797, John Adams réaffirme que toute société doit avoir un chef, une
aristocratie et une plèbe, et vante les vertus du modèle de
constitution romaine équilibrant ces trois forces. La constitution
américaine, en optant pour un président puissant, un sénat représentant
les propriétaires et une chambre chargée de représenter le peuple (dont
le pouvoir devait se limiter au contrôle de l'affectation des impôts)
répondait parfaitement au modèle romain.
La tendance la
plus démocrate de la Convention de Philadelphie était représentée par Georges Mason, auteur d'une remarquable Déclaration des droits de Virginie votée en
juin 1776 et, dans une moindre mesure, par Madison, qui avait déclaré :
"
Il semble indispensable que la masse des citoyens ne soit pas pas
réduite au silence quand il s'agit de créer les lois auxquelles ils
devront obeir." Mais la majorité des délégués, dont
Georges Washington, était partisane d'une république de
propriétaires, refusant le suffrage universel. Une forte
opposition divisait également les centralistes des
fédéralistes sur la question e la répartition des
pouvoirs entre l'Etat fédéral et les Etats de l'Union.
Ce fut grâce
au pragmatisme et à l'habilité de James Madison,
démocrate sincère considéré comme le
père de la Constitution, qu'un compromis fut trouvé entre
les deux camps ("compromis du Connecticut") d'où sortira un
texte minimal qui ne mentionnait ni le suffrage universel ni les droits
économiques et socaux, hormis le droit de
propriété. «
Ce gouvernement va instituer dès le départ une aristocratie limitée ;
nul ne sait à terme, si elle ne conduira pas à une monarchie ou à une
aristocratie corrompue, tyrannique et oppressive. Sans doute
hésitera-t-il quelques années entre les deux, pour terminer par l’une
ou l’autre. » déclara
Mason, qui refusa de signer la constitution, surtout parce qu'elle ne
contenait pas de déclaration des droits. C'est pourquoi, sur la
demande de Jefferson, alors ambassadeur à Paris, un Bill of Rights fut rajouté à la
constitution sous la forme de dix Amendements.
Pour
préparer la réunion des États
généraux prévue pour le 1er mai 1789,
procédure de crise qui n'avait plus
été
utilisée depuis 1614, Louis XVI, sur les conseils de Necker,
renoua avec l'ancienne coutume, remontant à
l'époque des
Francs, consistant à organiser une consultation
préliminaire du peuple. Les "mémoires,
renseignements et
éclaircissements" en résultant seront inscrits
dans des
cahiers de doléances. Chaque paroisse fut conviée
à réunir ses habitants pour recueillir leurs
doléances et élire un
délégué pour
les représenter. Plus de 60 000 cahiers furent ainsi
rédigés, offrant un témoignage
saisissant de la
société de l'époque. Les
revendications des
paysans concernent surtout, on peut s'y attendre, leurs
préoccupations quotidiennes, dénonçant
principalement les taxes et impôts de toute nature ainsi que
les
droits seigneuriaux qui pèsent encore sur eux, mais on n'y
trouve pas de revendications révolutionnaires remettant en
cause
la monarchie. Parmi les doléances des citadins,
où
s'exprime surtout la parole des bourgeois acquis à "l'esprit
des
Lumières", apparaissent des revendications plus politiques,
telles que la fin du despotisme et une monarchie constitutionnelle
à l'anglaise fondée sur
l'égalité des
droits et l'admission de tous aux fonctions publiques.
Comment le roi a t-il pu accepter cette vaste consultation
démocratique, unique dans l'histoire de France, qui allait
finalement entraîner sa perte ? Il n'avait guère
le choix
puisque la banqueroute menaçait le royaume et qu'il
était
prêt à accepter de nécessaires
réformes
fiscales. Il comptait aussi sur la majorité
mécanique du
vote de la noblesse et du clergé en sa faveur aux
États
généraux, du fait du vote "par ordre", mais la
pression
populaire ainsi que l'habilité d'hommes
imprégnés
des idées nouvelles, en décida autrement. Ce fut
Necker
qui imposa le doublement des députés du Tiers
Etat, puis
Sieyès et Mirabeau (un religieux et un noble !) qui surent
saisir l'occasion pour transformer la voix du peuple en voix de la
nation souveraine, et tous ces modestes curés de campagne et
quelques grandes figures éclairées de la noblesse
qui
décidèrent de les rejoindre.
