ccccccccccccccccc

La démocratie, des origines aux révolutions modernes

     1- L'invention de la démocratie par la cité d'Athènes
2- La Chrétienté médiévale exclut la démocratie
3- Renaissance, Réforme, Révolutions
  
Traduire cette page
Fournie par Microsoft® Translator

 
 La question des origines de la démocratie reste un sujet de débats.
Certains, comme Jean Baechler, se risquent à parler de"démocratie pure"qui serait la forme naturelle d'organisation des premières sociétés humaines à l'epoque du paléolithique. Malheureusement, nous ne possédons aucune preuve pour l'affirmer. D'autres ont voulu voir en la démocratie une forme d'organisation typiquement indo-européenne, reposant sur l'autorité d'un conseil des anciens et d'assemblées des hommes en armes (Masson Hammond). Le terme a aussi été utilisé à propos de sociétés archaïques, comme celles de certains peuples amérindiens de la région des Grands Lacs (Hurons, Iroquois, etc.) du fait de leur organisation communautaire et égalitaire, et de l'existence de chefs élus. Il me semble plus judicieux de parler de communautarisme tribal ou clanique, ou encore de "communisme primitif" (Friedrich Engels). Citons aussi la thèse séduisante de l'anthropoloque américain David Graeber qui, s'appuyant sur des données anthropologiques extra-europénnes (Mesopotamie, Perse, Inde, Chine et civilisations précolombiennes) pense que "les pratiques démocratiques tendent à apparaître en tout lieu où la vie sociale se déroule en dehors  des structures de domination systématique."(1) Autrement dit, la démocratie à l'état pur, c'est-à dire directe, consensuelle et non soumise au diktat  majoritaire, serait toujours le fait de sociétés libres et égalitaires, dépourvues d'un appareil d'Etat (donc an-archiques)

 
Mais il ne fait aucun doute que la démocratie la plus aboutie (si l'on fait abstraction de sa conception restreinte de la citoyenneté) fut bien le régime élaboré par la cité grecque d'Athénes entre les septième et cinquiiéme siécles av J.C, non seulement parce que nous lui devons l'invention du terme même, mais aussi parce que nous connaissons parfaitement son fonctionnement. La démocratie athénienne fut le résultat de la prise du pouvoir (kratein) par le peuple contre le parti aristocratique, et d'un travail conceptuel et législatif consensuel [ce que Cornélius Castoriadis appelait imaginaire social instituant (2)] voulu à la fois comme solution à la crise sociale, comme modèle politique idéal et comme creuset le plus favorable à l'épanouissement total de l'individu, de sa pensée et de ses talents artistiques. Le modèle démocratique athénien dura presque trois siècles et le rayonnement intellectuel et artistique d'Athènes, transmis par ses monuments et ses écrits, associé à la singularité de son régime politique, laissera sa marque indélébile dans l'histoire.

(1) Voir son article : "La démocratie des interstices", Revue du M.A.U.S.S, n°26, La découverte, 2005.  http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-41.htm
(2) Figures du pensable : Les carrefours du Labyrinthe VI, imaginaire et imagination au carrefour, Seuil, 1999




1- La démocratie athénienne

La Grèce, berceau de la démocratie
Génèse de la démocratie
Solon, met fin à la crise sociale et fonde l'Etat de droit
Clisthène instaure l'égalité politiqueLes hoplites, soldats-citoyens
L'accomplissement de la démocratie avec Périclès
l'Ecclésia, assemblée du peuple tout entier
Le tirage au sort pour désigner les dirigeants
La Boulê, gouvernement du peuple
Un contrôle populaire permanent
L'exil pour les dirigeants indignes
L'éducation, pilier de la démocratie
L'agora, coeur de la cité démocratique
  La philosophie, fille de la démocratie
Le théâtre, espace de libre parole
Menaces sur la démocratie : Alcibiade, l'anti-héros, le procès de Socrate
Les dernières lumières d'Athènes
La république romaine s'éloignedu modèle athénien
La question de l'esclavage antique et les révoltes d'esclaves



                     
      La Grèce, berceau de la démocratie
  

carte_de_ la_Gréce_antique  

C'est en Grèce, particulièrement dans les cités de population ionnienne, entre le septième et le cinquième siècle avant J-C, que se sont mises en place les bases du régime politique démocratique. Étrange destin que celui de ce petit pays montagneux, aride et morcelé en multiple cités (polis), mais ouvert sur la mer et dans une position géographique idéale sur les voies maritimes menant au Moyen-Orient dont il subit les influences (alphabet phénicien, pièces de monnaie lydiennes, etc.) L'expansion commerciale du huitième siècle avant J-C va bouleverser profondément la société rurale traditionnelle des cités, en favorisant la création d'une classe urbaine d'artisans et de commerçants, désireuse de participer aux décisions entièrement aux mains des grandes familles, les Eupatrides. A ces revendications de la classe urbaine, vont bientôt se joindre celles des petits fermiers travaillant pour les riches propriétaires, appauvris et endettés, voire réduits en esclavage, du fait de leur incapacité à payer leur bail et rembourser leurs dettes. La révolte du peuple (démos) contre l'aristocratie grondait un peu partout dans les cités grecques, mais sans aboutir à des guerres civiles fratricides, car l'esprit de solidarité contre l'ennemi communs (les "barbares", les Perses) était plus fort que tout. Dans la majorité des cités, y compris dans leurs colonies réparties tout autour de la Méditerranée, les luttes sociales débouchèrent sur la création d'un régime démocratique, avec parfois un passage plus ou moins long et plus ou moins dur par la tyrannie (comme Athènes de 561 à 510) mais certaines cités, comme Corinthe, conservèrent un régime oligarchique.
Sparte, qui dominait une grande partie du Péloponèse, conserva un régime militaire sévère et austère, fondé sur la stricte égalité des citoyens garantie par une constitution. Mais cette égalité entre citoyens peu nombreux subsistait au prix d'un asservissement total des anciens habitants n'appartenant pas à l'ethnie dorienne (qui avait envahi le Péloponèse vers les années 1000 av. J-C) Qualifiés d'ilotes, ils travaillaient la terre pour les citoyens spartiates qui consacraient leur temps à l'entraînement militaire, se servant même parfois des ilotes comme objets d'entraînement. Cité rivale d'Athènes, Sparte finit par  étendre sa suprématie sur tout le Péloponnèse et menaça l'empire maritime d'Athènes. La guerre devint inévitable et tourna à l'avantage de Sparte en -386. Athènes perdit sa liberté et sa démocratie pour un temps, mais réussit à retrouver l'une et l'autre.


        Genèse de la démocratie


stèle de la démocratie couronnant le peuple
  Nous l'avons dit, le régime politique appelé demokratia était conçu par les athéniens comme une appropriation par le démos (constitué par les citoyens mâles nés de parents athéniens) du pouvoir (kratos) jadis dévolu au roi (basileus). Mais nous ne savons pas grand chose du contenu réel de ce pouvoir.(1) Par contre sa dimension sacrée, qui accompagnait toujours l'autorité à cette époque, est bien attesté par le mythe fondateur de la démocratie, tel qu'il est décrit par Protagoras dans un dialogue de Platon: "Alors Zeus, craignant que notre race ne fût anéantie, envoya Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, pour servir de règles aux cités et unir les hommes par les liens de l’amitié. Hermès alors demanda à Zeus de quelle manière il devait donner aux hommes la pudeur et la justice (αἰδῶ τε καὶ δίκην), Dois-je les partager, comme on a partagé les arts ? Or les arts ont été partagés de manière qu’un seul homme, expert en l’art médical, suffît pour un grand nombre de profanes, et les autres artisans de même. Dois-je répartir ainsi la justice et la pudeur parmi les hommes, ou les partager entre tous ? — Entre tous, répondit Zeus ; que tous y aient part, car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns ; établis en outre en mon nom cette loi, que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société. Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi et les Athéniens et les autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit nombre de donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme tu dis, et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout repose sur la justice et la tempérance (δικαιοσύνης καὶ σωφροσύνης), ils ont raison d’admettre tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait part a la vertu civile (πολιτικὴ ἀρετή ); autrement il n’y a pas de cité. Voilà, Socrate, la raison de cette différence." (Platon; Protagoras, 323 a)
 Ce caractère sacré (donc intouchable) du pouvoir souverain du peuple est aussi bien attesté par la stèle (ci-contre) nommée "La démocratie couronnant le peuple assis sur son trône". Sur la partie basse de la stèle est gravée une loi qui fut votée par l’assemblée de peuple athénien en 336 av. J.C, date de l'avènement d'Alexandre de Macédoine. Elle visait à empêcher toute tentative éventuelle d’instauration d’une tyrannie et rappeler aux Macédoniens l'attachement des athéniens aux valeurs démocratiques. Il était écrit : "Si quelqu'un se dresse contre le demos pour établir la tyrannie, ou tente de renverser le peuple des athéniens et la démocratie à Athènes, quiconque tuera l'un de ceux qui a accompli cela, qu'il soit sans tâche..." Deux copies de la loi furent gravées sur des stèles que l’on exposa l’une sur la Pnyx, l’autre sur l’Aréopage, mais cette loi fut rapidement abrogée lorsque les Macédoniens s’emparèrent d’Athènes en 322 av. J.C et les stèles furent arrachées. '(l'exemplaire retrouvé se trouve au musée de l'Agora d'Athènes)

 Pour les athéniens, la fondation de la démocratie était attribuée à Thésée, le fameux héros légendaire vainqueur du Minotaure.
Si l'on dépouille de son habillage légendaire le mythe fondateur et qu'on le compare avec d'autres sources, il apparait que la fondation de la démocratie fut souvent le résultat de l'action d'un chef de guerre, roi, tyran ou archonte, certainement soutenu par le "parti populaire" dans une situation de crise. Le recours à la force était sans doute fréquent, comme le laisse à penser le témoignage  de Solon qui, lors de sa prise de fonction comme archonte en 594, explique, dans ses élégies, qu'il a refusé "d'agir par la force de la tyrannie". Mais ce passage à la démocratie pouvait aussi se réaliser sans violence, si l'on en croit Hérodote qui raconte que sur l'île de Cos, le fils d'un tyran, Cadmos, avait donné le pouvoir au peuple par simple désir de justice (VII, 164) Il attribue aussi ces paroles à Maiandrios, désigné comme successeur de Polycrate, tyran de Samos : "C'est à moi vous le savez, qu'ont été confié le sceptre et toute la puissance ...L'occasion s'offre aujourd'hui pour moi de régner sur vous. Mais j'éviterai de faire moi-même ce que je reproche à autrui...Mettant le pouvoir au centre, je proclame pour vous l'isonomie et je vous octroie la liberté."'(Hérodote, III, 142)

(1) Le terme basileus était déjà employé dans les poèmes homériques (écrits au IXe siècle av. J-C) pour désigner les rois achéens participant à la guerre de Troie (qui avait eu lieu sans doute deux siècles auparavant). Or nous savons que les premiers rois mycéniens de l'époque dite palatiale (XIVe-XIIIe siècles av. J-C) étaient désignés par le terme wanax à très forte connotation religieuse (roi-prêtre). Ce changement de terme est expliqué par les historiens comme un véritable. changement de fonction. Les basilei ayant remplacé les rois-prêtres mycéniens après la disparition des palais, n'auraient été que des hauts magistrats ou chefs de guerre. Cette hypothèse est aussi confirmée par la survivance à l'époque classique de l'Archontat, collège de neuf hauts magistrats dont l'un portait encore le titre de basileus. On suppose que les anciens rois étaient issus de grandes familles aristocratiques et se succédaient de père en fils (une liste de 15 rois de la famille des Erechthïdes a été retrouvée). Kodros (1089-1068) issu d'une autre famille, reste considéré comme le dernier roi d'Athènes, tué dans un combat contre les Doriens. On sait qu'il existait déjà des assemblées à l'époque des rois, car on a retrouvé la trace d'emplacements circulaires datant de l'époque pré-archaïque dans de nombreuses cités. l'Aréopage d'Athènes était sans doute le lieu où se réunissait cette antique assemblée de pairs et conseillers du roi. Un autre indice de l'existence d'assemblées primitives nous est fourni par un passage de l'Iliade qui décrit une assemblée (agora) de chefs guerriers formant un cercle, au milieu duquel Achille vient prendre la parole, après s'être emparé d'un sceptre (symbole de l'autorité) et interpelle durement le roi Agamemnon pour exprimer un désaccord. Et dans l'Odyssée, Homère dit, en parlant des barbares : "Chez eux, pas d'assemblée qui juge et délibère." L'abolition de la royauté dans les cités grecques nous est aussi mal connu. L'èpoque qui s'étend de 1200 à 800, appelée période géométrique (du fait des motifs des vases) ou "Moyen-Age grec", est en effet marquée par des troubles graves, des destructions et l'invasion des Doriens venus du Nord. Un large mouvement d'exil de population vers les la côte de l'Asie Mineure est attesté. Mais certaines cités, comme Athènes, resistèrent à l'invasion.

          Solon met fin à la crise sociale et fonde l'Etat de droit

solon-naples.jpg

Buste de Solon, (Musée National de Naples)

Solon, issu de l'aristocratie, était à la fois poète et penseur politique. C'est en raison de sa sagesse qu'Il fut choisi comme archonte en 594 avant J.C, en pleine crise sociale, causée par l'endettement croissant des petits paysans qui pouvaient être mis en esclavage par leurs créanciers lorrsqu'ils ne pouvaient pas rembourser leurs dettes. Voici comment, selon l'historien Plutarque, Solon aurait décrit la situation :[...] " Les chefs du peuple rêvent le crime et pour leur insolence extrême ils sont menacés de grands châtiments. Ils ne savent pas contenir leur orgueil, ni goûter avec tranquillité les plaisirs d'un festin. Ils cherchent à s'enrichir par des actions injustes. Ils ne respectent ni les propriétés sacrées, ni le trésor public ; ils s'enrichissent en se volant l'un l'autre et n'ont aucun souci des saintes lois de la Justice. Mais si la Justice se tait, elle garde le souvenir de ce qui s'est passé et de ce qui se passe, elle vient à son heure et châtie les coupables. C'est ainsi qu'une plaie incurable s'est étendue sur toute la cité qui est tombée tout à coup en une affreuse servitude; alors est née la guerre civile, les haines assoupies se sont réveillées et beaucoup de citoyens ont péri à la fleur de l'âge. Attaquée par ses ennemis, la ville jadis florissante est bientôt écrasée dans des combats funestes aux siens. Tels sont les maux qui accablent le peuple; parmi les pauvres beaucoup s'en vont sur une terre étrangère, vendus et indignement chargés de chaînes... C'est ainsi que le malheur public pénètre dans la maison de chacun : les portes extérieures ne peuvent l'arrêter, il franchit les murs élevés et atteint partout celui qu’il poursuit, quand même il s'enfuirait dans l'endroit le plus reculé ou dans son lit. Mon cœur m'ordonne de dénoncer aux Athéniens les maux que le mépris des lois entraîne pour l'État. La légalité, au contraire, fait régner partout le bon ordre et l'harmonie; elle s'oppose aux mauvaises actions des méchants; elle tempère la dureté, elle réfrène l'orgueil, elle repousse l'injure, elle arrête le mal à sa naissance, elle rectifie les jugements, adoucit la fierté, elle met fin aux discordes et aux querelles; c'est elle qui établit parmi les hommes, l'harmonie et la justice." (Extraits de La vie de Solon par Plutarque, fragments de ses poèsies, IX)

Solon, chargé de réviser les lois, proposa alors l' abolition des dettes des petits paysans et l'interdiction de la contrainte par corps. Il leur facilita également l'accès à la propriété. Son action fut décisive pour mettre un coup d'arrêt à la concentration de la propriété foncière. Au début du IVème siécle, on comptait 25 000 propriétaires terriens pour 30 000 citoyens. Tout proprétaire terrien étant de plein droit citoyen athénien, c'est bien à la naissance d'une démocratie de petits paysans, égaux dans leur condition, à  laquelle on assiste en ce début du 5ème siècle. Aristote ne s'y est pas trompé en affirmant : "Sur tous les points, Solon a toujours porté le blâme contre les riches" (Constitution d'Athènes, 5) Mais le rôle de Solon ne s'arrête pas là. On peut justement le considérer comme le fondateur de l'Etat de droit. Ainsi, pour éviter qu'un magistrat n'abusât de son pouvoir, il fit voter une loi donnant à tout citoyen le droit de faire appel de toute décision politique ou judiciaire, créant pour cela un tribunal populaire (future Héliée). Pour Solon, la cité idéale était " Celle où tous les citoyens sentent l'injure qui a été faite à l'un d'eux et en poursuivent la réparation aussi vivement que celui qui l'a reçue." Il aurait déclaré également : " Je décrète comme criminel tout citoyen se désintéressant du débat public."

       Clisthène instaure l'égalité politique

Clisténe_archonte


Fragment d'une inscription sur marbre avec une liste d'archontes éponymes
(magistrat donnant son nom à l'année. ( Musée de l'Agora  d'Athènes)

On peut y lire le nom de Clisthène (en grec Κλεισθένης / Kleisthénês 

Aucun buste représentant Clisthène n'a été retrouvé, preuve que l'on a voulu effacer sa mémoire, en le considérant comme un dangereux révolutionnaire. Son rôle ne nous est connu que par les témoignages de l'historien Hérodote et par le traité d'Aristote sur la constitution d'Athènes. Hérodote le considère comme le fondateur de la démocratie en écrivant : « De ce mariage naquit Clisthène, celui qui établit chez les Athéniens les tribus et le régime démocratique» (Histoires VI, 131)  Aristote n'est pas moins net quand il évoque, sommairement, ses réformes: :« Quand le peuple eut le pouvoir, Clisthène en fut le guide et le chef...  Le peuple avait confiance en Clisthène... A la suite de ces changements, la constitution devint bien plus démocratique que n'était celle de Solon. » (Constitution d'Athénes, XXII,1)

  Si les conditions d'accession au pouvoir de Clisthène restent mal connues, on sait qu il fut choisi comme archonte en 508, pendant la période d'instabilité qui fit suite à l'abolition de la tyrannie qu'avait instaurée Pisistrate et ses fils depuis 561. Le camp oligarchique voulait reprendre le contrôle du pouvoir, mais le peuple n'entendait pas être dépossédé à nouveau de ses droits. Clisthène, pourtant issu de l'aristocratie, se fit le défenseur du peuple. Il  modifia tout le système des anciennes divisions administratives et sociales. Il répartit les citoyens en 10 tribus (phylai) correspondant à une portion territoriale de l'Attique et dont chacune avait pour patron un héros historique. Pour favoriser le brassage social à l'intérieur des tribus, Clisthène y mêla une part égale (trittye) de citoyens de la campagne, de la ville et de la côte. Les tribus étaient divisées en une dizaine de dèmes qui étaient la plus petite unité administrative (l'équivalent de nos communes). Chaque citoyen était désormais désigné par son nom, celui de son père et celui de son dème (Périclès, fils de Xanthippe, du dème de Cholarges) Les intentions de Clisthène étaient claires : briser les anciennes hiérarchies et divisions sociales  et mêler les hommes de toutes origines et de toutes conditions au sein des instances politiques et même au sein de l'armée. Ce principe de l'égalité politique des citoyens fut nommé isonomia.