"Fermer
l'entrée des emplois et des professions honorables
à la
classe la plus nombreuse et la plus utile, c'est étouffer le
génie et le talent (...) La noblesse jouit de tout,
possède tout, et voudrait s'affranchir de tout ; cependant
si la
noblesse commande les armées, c'est le Tiers Etat qui les
compose; si la noblesse verse une goutte de sang, le Tiers Etat en
répand des ruisseaux. La noblesse vide le Trésor
royal,
le Tiers Etat le remplit ; enfin le Tiers Etat paie tout et ne jouit de
rien". ( Extrait d'un Cahier
de doléances de Lauris.
Sénéchaussée d'Aix)
14 juillet 1789, la fin d'un
monde
Estampe
représentant le Service funèbre
rendu
aux
victimes du 14
juillet 1789 à la cathédrale Notre-Dame de Paris
Si
la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 a été
largement surestimée, en tant d'évènement majeur
dans le déclenchement de la révolution française
(prise facile d'une prison presque vide et mal défendue), elle
marque l'entrée en scène du mouvement populaire parisien,
désireux de jouer son rôle dans la révolution,
commencée en fait depuis le 20 juin avec le Serment du Jeu de
Paume. Depuis cette date, et surtout depuis le 12 juillet, le lendemain
du renvoie de Necker, l'ébullition était si forte
à Paris que la moindre étincelle pouvait
déclencher l'explosion. Le déploiement des troupes autour
de Paris décrété par le roi et la repression des
manifestations de rue par les régiments suisses les 12 et 13
juillet furent cette étincelle. C'est pour trouver des armes, se
défendre et défendre la nouvelle Assemblée
Constituante issue des États généraux, que le peuple
parisien attaqua la Bastille, après s'être emparé
des fusils et des canons stockés aux Invalides.
Peu de témoignages nous sont
restés de cette héroïque journée qui vit le petit peuple parisien
prendre d'assaut, de façon spontanée, sans chefs ni stratégies précise,
cette forteresse pointant ses canons vers les quartiers populaires.
Nous avons heureusement le témoignage d'un artisan horloger, Jean
Baptiste Humbert, qui se trouvait à Paris ce jour là par hasard, et qui
raconté sa participation à l'assaut dans ses Souvenirs d’une grande journée. Après avoir tiré au canon sur la porte d'entrée, il raconte : "Alors
j'entrai dans la grande cours (environ à peu près le huit ou dixième)
Les Invalides étaient rangés à droite et à gauche les Suisses. Nous
criâmes "bas les armes", ce qu'ils firent, hors un officier suisse.
J'allai à lui et lui présentai la baïonnettes pour l'y forcer, en lui
disant encore : "bas les armes". Il s'adressa à l'assemblée en disant :
"soyez persuadés que je n'ai pas tiré. Je lui dis aussitôt: "Comment
es- tu sûr que tu n'a pas tiré, ta bouche est encore toute noircie
d'avoir mordu la cartouche". En lui disant ces mots, je sautai sur son
sabre (...) Au donjon, je trouvai un soldat suisse accroupi, me
tournant le dos. Je le couchai en joue en lui criant, "bas les armes".