  Les membres d'une même trbu  désignaient les 50 bouleutes qui les représentaient au sein de la nouvelle Boulè des Cinq-cents et combattaient côte à côte dans l'armée. Chaque tribu et chaque dème réunissaient régulièrement leurs citoyens en assemblées pour gérer les affaires locales et désigner leurs administrateurs (démarques*). La tribu et le dème, mais aussi la phratrie (famille élargie) n'étaient pas seulement des entités politiques, mais aussi des communautés sociales dans lesquelles se tissaient de multiples liens entre les citoyens, à l'occasion de fêtes, de réunions rituelles, amicales ou associatives et de festins. Le citoyen le plus riche devait offrir un festin aux membres de sa tribu pour les fêtes des Dionysies, des Panathénées et des Thesmophories, ainsi que pour les mariages. Cette contribution des riches équivalente à l'impôt, appelée liturgie, pour financer les évènements importants de la cité, mais aussi le culte, les représentations théâtrales, la construction des monuments et des bateaux de guerre, allait devenir un élément fondamentale de la solidarité entre les classes sociales, le ciment nécessaire à la solidité de la démocratie.
 

** Le démarque était le principlal d'entre eux, organisateur des évènements civils et religieux et représentant de l'Eat. Ainsi il réunnissait les assemblées locales, faisait afficher les décrêts et les  lois, tenait la trésorerie du dème et prélevait des taxes . Il s'occupait en plus des manifestations religieuse, par exemple en assurant le partage équitable des viandes à la suite des sacrifioces. Il était un peu l'équivalent de nos maires, avec des fonctions religieuses en plus.
 
Pour plus d'informations, dont l' influences possible des idées pythagoriciennes et géométriques sur la conception clisthénienne de l'espace de la cité, voir l'ouvrage de Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet :
"Clisthène, l'athénien " Annales littéraires de l'Université de Besançon, Vol 65, les Belles Lettres, Paris
Et l'article  de
Pierre Bourdieu; Clisthène l'Athénien, L'Homme, 964, vol.  n° 3, pp. 143-144. url : /web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1964_num_4_3_366684


           Les hoplites, soldats-citoyens

hoplites_athéniens

victoire_de_Marathon_Philippidès   Hoplites représentés sur un vase athénien

En 490 av J.C, l'armée athénienne repousse à Marathon l'invasion perse. Victorieuse, avec moins de 200 morts, contre une armée dix fois plus nombreuse, Athènes en tira un prestige énorme. Cette victoire ne peut s'expliquer que par l'organisation démocratique de le cité décrétée par Clisthène. Cette infanterie de paysans-soldats qui avaient eux-mêmes décidé de la guerre, élu leurs stratèges et tiré au sort leur commandant (polemarque) n'avait plus rien de commun avec l'armée des temps archaîques, résérvée aux seuls aristocrates. C'est la force et le courage donnés par le sentiment de fraternité entre égaux, désireux de défendre leur liberté, qui fut décisive, face à une armée perse composée uniquement de mercenaires d'origine diverses et mal payés.

       Peinture représantant Philippidès mourant d'épuisement
en arrivant sur l'Agora après 4 heures de course

                                                                                                                                                                                                               
    L'accomplissement de la démocratie avec Périclès

Buste_de_Pericles

Buste de Périclès. Copie romaine d’un original de 430 avant JC. Rome, Musée du Vatican.

 Il gouverna Athènes pendant près de 30 ans en occupant la plus haute fonction, celle de stratège. Il développa la démocratie sociale voulue par Clisthène (son oncle maternel) en ouvrant aux plus pauvres l'accès aux charges politiques pour lesquelles ils furent désormais rétribués. Cette rétribution (misthos) fut d'abord attribuée aux seuls jurés, puis pour toutes les fonctions de magistrature (mais c'est seulement au siècle suivant que le misthos sera accordé pour la participation à l'ecclésia). La participation active du citoyen à la vie politique était un devoir que Périclès formulera en ces termes : "Nous considérons que ceux qui ne s'intéressent pas aux affaires communes sont des gens non pas tranquilles, mais absolument inutiles, parasitaires du point de vue de la cité".  Ainsi le principe de l' isonomia qui était non seulement l'égalité devant la loi mais aussi dans la conception de la loi (isokratia) devenait une réalité et la base du système démocratique. Mais Périclès voulut aussi lutter contre la pauvreté. Il donna un solde aux rameurs des trières (issus des classes les plus pauvres appelés thêthes) distribua des terres à tous ceux qui voulaient partir s'installer dans les colonies et entreprit une politique de grands chantiers dans la ville et sur l'Acropole pour donner du travail à tous.

Ce pouvoir total et égal donné à tous (à condition qu'ils soient des hommes libres nés de parents athéniens) fut vécu par le petit peuple d'Athènes comme un privilège dont il tirait une fierté patriotique immense. L'historien grec Thucydide a transcrit un discours de Périclès, dit "discours de l'oraison funèbre", dans lequel le stratège défend la démocratie avec véhémence : "Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête ; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel." (Livre II, XXXVII)  Voir le texte intégral : http://remacle.org/bloodwolf/textes/thucyeloge.htm
Périclés fut reconnu par tous comme un dirigeant politique éminent, ce qui explique sa longévité. Thucydide le décrit ainsi : " Périclès, grâce à l'estime qu'il inspirait, à son intelligence et à son évidente intégrité, avait acquis une autorité qui lui permettait de contenir le peuple tout en respectant sa liberté..."                           

  L'Ecclésia, assemblée du peuple tout entier
collinedelaPnyx_Athenes
La Pnyx vue de l'ouest (A droite de l'image, la tribune du IV° siècle. A côté se trouve l'autel de Zeus Agoraïos, sur lequel on offrait un sacrifice au début de chaque séance. A proximité de cette tribune, on voit des traces de gradins. C'est sans doute à cet endroit que prenaient place les prytanes qui étaient chargés de présider l'assemblée, sous l'autorité de leur épistate. Les greffiers s'asseyaient sur la banquette et les sièges. (photo MSM)

C'est sur la colline de la Pnyx, au sud de l'Acropole, que se tenait l'Ecclésia (assemblée du peuple) dans un hémicycle pouvant contenir jusqu'à 10 000 personnes. Car c'était un devoir, pour tous les citoyens, d'assister aux séances de l'assemblée. L'Ecclésia votait les lois, préalablement préparées par la Boule. Les votes se faisant à main levée et à la majorité simple. N'importe quel citoyen pouvait prendre la parole (iségoria) et devait s'exprimer librement et franchement (parrhésia)* pour discuter du projet de loi proposé par la Boulè (probouleuma) proposer un amendement ou une autre loi. Le citoyen appelé à la tribune pose sur sa tête une couronne de myrte. Il devient inviolable et sacré.
Plusieurs procédures permettaient d'exercer un contrôle à postériori sur la loi. L'une (graphè paranomôn) permettait à n'importe quel citoyen de demander le réexamen d'une loi lui paraissant mauvaise ou injuste. Dans ce cas, c'est le citoyen qui avait proposé la loi qui comparaissait devant un tribunal pour défendre sa loi. S'il perdait son procés, la loi était retirée et le citoyen pouvait être condamné à une amende ou à une lourde peine, telle la perte du droit de citoyenneté (atimie).
Une autre procédure (eisangelia) permettait à tout citoyen de réclamer une action contre quiconque, soupçonné d'avoir porté atteinte contre l'intérêt de la cité. Une réunion de l'Ecclesia se tenait sur l'Agora en fin d'année, afin d'élire les stratèges ou de prononcer un ostracisme. La présence de 6000 membres était alors nécessaire.
La participation à l'Assemblée du peuple était elle importante ? Le nombre élevé de séances (une quarantaine par an) l'éloignement d'Athénes de certains citoyens et la perte d'une journée de travail laissent penser que ce n'était pas toujours le cas. Mais un athénien qui ne fréquentait jamais l'Ecclésia était considéré comme un mauvais citoyen. La présence des citoyens à l'Assemblée était certainement massive à l'occasion du vote de lois importantes à leurs yeux, de décisions de politique extérieure (déclaration de guerre par exemple) ou de crise politique grave. Ainsi, lors du coup d'État oligarchique de 411, Thucydide rapporte la présence de 5000 participants (8, 72)
Sur la question de la participation de tous les citoyens à l'Assemblée du peuple, élément essentiel de la démocratie athénienne, toujours contestée par ses adversaires et source d'innombrables débats depuis sa création; ainsi que sur l'ambiance qui pouvait règner dans une séance, le texte le plus interressant reste celui de Platon faisant dialoguer Socrate avec Protagoras :

"Or, je vois dans toutes nos assemblées, que, lorsque l'on veut entreprendre quelque édifice, on appelle les architectes pour demander leur avis; que, quand on veut bâtir des navires, on fait venir les charpentiers qui travaillent dans les arsenaux; et qu'on en use de même sur toutes les choses que l'on juge de nature à être enseignées et apprises, et si quelque autre, qui ne sera pas du métier, se mêle de donner ses conseils, quelque beau, quelque riche et quelque noble qu'il puisse être, on ne l'écoute seulement pas, mais on se moque de lui, et on fait un bruit épouvantable jusqu'à ce qu'il se retire, ou que les archers l'enlèvent ou le traînent dehors par l'ordre des prytanes. Voilà de quelle manière on se conduit dans toutes les choses qui dépendent des arts. Mais toutes les fois qu'on délibère sur ce qui regarde le gouvernement de la république, alors on écoute tout le monde indistinctement. On voit le maçon, le serrurier, le cordonnier, le marchand, le patron de vaisseau, le pauvre, le riche, le noble, le roturier, se lever pour dire son avis, et personne ne s'avise de le trouver mauvais, comme dans les autres occasions, et de reprocher à aucun d'eux qu'il s'ingère de donner des conseils sur des choses qu'il n'a jamais apprises, et sur lesquelles il n'a point eu de maîtres : preuve évidente que les Athéniens croient que cela ne peut être enseigné. Et il en est non seulement ainsi dans les affaires publiques, mais dans le particulier, les plus sages et les plus habiles de nos concitoyens ne peuvent communiquer leur sagesse et leur habileté aux autres." (Protagoras, 319b,c,d) http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/protagoras.htm#323b

* Sur cette notion de parrhésia, consulter notamment: http://valery.laurand.pagesperso-orange.fr/axes%202009-2014.html



      Le tirage au sort, source de légitimité

Scène de tirage au sort représentée sur un vase athénien vers 480 av. J.-C
 (Kunsthistorisches Museum de Vienne) 

tirage_au_sort_Athènes  Toutes les charges politiques, de la plus petite à la plus grande, étaient occupées par des citoyens désignés par tirage au sort, considéré comme la "volonté des dieux". Ainsi les bouleutes (membres de la Haute Assemblée) et tous les magistrats des plus hauts (archontes et juges) aux plus petits (jurés ou conseillers municipaux) ainsi que tous les fonctionnaires étaient tirés au sort parmi les citoyens de l'Ecclésia. On plaçait dans une urne une tablette portant le nom des candidats, citoyens volontaires agés de plus de trente ans. Ceux que le tirage au sort avait désignés subissaient d'abord un examen préliminaire (dokimasia) pour vérifier qu'ils n'avaient jamais occupé le poste et qu'ils en étaient digne. Puis ils devaient prêter serment. Ils étaient aussi contrôlés à la fin de leur mandat (reddition des comptes). Seuls les stratèges étaient élus par l'Assemblée du peuple et étaient indéfiniment rééligibles, car leurs attributions (militaires et de politique extérieure) demandaient une telle compétence qu'on ne pouvait s'en remettre au sort pour les désigner. Le tirage au sort était aussi fréquemment utilisé pour des questions plus secondaires, comme le choix du président de séance, la répartition des rôles au sein des organes collégiaux, l’établissement de la rotation des responsabilités à l’intérieur des conseils ou des magistratures. Le tirage au sort permettait de limiter au maximum la monopolisation par une fraction des citoyens. Suivant un cycle réglé, le pouvoir passait de l’un à l’autre, "de telle sorte que commander et obéir, au lieu de s’opposer comme deux absolus, devenaient les deux termes inséparables d’un même rapport réversible." (J.P Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF,1962)
jetons_tirage_au_sort_Athènes Cependant des voix s'élevaient contre le principe du tirage, accusé de favoriser l'incompétence. Xénophon rapporte ces propos d'un citoyen à l'Héliée : « C'est folie de nommer les magistrats à la fève, alors que personne ne veut s'en remettre à la fève pour le choix d'un pilote, d'un charpentier, d'un joueur de flûte ou de tout autre ouvrier du même genre, dont les fautes sont bien moins nuisibles que celles de ceux qui gouvernent l'État. » (Mémorables I, 2, 9) Mais le tirage au sort restait considéré comme caractéristique de la démocratie : "Le tirage au sort est considéré comme démocratique, l'élection comme oligarchique" déclare Aristote (Politique, IV, 9, 4) Nous l'avons dit, la confiance des athéniens dans la vertu civique et le "bon sens" populaire du plus grand nombre était sans limite. Tel est l'avis de Protagoras: "Je crois t'avoir suffisament démontré, Socrate, que tes compatriotes n'ont pas tort d'écouter sur la politique les avis d'un forgeron ou d'un corroyeur, et en second lieu, qu'ils jugent que la vertu paut s'enseigner et se transmettre." (Platon, Protagoras, 324c)



   La Boulè, gouvernement du peuple

Bouleutérion_Athènes

Bouleuterion_d'Ahènes_reconstitué

Restes du Bouleutérion d'Athènes et reconstitution en VRD (virtual reality digital)

La Boulê était composée de 500 membres à raison de cinquante par tribu, tirés au sort parmi des listes dressées par chaque dème de citoyens volontaires âgés de plus de trente ans. Ils étaient renouvelés chaque année, un citoyen ne pouvant être bouleute que deux fois. Cette assemblée siégeait de façon permanente, nuit et jour, les bouleutes dormant sur place. La présidence et la coordination du travail étaient assurées par les prytanes. Chaque tribu assurait pendant un dixième de l'année la prytanie, c'est-à-dire la permanence. Le principal travail de la Boulé était de recueillir les propositions de loi présentées par les citoyens, puis de préparer les projets de loi pour pouvoir ensuite convoquer l'Ecclésia. Mais il ne représentait pas vraiment le pouvoir exécutif, notion inconnue chez les Grecs. Si l'Ecclésia détenait la totalité du pouvoir de décision, la Boulè jouait en réalité un rôle décisif puisqu'elle proposait les lois les plus importantes que l'assemblé du peuple, nombreuse et turbulente, se contentait de ratifier le plus souvent. Les bouleutes qui se présentaient au tirage au sort étaient souvent les citoyens les plus aisés et éduqués, qui avaient le temps de consacrer un mois entier au service de l'Etat. La Boulé avait aussi la haute main sur l'administration, le contrôle des finances, l'organisation de l'armée, du culte, des constructions publiques, etc.Toute proclamation de loi commençait ainsi :" Il a semblé bon au Conseil et au peuple...(tè boulè kai to démo) ce qui montre bien la totale complémentarité entre les deux assemblées, mais aussi, avec l'emploi de "il a semblé", la conscience par les Grecs du caractère non définitif de la loi, pouvant a tout moment, être remise en cause, expression suprême de la souveraineté du peuple et de "l'autonomie démocratique"



    Un contrôle populaire permanent
Clérotérion_tirage_au_sort_Athènes
 
 
Clérotérion permettant le tirage au sort des citoyens dans les différents tribunaux (musée de l'Agora)

L'héliée, tribunal populaire sans doute crée par Solon et réorganisé par Clisthène, avait à la fois des pouvoirs de justice penale et civile ordinaire, mais aussi celui de "juger" les dirigeants de la cité à la fin de leur mandat. Les héliastes, au nombre de 6000, étaient tirés au sort et répartis par groupes de 501 entre les différents tribunaux présidés par un haut magistrat (archonte) Les verdicts étaient sans appel et immédiatement exécutoires. 200 réunions avaient lieu par an. En l'absense de ministére public, tout citoyen est en droit de porter plaine et demander réparation devant un tribunal, soit parce qu'il s'estime personnellement lésé, et dans ce cas il intente une dikè (action privée), soit soit parce qu'il a connaissance d'un dommage commis contre la cité, et dans ce cas il intente une graphè (action publique) Le plaignant percevait, en cas de condamnation, une partie de l'amende, pour indemnisation et récompense de ses efforts pour la justice ! Cette possibilité faite au citoyen de s'ériger en accusateur public pour défendre sa cité était un rouage particulièrement important de la démocratie athénienne.Mais, bien évidemment, des précautions étaient prévues pour empêcher les abus liés à un désir de vengeance ou l'appat du gain (sycophantie) puisque les jurés étaient rétribués.[1]  S'il n'obtient pas un cinquième des suffrages en sa faveur, le plaignan est condamné à une lourde amende et privé partiellement de ses droits civiques. C'est pourquoi l'argumentation de l'accusateur devait être irréprochable, celui-ci devant prouver qu'il n'agissait pas par colère, par haine ou intérêt, mais par amour de la patrie.[2]
Cependant, la tâche des jurés (tirés au sort, donc issus de tous les milieux sociaux) était d'autant plus difficile qu'il n'y avait ni code de procédure, ni code pénal, ni magistrats professionnels ni avocats (des commissions de juristes (nomothètes) seront néanmoins crées à la fin du IVe siécle). Cette volonté des athéniens de ne pas séparer le pouvoir juridique du politique reposait sur leur confiance aveugle dans la liberté du verbe (logos) et du débat (agon) et en la vertu civique* du peuple attaché à la démocratie, capables à leurs yeux d'accoucher de la justice et de la vérité. Mais elle laissait aussi la place à l'arbitraire, voire à la manipulation par des démagogues et spécialistes du discours (rhéteurs) au moment où la vertu civique faiblissait, comme ce fut le cas à la fin du 4éme siècle. Ce gief, avec celui de la sycophantie, sera largement exprimé par Socrate, Platon et Aristote comme "point faible" de la démocratie.