Il se retourna surpris et posa à terre ses armes en me disant: "Ne me
tuez pas, je suis du Tiers état et je vous défendrez jusqu'à la
dernière goutte de mon sang. Vous savez que je suis obligé de faire mon
service, mais je n'ai pas tiré...." [1]
Jean Jaurès, dans son histoire socialiste de la
révolution française,
rappelle
le
rôle
de tous ces gens
du peuple qui ont participé au combat. "Le
nommé Louis Sébastien Cunivier,
âgé de douze
ans, fils d'un jardinier de Chantilly, est entré le
cinquième dans la forteresse, a couru sue le haut de la tour
de
la Bazinière où était le drapeau, s'en
est
emparé et l'a promené avec hardiesse sur cette
plate-forme (...) Comme on voit, ce sont
des soldats de
métier, des officiers comme Elie, de modestes industriels
comme
Hulin, des petits bourgeois comme le fils Maillard, qui
dirigèrent le mouvement ; mais les plus pauvres des
prolétaires firent largement leur devoir. En cette
héroïque journée de la
révolution bourgeoise,
le sang ouvrier coula pour la liberté. Sur les cents
combattants
qui furent tués devant la Bastille, il en était
de si
pauvres, de si obscures, de si humbles, que plusieurs semaines
après, on n'en avait pas retrouvé les noms."
[1] Récit tiré de la version numérisée de Gallica (BnF) p. 14 ftp://ftp.bnf.fr/004/N0040378_PDF_1_-1.pdf
10
août 1789,
la féodalité est abolie grâce
à l'action paysanne
Les
paysans, déjà durement touchés par les
mauvaises
récoltes de 1788, craignent que les
événements
parisiens ne déclenchent un chaos accompagné de
brigandages et d'opérations militaires. Les rumeurs se
répandent et des bandes de paysans armés
attaquent et
brûlent des châteaux. On a appelé ces
évènements "la grande peur".
L'Assemblée
nationale, prise
de cours, hésita sur les mesures à prendre, mais
vota
finalement l'abolition des privilèges la nuit du 4
août,
après le mémorable discours du
député Le
Guen de Kerangal, cultivateur et député de
Bretagne, qui
monta en habit de paysan à la tribune :
"Vous eussiez prévenu, messieurs, l'incendie des
châteaux,
si vous eussiez été plus prompts à
déclarer que les armes
terribles qu'ils contenaient, et qui tourmentaient le peuple
depuis des siècles, allaient être
anéanties par le rachat
forcé que vous en avez ordonné. Le peuple
impatient d'obtenir
justice, et las de l'oppression, s'empresse à
détruire ces
titres, monuments de la barbarie de nos pères ! Soyons
justes,
messieurs, qu' on nous apporte ces titres, outrageant non
seulement la pudeur, mais l'humanité même ! Ces
titres qui
humilient l'espèce humaine, en exigeant que des hommes
soient
attelés à des charrettes comme les animaux du
labourage ! Qu'on
nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer la
nuit
à battre les étangs, pour empêcher les
grenouilles de troubler
le repos de leurs seigneurs voluptueux ! Qui de nous ne ferait
pas un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins,
et ne
porterait pas le flambeau pour en faire un sacrifice sur l'autel
du bien public ? Vous ne ramènerez, messieurs, le calme dans
la
France agitée, que quand vous aurez promis au peuple que
vous
allez convertir en argent, rachetables à volonté,
les droits
féodaux quelconques ; et que les lois que vous allez
promulguer
anéantiront jusqu'aux moindres traces de ce
régime
oppresseur"...
La
déclaration des droits de l'homme et du citoyen
Original
du préambule de la Déclaration des
droits de
l'homme et du citoyen du 20 août 1789
(Archives nationales)
Les auteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de
1789 ont voulu donner à leur texte une portée à la fois spécifique et
universelle, politique et philosophique, allant ainsi beaucoup plus
loin que le constituants anglais ou américains. C'est que les
révolutionnaires français avaient le profond sentiment d'avoir la
charge immense de créer un monde et un homme nouveaux. "Il nous est permis de croire que nous commençons l'histoire des hommes" déclara Mirabeau devant l'Assemblée Constituante. "Un heureux évènement a tout à coup ouvert une carrière immense aux espérances du genre humain..." écrira Condorcet (Mémoires sur l'instruction publique) Cette
idée de régénération totale des individus, nécessaire à la pérennité de
la révolution, est encore affirmée par Gilbert Romme, député jacobin du
Puy de Dôme à la Convention : "Nos
concitoyens ne voient pas tous qu'il ne s'agit pas, dans cette
révolution, de quelques réformes seulement, mais d'une reconstruction
totale de tout l'édifice politique (...) il est à désirer pour que la
régénération soit complette, que les individus qui vont être employés
se renouvellent eux-mêmes, dans leurs habitudes, dans leut préjugés,
dans leur éducation. Depuis que nous avons une patrie et que nous
sommes citoyens, nous devons nous refondre dans notre existence morale
pour nous rendre dignes du droit de cité qui nous est enfin rendu." (Letrre à son ami Dubreuil, 20 fevrier 1790) [1]
La Déclaration de 1789 affirme en effet la rupture radicale
avec les institutions politiques et la société antérieure, devenues Ancien Régime. Elle énonce, dans son préambule, les droits "naturels, inaliénables et sacrés"
de l'Homme, considéré à la fois comme citoyen, membre d'une communauté nationale, et comme individu, en tant qu'être humain.