[1] Ce genre de personnage, procédurier par manie et plaideur pour l'appât du gain est ridiculisé dans une pièce d'Aristophane, Les guèpes.
 [2] voir par exemple l'accusation de Lysias, au moment du procès des Trente Tyrans en 403, contre l'un d'eux nommé Eratosthène qui avait assassiné son frère. (Contre Eratosthène, 12, 2) et aussi les plaidoiries de Démosthène
 * Sur la notiobn de vertu civique, aller à l'article Philosopphie

     L'exil, pour les dirigeants indignes
ostrakon_athénien
  Ostrakon portant le nom de Thémistocle et de Périclès

L'ostracisme fut une procédure mise au point par Clisthène pour empêcher un retour de la tyrannie. Elle  permettait de bannir pendant dix ans un citoyen qui avait eu des responsabilités politiques. Chaque année, l'Ecclésia votait pour savoir si l'on devait procéder à un ostracisme. Le vote s'effectuait à main levée, il n'y avait pas de débats et les noms des suspects n'étaient pas révélés. Si l'accord se faisait sur le principe de l'ostracisme, le peuple était convoqué sur l'agora spécialement aménagée pour cette occasion (on la clôturait et dix portes -- une par tribu -- permettaient de faire entrer les citoyens). Le quorum devait atteindre au moins 6 000 votants qui avaient inscrit sur un tesson de céramique (une coquille d'huître à l'origine, d'où le mot ostracon) le nom de la personne qu'ils souhaitaient voir bannir dans l'intérêt du bien public. Mais si l'ostracisme fut une arme de disuasion efficace contre la tyrannie, il semble qu'elle fût aussi utilisée pour des raisons moins nobles, soit pour éliminer les dirigeants devenus trop importants, soit pour éliminer des rivaux. L'historien romain Plutarque, dans ses Vies parallèles de hommes illustres (écrites 5 siècles plus tard, il faut le préciser) analyse en ces termes l'ostracisme porté en -471 contre Thémistocle, le stratège vainqueur des Perses à Salamine :
"Les Athéniens, donc, pour rabattre la considération et l'autorité dont il (Thémistocle) jouissait, le bannirent par ostracisme, comme ils avaient coutume de le faire pour tous ceux qui leur étaient à charge à cause de leur puissance et dont ils pensaient qu'ils s'élevaient trop au-dessus de l'égalité démocratique". (Thémistocle, 22, 4) ou encore l'ostracisme dont fut victime Thucydide : "Périclès entra en lutte avec Thucydide, à ses risques et périls, pour l'ostracisme; il obtint le bannissement de son adversaire et la dissolution du parti qui lui faisait opposition ". (Salluste, Périclès, 14,3 et 15, 1)

chontes devaient prêter serment sur l'autel.e séance débutait par un sacrifice sur l'autel de  Chaque séance débutait par un sacrifice sur l'autel de

    L'éducation, pilier de la démocratie

école_de_musique_à_Athènes_peinture_sur_vase

  Peinture sur un vase attique du Vème siècle 
représentant une école de musique et de lettres.

 
 On sait, grâce aux tessons utilisés pour les votes d'ostracisme que l'on a retrouvés, que la plupart des citoyens athéniens savaient lire, écrire et compter. Envoyer ses enfants à l'école (qui était en fait la maison des pédagogues) était un devoir citoyen. L'éducation consistait dans l'apprentissage de l'écriture, de la lecture, de l'arithmétique et de la musique, bases nécessaires au développement de l'esprit. Quant à l'éducation du corps, elle avait lieu dans les palestres (à la fois terrains de sport et gymnases) Après cette éducation "primaire", apparut au Vème siècle un enseignement supérieur donné par des sophistes, véritables savants et conférenciers qui enseignaient, contre rétribution, principalement la rhétorique, mais aussi la philosophie, les sciences, les arts et même la médecine. "Moi, ce que j’enseigne, c’est le bon conseil. En matière d’affaires privées, celui qui permet de gérer au mieux sa propre maison. En matière d’affaires publiques, celui qui permet de montrer par la parole et par l’action le plus d’effcacité dans les affaires de l’État." prétend Protagoras dans un dialogue de Platon. Dans la cité démocratique, l'éducation de tous les citoyens, riches ou pauvres, était considérée comme une nécessité absolue. "C'est son ignorance qui mène le peuple à l'esclavage du pouvoir d'un seul." avait dit Solon. Deux siécle plus tard, Aristote plaidera pour une véritable école publique :"Il est manifeste que l'éducation doit être unisue et le même pour tous et que la charge doit en être la charge de la communauté et non une affaire privée. ... or ce qui relève de la communauté exige des exercices communs... chaque citoyen est une partie de la cité, et le souci de chaque partie  est naturellement le souci du tout." (Politique, I, 3, 4)

La rhétorique, art du discours, était, bien évidemment, dans une démocratie directe comme Athènes, une priorité pour qui voulait exercer convenablement son rôle de citoyen et aspirait à des responsabilités dans le gouvernement de la cité. Isocrate le souligne dans son Panégyrique: "Notre cité a tenu en l’honneur l’art de la parole, cet art que tous désirent posséder en même temps qu’ils jalousent ceux qui sont capables de l’exercer : elle avait pleinement conscience en effet, notre cité [...] que composer artistiquement des discours n’est nullement le partage des médiocres, que ce ne peut être l’œuvre que d’un esprit intelligent. [...] Ceux qui, dès la prime enfance ont été élevés en hommes libres, ce n’est pas au courage, à la richesse, aux biens de cet ordre qu’on les reconnaît, ce sont avant tout leurs paroles qui les révèlent. C’est la pierre de touche la plus sûre pour reconnaître l’éducation de chacun de nous, et ceux qui manient bien l’art de la parole ont non seulement puissance dans leurs cités mais honneurs chez les autres hommes."


   L'agora, cœur de la cité démocratique
  

agora-Athènes
L'agora à l'époque de Périclès

 Plus qu'une simple place, l'agora était le centre névralgique de la vie sociale et politique athénienne. Tous les bâtiments publics s"y trouvaient et l'Assemblée du peuple s'y déroulait, avant d'être transférée sur la colline de la Pnyx. L'acropole restait l'espace sacré voué aux dieux, mais ceux-ci s'étaient rapprochés du peuple et Zeus, garant des serments des magistrats et de la justice, veillait du haut de sa statue. C'est Zeus, selon un mythe, qui aurait envoyé sur terre le sens de la justice et la vertu, chargeant Hermès de la répartir également entre tous les hommes. Chaque séance de l'Ecclesia débutait par un sacrifice sur l'autel de Zeus agoraios et un prêtre traçait, avec le sang de l'animal sacrifié, un cercle sacré tout autour de l'Assemblée. Une fois élus, les archontes devaient prêter serment sur l'autel. "La protection que la divinité réservait autrefois à l'aristocratie s'exerçait désormais au bénéfice de la communauté toute entière" a écrit Jean-Pierre Vernant (1) L'espace sacré, en se déplaçant du palais royal à l'acropole puis, en partie, de l'acropole à l'agora, s'était en quelque sorte désacralisé et démocratisé. Et les dieux, pouvant être contemplés par tous, avaient perdu leur aspect mystérieux. La religion et ses mythes, racontés sous forme de fables ou de pièces de théâtre, n'était plus destinée à susciter la crainte et la soumission, mais à enseigner une morale au citoyen, tout en le distrayant. Et la société des dieux, humanisés, était représentée comme celle des athéniens, égalitaire, festive et turbulente !

C'est sur l'agora que se déroulaient les fêtes, cérémonies, représentations et concours, visant à réunir et distraire les citoyens, mais aussi à exalter leur amour de la cité. Le nombre de fêtes était impressionnant, s'étalant sur presque tous les mois de l'année. Elles débutaient en juillet (premier mois de l'année) par la fête des moissons en l'honneur du dieu Chronos, sorte de carnaval où les esclaves partageaient leur repas avec les hommes libres. De nombreuses fêtes avaient des origines très anciennes, répétant de rites agraires saisonniers souvent sacrificiels, ou des rites de fécondation et d'initiation. Mais les fêtes les plus importantes restaient les les Panathénées et les Dionysos, en l'honneur des dieux préférés des athéniens d'Athéna, déesse de la sagesse et protectrice de la cité et Dionysos, dieu du vin, de la joie et patron du théâtre. (2) Ces fêtes duraient plusieurs jours et attiraient de nombreux visiteurs étrangers. «Dionysos est le dieu des plaisirs ; il règne au milieu des festins, parmi les couronnes de fleurs ; il anime les danses joyeuses au son du chalumeau, il fait naître les folâtries et dissipe les noirs soucis ; son nectar, en coulant sur la table des dieux, augmente leur félicité, et les mortels puisent dans sa coupe riante le sommeil et l'oubli des maux» dit le chœur dans les Bacchantes d'Euripide Maquette_agora_Athènes

  l'agora était enfin un lieu d'information, d'échanges économiques et sociaux.
Les citoyens se pressaient devant le monument des héros éponymes (chacune des dix tribus de l'Attique avait le sien) au bas duquel étaient affichés des avis publics, annonces officielles, actes législatifs, etc.. Des portiques accueillaient de nombreuses boutiques, échoppes et ateliers, tandis que d'innombrables étals de marchands étaient installés surtout dans la partie Est. Le peuple y venait pour faire ses emplettes, se restaurer, se faire raser la barbe ou coiffer, assister aux cérémonies et aux fêtes, mais surtout pour se tenir au courant des potins et des nouvelles concernant aussi bien des affaires privées que des affaires publiques. Les affaires judiciaires traitées à l'Héliée animaient particulièrement les bavardages. On parlait aussi bien-sûr des sujets politiques qui allaient être ou avaient été discutés à l'Assemblée. On s'attroupait autour d'un orateur, on s'informait dans les boutiques et les ateliers. Un brassage social important avait lieu, les citoyens de la ville côtoyant ceux de la campagne, mais aussi des étrangers et des esclaves qui circulaient librement.

 (1) Les origines de la pensée grecque PUF, 1962, p.45
 (2) Les deux divinités étaient souvant associées dans la mythologie comme frère et soeur, enfants de Zeus. Athèna  étatt sortie toute armée du crâne de Zeus et Dionysos de sa cuisse. Puis celle-ci aurait récupéré  le coeur de Dionysos qui avait été dévoré par les Titans, lui permettant ainsi de renaître.
 
                                                                                                                                                                                                                                                                                                              Maquette de l'Agora vue du Sud-ouest                                                                                   

 
      La philosophie, fille de la démocratie

Mosaïque trouvée à PompAcadémie-Platonéi représentant l'Académie de Platon.                                                             

Ce n'est certainement pas un pur hasard si la philosophie prit naissance dans la cité même qui inventa la démocratie et ou le logos était roi, comme l'explique Jean-Pierre Vernant :"Avènement de la cité, naissance de la philosophie : entre les deux ordres de phénomènes, les liens sont trop serrés pour que la pensée rationnelle n'apparaisse pas, à ses origines, solidaire des structures sociales et mentales propres à la cité grecque... La raison grecque, c'est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d'agir sur les hommes non sur la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est fille de la cité."  (Les origines de la pensée grecque, PUF 1962)

  Concernant les idées politiques de Platon, on ne retient souvent que sa critique de la démocratie qui apparait dans le dialogue entre Socrate, Glaucon et Adimante au livre VIII de la Politeia (République) : 
- Lorsqu'une cité démocratique, altérée de liberté, trouve  dans ses chefs de mauvais échansons, elle s'enivre de ce vin pur au delà de toute décence; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d'être des criminels et des oligarques
- C'est assurément ce qu'elle fait, dit-il.
- Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d'hommes serviles et sans caractère; par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l'air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. N'est-il pas  inévitable que dans une pareille cité l'esprit de liberté s'étende à tout? [562d - 562e ] ...
- Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés? Conçois-tu bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s'inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n'avoir absolument aucun maître.[563e]

 Il est d'abord important de replacer dans son contexte cette œuvre qui fut écrite vers - 315. Elle décrit le régime démocratique de son temps, et non pas celui qui existait à l'époque de Périclès un siècle plus tôt. Depuis cette époque, la démocratie athénienne avait été sérieusement mise à mal [Voir plus loin : Menaces sur la démocratie] Par deux fois, en 411 et 404, un gouvernement oligarchique avait été restauré, provoquant une véritable guerre civile meurtrière. Il faut aussi évoquer la condamnation à mort de Socrate par un tribunal populaire en 399, qui avait été pour le jeune Platon, son élève, un traumatisme qui alimentera ses griefs contre la démocratie.
 Il faut préciser ensuite que Livre Viii de la République est consacré à une analyse critique de tous les régimes politiques existant en Grèce (timocratie, oligarchie, démocratie et tyrannie) et que, si on lit attentivement ce long dialogue, on constate que la démocratie y est considérée comme le moins mauvais des régimes. Il est présenté ainsi par Socrate: " Tels sont, poursuivis-je, les avantages de la démocratie, avec d'autres semblables. C'est, comme tu vois, un gouvernement agréable, anarchique et bigarré, qui dispense une sorte d'égalité aussi bien à ce qui est inégal qu'à ce qui est égal [ 558c ] ... "Mais n'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd cette dernière? - Quel bien veux-tu dire? - La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c'est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité. - Oui, c'est un langage qu'on entend souvent. - Or donc - et voilà ce que j'allais dire tout à l'heure : n'est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l'indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l'obligation de recourir à la tyrannie? " [562c]  C'est donc, selon Platon, l'excès de liberté, le manque d'autorité et d'obeissance aux lois (assimilés à de l'anarchie) qui déstabiliseraient la démocratie. Celle-ci n'est pas mauvaise en soi, mais condamnée à toujours évoluer en tyrannie du fait de la trop grande place laissée aux démagogues.
Les critiques de l'oligarchie sont par contre beaucoup plus radicales et sans appel
, car la concorde et la justice, fondements essentiels de toute communauté politique, (dixit Socrate, Livre II) n'y existent plus: "Il y a nécessité qu'une pareille cité ne soit pas une mais double, celle des pauvres et celle des riches, qui habitent le même sol et conspirent sans cesse les uns contre les autres." (551d)  et plus loin : "On ne prévient point ce désordre dans les gouvernements oligarchiques, autrement les uns n'y seraient pas riches à l'excès et les autres dans un complet dénuement" (552b) Une belle théorie, déjà,  de la lutte des classes !
 Dans un autre de ses Dialogues, Platon met face à face Socrate et Protagoras, un philosophe renommé. Les deux penseurs s'affrontent sur le sujet du meilleur régime politique, celui des Sages ou celui du Démos. Protagoras, ardent défenseur de la démocratie, après avoir rappelé le mythe fondateur, conclut ainsi :
"Voilà comment, Socrate, et voilà pourquoi et les Athéniens et les autres, quand il s’agit d’architecture ou de tout autre art professionnel, pensent qu’il n’appartient qu’à un petit nombre de donner des conseils, et si quelque autre, en dehors de ce petit nombre, se mêle de donner un avis, ils ne le tolèrent pas, comme tu dis, et ils ont raison, selon moi. Mais quand on délibère sur la politique, où tout repose sur la justice et la tempérance, ils ont raison d’admettre tout le monde, parce qu’il faut que tout le monde ait part a la vertu civile ; autrement il n’y a pas de cité. Voilà, Socrate, la raison de cette différence. »
(Platon; Protagoras, 323 a) [1]
  Le meilleur régime politique, selon Platon, a déjà été en partie présenté dans le Livre IV comme celui qui réunit les quatre vertus cardinales: sagesse, courage, tempérance et justice (IV, 428b-444a) vertus qui ne pourraient être préservées que par un "gouvernement des sages". Platon reprendra et affinera la description de sa cité idéale dans le Timée et le Critias (avec le mythe de l’Atlantide), puis dans Les Lois, son dernier ouvrage.
 

[1] Pour lire l'extrait en entier, aller sur : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/protagoras.htm#323b  pages 34 à 39
 La justice (Dikè) et la pudeur (Aidos) sont donc selon Protagoras les deux composants de la vertu politique (politikè arétè) Ces termes méritent d'être précisés. Protagoras utilise en conclusion deux autres termesdikatosounè que l'on peut traduire par sens de la justice et
sôphrosounè  par tempérance. Si le sens de la justice (ou de l'équité) est aisé à comprendre puisqu'il est utilisé à peu près dans le même sens aujourd'hui, ceux de pudeur ou de tempérance le sont moins. De nombreuses interprétations ont été données*. On peut proposer des synonymes comme modestie, modération,  décence, franchise, respect qui s'en rapprochent. Il nous semble en effet que l'éthique civique, (pour être un "bon citoyen") repose sur ces qualités du respect d'autrui, de la loi, le sens de l'interêt commun, de la solidarité et de l'entraide, Autant de qualités opposées à l'égoïsme, la recherche de son seul intérêt, l'ambition excessive et la démesure, terme que précisément, les grecs traduisaient par Hubris (ὕϐρις), considérée par Platon comme l'anti-vertu politique par excellence, qui met en danger l'harmonie sociale et menace la démocratie. Considérer l'Aidos comme l'antonyme d'Hubris me parait donc la meilleure interprétation..  
* Voir par exemple : doctrine de la justice chez Protagoras du μῦθος au positivisme juridique http://www.dogma.lu/pdf/ES-ProtagorasJustice.pdf ainsi que le paradigme de Progoras http://socio-logos.revues.org/110


Aristote Mais c'est surtout Aristote qui fit l'analyse la plus pertinente des régimes politiques de son temps, principalement dans le chapitre III de sa Politique. Il examine en effet les trois types de régimes (tyrannie, oligarchie et démocratie) à partir de critères sociaux et non plus seulement moraux ou métaphysiques comme l'avait fait son maître Platon. Pour lui la démocratie est le gouvernement des pauvres, car celui du plus grand nombre. "La tyrannie, comme je viens de le dire, est le gouvernement d'un seul, régnant en maître sur l'association politique ; l'oligarchie est la prédominance politique des riches ; et la démocratie, au contraire, la prédominance des pauvres, à l'exclusion des riches. [1279b] ... Ce qui distingue essentiellement la démocratie et l'oligarchie, c'est la pauvreté et la richesse et partout où le pouvoir est aux riches, majorité ou minorité, c'est une oligarchie ; partout où il est aux pauvres, c'est une démocratie. Mais il n'en est pas moins vrai, je le répète, que généralement les riches sont en minorité, les pauvres en majorité. La richesse n'est qu'à quelques-uns, mais la liberté est à tous. Ce sont-là, du reste, les causes des dissensions politiques entre les riches et les pauvres. " [1280a] Et Aristote, à la différence de Platon, démontre la supériorité de la démocratie sur l'oligarchie, par l'argument que l'avis de la majorité est forcément meilleur, du fait même de son nombre, que celui d'une minorité même éclairée. "Attribuer la souveraineté à la multitude plutôt qu'aux hommes distingués, qui sont toujours en minorité, peut sembler une solution équitable et vraie de la question, quoiqu'elle ne tranche pas encore toutes les difficultés. On peut admettre en effet que la majorité, dont chaque membre pris à part n'est pas un homme remarquable est cependant au-dessus des hommes supérieurs, sinon individuellement, du moins en masse, comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont une personne seule fait la dépense. Dans cette multitude, chaque individu a sa part de vertu, de sagesse ; et tous en se rassemblant forment, on peut dire, un seul homme ayant des mains, des pieds, des sens innombrables, un moral et une intelligence en proportion. ( Politique III, Chap VI, 4) [1281b]  Quant à l'idéal platonicien d'un gouvernement des savants, Aristote le réfute par cette métaphore percutante : " Une maison, par exemple, peut être appréciée par celui qui l'a bâtie ; mais elle le sera bien mieux encore par celui qui l'habite ..." (III, VI, 9) [1282a] Et le philosophe conclut : "Dans la république parfaite, le citoyen, c'est l'individu qui peut et qui veut obéir et gouverner tour à tour, suivant les préceptes de la vertu." (III, VII, 12 [1284a]
Mais au chapitre V, Aristote rappelle, comme Platon,
que la démocratie est menacée quand le désir de liberté prime sur le souci d'égalité:"Il y a deux choses qui paraissent bien définir la démocratie: la souverainété de la majorité et la liberté. La justice en effet c'est, de l'avis général, l'égalité, et l'égalité c'est la souveraineté des deécisions prises par la masse; la liberté d'autre part , c'est la droit pour chacun d'agir à sa guise. Par suite, dans les démocraties de ce genre, chacun vit à sa guise et va "où son désir l'attire", comme dit Euripide. Mais une telle attitude est mauvaise, car il ne faut pas croire que c'est un esclavage de vivre conformémént à la constitution; c'est au contraire le salut ." (V, 9, 14-16)