Mais c'est surtout en associant,
dans son article
premier, la liberté et l'égalité en tant que
droits fondamentaux, que la Déclaration de 1789
va le plus loin et se démarque de toutes les autres.
L'affirmation du droit à la liberté allait de soi, même si
celle-ci n'avait pas le même sens et les mêmes limites pour tout le
monde (la conception anglo-saxonne de la liberté reposait davantage sur
le respect des différences, alors que la conception française
privilégiait plutôt les similitudes) mais le droit à l'égalité était
loin de faire consensus. De
quelle égalité s'agissait-il ? Egalité juridique seulement, comme
l'entendaient
les plus modérés, mais aussi et surtout égalité économique et
sociale, comme la souhaitaient les plus radicaux ?
Autre notion sujet à controverse, celle de la souveraineté nationale (c'est-à dire populaire)devenue le fondement de
l'institution politique. Car si le
peuple avait remplacé le roi en tant que souverain, comment celui-ci
devait-il exercer sa souveraineté ? Par l'intermédiaire de ses représentants ou
directement ? Par tous ou par quelques-uns ? La
pensée de Rousseau, hostile à la représentation, fut toujours très
présente dans l'esprit des meneurs populaires. La question de la nature de
la démocratie était posée, ainsi que celle du droit de vote.
C'est de la réponse
à ces
questions que découleront toutes les luttes politiques des
années, voire de siècles suivants, car on voit
bien
encore aujourd'hui que la nature du régime est loin d'être réglée.
[1] Cité par Garrone, Storia di un revolutionario, Turin, 1959, traduit par Manceron, Paris, 1971, p. 191
Voir aussi sur ce thème : Mona Ozouf : L'homme régénéré. Essai sur la révolution française, Gallimard, 1989
1
- Extrait
d'une traduction des pièces du proçès
de novembre
1384, intenté par le seigneur d'Aiguèze
contre les
dirigeants de la cité de Bagnols-sur-Cèze,
pour
avoir accueilli les Tuchins. conservés dans les
archives
de Bagnols. Ecrites en latin, elles ont été
traduites
à l'occasion d'une représentation
théâtrale
(G pour le greffier, M pour maître Martin, notaire de Nimes,
C
pour Jean Coq, marchand, ancien lieutenant de la ville de Bagnols, B
pour Jacques Bonvallet, procureur et syndic de la ville de Bagnols, T
pour Dom Pierre Tholoyer, curé de Bagnols)
Cette lettre est signée : Vos bons frères et amis,
les gens armés du tiers état ddes pays ci-dessus
suivi du
Post-scriptum : Vous voudrez aussi avertir les paroisses de votre
chatellenie et plus proches voisinsde faire le semblable sur ls mêmes
peines et de nous en prendre à vous Retour à l'article
La
fille de Gaston
d’Orléans vient, à la tête
d’une petite armée, de gagner la ville
à la cause des Frondeurs (1652). Derrière elle,
ses deux maréchales : à gauche la
comtesse de Fiesque, à droite Madame
de Frontenac (les noms sont écrits au-dessus des personnages)