N-B Les citations sont tirées de la bibliothèque bilingue numérisée  sur le site de Philippe Remacle http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/rep8.htm et http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/politique3.htm 



A côté de la philosophie, naquit aussi l'histoire, principalement représentée par Hérodote (482-420), Thucydide (460-400) et Xénophon (430-355) Il est interessant de noter que les deux premiers furent aussi d'ardents zélateurs du régime athénien.
 Hérodote vante ainsi le régime démocratique dans son Histoire des Perses, en prêtant ces propos à Otanès, chargé de réformer le régime perse après le coup d'Etat contre le roi Bardiya:  « Je crois, dit-il, que l'on ne doit plus désormais confier l'administration de l'État à un seul homme, le gouvernement monarchique n'étant ni agréable ni bon.(...) Comment, en effet, la monarchie pourrait-elle être un bon gouvernement ? Le monarque fait ce qu'il veut, sans rendre compte de sa conduite. L'homme le plus vertueux, élevé à cette haute dignité, perdrait bientôt toutes ses bonnes qualités (...)  Il n'en est pas de même du gouvernement démocratique. Premièrement on l'appelle isonomie ; c'est le plus beau de tous les noms : secondement, il ne s'y commet aucun de ces désordres qui sont inséparables de l'État monarchique. Le magistrat s'y élit au sort ; il est comptable de son administration, et toutes les délibérations s'y font en commun. Je suis donc d'avis d'abolir le gouvernement monarchique, et d'établir le démocratique, parce que tout se trouve dans le peuple. » (Histoire, III, 80)
Quant à Thucydide (que nous avons déjà cité à propos de Périclès), il a écrit :  "Allons-nous oublier [...] qu’en général les cités sont mieux gouvernées par les gens ordinaires que par les hommes d’esprit plus subtil ? Ces derniers veulent toujours paraître plus intelligents que les lois [...] Les gens ordinaires au contraire [...] ne prétendent pas avoir plus de discernement que les lois. Moins habiles à critiquer l’argumentation d’un orateur éloquent, ils se laissent guider, quand ils jugent des affaires, par le sens commun et non par l’esprit de compétition. C’est ainsi que leur politique a généralement des effets heureux " (La Guerre du Péloponnèse, III, 37). Et aussi : "La pauvreté n'a pas poue effet qu'un homme , pourtant capable de rendre service à l'Etat, en soit empêché par l'obscurité de sa situation." (II, 37)



         Le théâtre, espace de libre parole

Théâtre_de_Dionysos-Athènes

Théâtre de Dionysos à Athènes

L'iségoria, la liberté de parole, était un principe fondamental de la démocratie athénienne. Aucune censure n'empêchait le citoyen de s'exprimer, que ce soit sur la place publique ou dans les écoles des sophistes, comme à travers les représentations artistiques du théâtre. Le théâtre occupait une place centrale dans la cité démocratique. Les plus riches finançaient les spectacles et les plus pauvres pouvaient y assister gratuitement. Le théâtre était un moyen de faire réfléchir le citoyen, tout en le divertissant. Tandis que la comédie leur servait d'exutoire, les tragédies soudaient les athéniens autour de leur passé et des grands mythes (les tragédies d'Eschyle principalement) mais cherchaient aussi à susciter leur esprit critique sur les problèmes humains mais aussi politiques. On parlerait aujourd'hui de théâtre "engagé".

Ainsi Sophocle, dans Antigone, sa célèbre tragédie écrite en 451 alors que Périclés est au sommet de sa gloire, met en garde les athéniens contre les excès inévitables du pouvoir d'un seul, incarné dans son personnage de Créon, pouvant conduire à la tyrannie. Il met ces paroles dans la bouche dntigone: " Mais c'est, entre beaucoup d'autres, l'avantage de la tyrannie, d'avoir le droit de faire ce qu'elle veut" (V 504)

Euripide, quant à lui, se fait l'apologiste de la démocratie
dans Les Suppliantes, en mettant ces paroles dans la bouche de Thésée, le fondateur légendaire d'Athènes: "Notre cité n'est pas au pouvoir d'un seul homme: elle est libre. Son peuple la gouverne. Tour à tour, les citoyens reçoivent le pouvoir, pour un an. Elle n'accorde aucun privilège à la fortune. Le pauvre et le riche y ont des droits égaux  (...) Pour une cité, rien n'est pire qu'un tyran. Sous la tyrannie, les lois ne sont pas les mêmes pour tous […] l'égalité n'existe plus. Au contraire, sous le règne des lois écrites, pauvres et riches ont les mêmes droits. Le faible peut répondre à l'insulte du fort, et le petit, s'il a le droit pour lui, peut l'emporter sur le grand. La liberté, elle est dans ces paroles: "Qui veut donner à l'assemblée un sage avis pour le bien de la cité ?". Qui veut parler se met en avant, qui n'a rien à dire se tait. Peut-on imaginer plus belle égalité entre les citoyens?" (v.404 et ss)
Le même Euripide fait jouer sa piéce Les Troyennes juste après l'intervention athénienne contre les habitants de l'île de Mélos en 416, qui s'était soldée par un massacre. Transposant les faits à l'époque de la guerre de Troie, il fait parler ainsi la déesse Athéna qui prédit une punition divine des Grecs : "Lorsqu'ils feront voile d'Ilion vers leur patrie, Jupiter fera tomber sur eux des torrents de grêle et de pluie, accompagnés de tourbillons ténébreux; et il a promis de me prêter sa foudre pour frapper les Grecs et embraser leurs vaisseaux ; toi, fais mugir la tempête sur la mer Égée, soulève ses vagues avec furie, et remplis de cadavres le détroit de l'Eubée, pour qu'à l'avenir les Grecs apprennent a respecter mes temples et à révérer les autres dieux."  (V 77 et ss) Enfin, dans Les Phéniciennes, écrite en 420, Euripide met en parallèle l'affrontement des fils d'Oedipe Etéocle et Polynice et celui qui avait opposé Nicias et Alcibiade lors de la desastreuse expédition de Sicile.
Aristophane, de son côté,  nous offre dans ses comédies une satire au vitriol de la société athénienne
à l'époque de la longue guerre avec Sparte. Dans les Cavaliers, il prend comme cible le stratège Cléon, successeur de Périclès, qu'il décrit comme un parvenu (il est artisan tanneur) sans scrupule et surtout démagogue  "Nous avons un maître, c'est un caractère mal embouché,, un grignoteur de fèves facilement irritable. Il s'appelle Démos, il est originaire de Pnyx. C'est un vieux bonhomme atrabilaire à moitié sourd.. Au dernier marché de la nouvelle lune, il a fait l'acquisition d'un esclave tanneur, un paphlagonien, une espèce de génie dans le domaine de la fourberie et de la calomnie. Ce Paphlagonien de la Tannerie n'a pas plutôt reconnu le caractère du vieux qu'il se met à ramper devant lui, à la flatter, à le caresser, à le flagorner, à le séduire..." (Pièce à lire sur http://remacle.org/bloodwolf/comediens/Aristophane/cavaliersgr.htm )
 
     Menaces sur la démocratie


 Quand la cité d'Athènes fut attaquée par la Perse, elle forma une alliance défensive avec de nombreuses cités grecques, appelée la Ligue de Délos. Mais après les victoires de Marathon et Salamine, cette alliance fut maintenue. En  - 431, elle compte 38 cités incluant la plupart des îles et villes côtières de la mer âgée.  Athènes y vit une occasion de renforcer son prestige et son influence, mais aussi sa prospérité.
L'indépendance des cités fut peu à peu rognée. Athènes s'appropria le pouvoir de rendre la justice, installa des garnisons permanentes, envoya des inspecteurs ou gouverneurs et mena des expéditions punitives contre les cités récalcitrantes. Elle imposa sa monnaie et exigea de la part de ses alliés une contribution (phoros) réévaluée tous les quatre ans. Cette source d'argent inépuisable, réservée à l'origine au développement et à l'entretien de l'armement, fut progressivement utilisée au seul profit d'Athènes pour construire ses monuments et aussi à des fins d'enrichissement personnel. Ce processus impérialiste fut pour la cité, et pour la démocratie, un facteur de tensions, car source de corruption, d'ambitions, d'esprit de conquêtes et de rivalités politiques. Mais l'impérialisme eut aussi comme conséquence d'attiser les conflits avec ses rivaux, Corinthe et Sparte principalement, que la puissance athénienne menaçait, et de conduire fatalement à une guerre. Périclès fut le premier à voir le danger de l'empire. "D'ores et déjà il constitue entre vos mains une tyrannie, dont l'acquisition semble injuste, mais l'abandon dangereux." (Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 63, 2) Autrement dit, le piège de l'impérialisme se refermait sur la cité. Revenir en arrière n'était guère possible, et aller de l'avant entraînerait Athènes dans une guerre inévitable. Périclès opta pour la fuite en avant en plaidant pour la déclaration de guerre à Corinthe et Sparte en 430, concluant ainsi son discours devant l'Ecclesia : "Pour les cités comme pour les individus, les plus grands périls permettent d'acquérir la plus haute gloire (..) Et tâchons de donner à nos descendants une puissance qui ne soit pas moindre que celle qui nous a été laissée (par nos ancêtres)." (Thucydide, ibid, I, 139-140) Guerre qui mènera Athènes au désastre et à la ruine ! Comme le souligne Claude Mossé : "La démocratie athénienne était conditionnée par le maintien de l'empire." (1)

L'afflux de richesses vers Athènes va évidemment provoquer la montée d'une classe de nouveaux riches, plus attirés par le luxe, les plaisirs et l'appât du gain que par les intérêts de la cité. Platon dénonça cette évolution qui menaçait la cité. Les personnages de jeunes dépravés et arrogants et d'ambitieux sans scrupule sont nombreux dans ses dialogues (Tels Alcibiade dans Le banquet ou Calliclès dans Gorgias) et c'est à travers le personnage de Socrate qu'il exprime son idéal de vertu civique, de pondération et de justice, mis à mal par cette funeste évolution. Dans Les Lois, c'est l'appétit de l'argent qu'il dénonce : "Si un État veut éviter la désintégration civile, il ne faut pas permettre à la pauvreté et à la richesse extrêmes de se développer dans aucune partie du corps civil, car cela conduit au désastre. C'est pourquoi le législateur doit établir maintenant quelles sont les limites acceptables à la richesse et à la pauvreté." (Les lois, V 744d)

   Alcibiade, l'anti-héros

AlcibiadeAlcibiade, pourtant filleul de Périclès et admirateur de Socrate, est l'archétype même de cette jeunesse dorée rongée par l'ambition. Une abondante littérature lui a été consacré (2) Alcipiade avait tout pour lui, beauté, richesse, intelligence, et une telle force de séduction et de persuasion que personne ne pouvait lui résister Mais ces qualités, à une époque où tout semblait permis, (Athènes était alors à l'apogée de sa puissance) ne pouvaient que le mener à la démesure, ce que les grecs nommaient hybris : arrogance, vanité, ruse, ambition, rancune, démagogie, etc. Elu stratège en 421, alors qu'Athènes avait signé une paix avec Sparte, il réussit, grâce à sa force de persuasion mais aussi sa clientèle, à obtenir une majorité à l'Assemblée pour mener une opération de conquête en Sicile, réputée pour sa richesse. Alcipiade voyait déjà Athènes prendre le contrôle de la Méditerranée occidentale. Mais un complot fut ourdi contre lui et il préféra s'enfuir plutôt que de venir s'expliquer devant les juges. L'expédition sicilienne fut un désastre : 12 000 orts et la flotte détruite. Mais comble de l'histoire, Alcibiade, par rancune, ne trouva rien de mieux que de pactiser avec les spartiates qui avaient repris la guerre contre Athènes, leur prodiguant même ses conseils de stratège ! L'armée de Sparte réussit à débarquer en Attique, ravagea les campagnes et assiégea la cité athénienne. Mais le bel Alcibiade, qui avait réussit à séduire la femme du roi de Sparte, fut chassé de la cité et trouva refuge auprès du satrape (gouverneur) d'Asie mineure sous la tutelle des Perses. Il intrigua, là encore, pour pousser les cités ioniennes, restées fidèles à Athènes, à faire défection et semble même avoir joué un rôle dans le coup d'État du parti des oligarques qui prit le pouvoir à Athènes et sema la terreur. Mais l'intervention des marins et soldats cantonnés à Samos, qui se mutinèrent contre leurs chefs, rétablit rapidement la démocratie. Mais Alcibiade réussit encore à se rendre indispensable. On le retrouve à Samos, continuant à guerroyer contre Sparte et remportant des victoires. Fort de ses succès il rentra à Athènes au printemps 407, où il fut, selon les dire de Plutarque, accueilli triomphalement. "Les athéniens (...) couraient vers lui en l'acclamant, l'embrassaient, l'escortaient, lui jetaient des couronnes...( Vie d'Alcibiade, 32) Il réussit même à se faire élire stratège et reçut les pleins pouvoirs pour combattre Sparte, avec les résultats que l'on sait : la défaite, l'occupation spartiate, une quasi guerre civile et la restauration de l'oligarchie. Etonnant parcours d'un homme qui n'a sans doute pas l'unique responsabilité du funeste destin d'Athènes, le peuple qui l'a choisi, chassé puis adulé de nouveau, partage également cette responsabilité. C'était en tout cas l'avis de son contemporain Thucydide, très indulgent envers Alcibiade dans ses commentaires, ou encore l'avis de Platon qui fait dire à Socrate : "...tu convaincras les Athéniens, du premier coup, que tu mérites bien plus de considèration que Périclès ou tout autre avant lui...(Alcibiade, 105, a-c) et qui préféra mettre en accusation le régime démocratique qui aurait favorisé l'hubris et la démagogie. L'historien romain Plutarque trouve la bonne formule : "il ne fut pas haï de ses concitoyens, même quand il leur faisait du mal."(Vie d'Alcibiade) L'auteur du Contre Alcibiade est plus sévère, prétendant que :"Il dépouille les uns, il frappe, il séquestre, il rançonne les autres.;il montre que la démocratie n'est rien, car il parle comme un conseiller du peuple et agit comme un tyran." (Contre Alcibiade, 38) Quant aux convictions démocratiques d'Alcibiade, elles étaient fort douteuses. Il aurait dit de la démocratie qu'elle était "une folie universellement reconnue pour telle.", selon Isocrate [2]

(Buste d'Alcibiade datant du IVe siècle av-J.C. L'inscription dit : « Alcibiade, fils de Clinias, Athénien »


Le procès de Socrate

Buste_de_Socrate
C'est en 399 qu'a lieu le procès de Socrate par une commission de 501 héliastes tirés au sort, sur accusation de deux citoyens. Après la défaite contre Sparte, les Athéniens pensaient que les dieux les avaient abandonnés et que les fautifs étaient tous ces philosophes et sophistes, tous ces causeurs qui insufflaient le doute dans l'esprit des citoyens, raillés par le si populaire Aristophane dans sa dernière comédie Les Nuées. A en croire Xénophon, Socrate aurait aussi lancé des critiques sévères contre la démocratie. Convaincu qu’il n’est de mérite et de vertu que dans le savoir, il s’effrayait de voir la cité gouvernée par l’ignorance. Le tirage au sort des magistratures lui paraissait purement et simplement une aberration. [4]
 Accusé d'impiété et d'avoir voulu "corrompre la jeunesse", il décida de plaider seul sa défense et refusa tout autre peine que la mort s'il n'était pas lavé des accusations portées contre lui. Certes Socrate avait parfois remis en question certaines croyances religieuses, mais impie, il ne l'était pas, puisqu'il se disait même l'envoyé d'Apollon. Certes, beaucoup de jeunes aimaient venir l'écouter, parmi lesquels certains devinrent des ennemis de la cité comme Alcibiade, ainsi que Charmide et Critias qui firent parti des Trente tyrans pendant l'occupation spartiate. Ce fut, selon Xénophon, la principales charge de l'accusation. (5) Mais on sait que, loin de vouloir les corrompre, il ne cherchait qu'à leur apprendre à penser par eux-mêmes. Pas du tout comme ces sophistes qu'il n'avait pas cessé de critiquer, mais auxquels pourtant le peuple l'assimilait. Condamné, il accepta la mort avec sérénité, refusant l'évasion que ses amis avaient préparée, car il voulait jusqu'au bout "obéir aux lois de la cité".
 La condamnation à mort de Socrate fut considérée comme un véritable drame par ses nombreux disciples, dont Platon et Xénophon, qui lui rendirent un hommage solennel. Comment cet homme si bon, vivant dans la pauvreté, qui prêchait l'humilité et la vertu dans les rues d'Athènes, ne cherchant qu'à faire réfléchir ses concitoyens pour les rendre meilleurs, avait-il pu être rejeté par ce petit peuple pour le bien duquel il avait consacré toute sa vie ? Pour Platon, c'était bien là la justification de ses griefs contre la démocratie, le triomphe de l'ignorance et de la passion (hubris) du plus grand nombre sur la sagesse de quelques-uns.

Les représentations de Socrate sont inombrables, la plus fidèle et  proche des sources littéraires étant, d'après la thèse de Mélanie Lucciano ( http://www.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/4-Melanie_Lucciano.pdf  ) celle du buste exposé au Musée archéologique national de Naples visible sur le site du Musée :   http://www.flickr.com/photos/magika2000/4423250308/in/set-72157622002135874

.Notes :
(1) Histoire d'une démocratie : Athènes, Seuil, 1971, Points Histoire, p. 58
(2) Voir : Alcibiade, Jacqueline de Rommilly, Editions de Fallois, 1995, p. 241 et ss
(3) Citations tirées de : Alcibiade, Jacqueline de Rommilly , p. 38 (Contre Alcibiade), p. 46 (Salluste) et p. 131 (pour la citation d'Isocrate rapportant un discours d'Alcibiade contre le régime démocratique qui aurait été tenu à Sparte.)
 [4]  XÉNOPHON, Mémorables., III, 7, 5-6
 (5) Mémorables, I, 2, 12 

    Les dernières lumières d'Athènes
 
 Buste de Démosthène  (copie romaine d'une statue de Polyeuctos, musée du Louvre)

Après la capitulation d'Athènes en avril 404, assiégée par Sparte et ses alliés, la démocratie fut abolie et remplacée par un gouvernement brutal et tyrannique, dit des Trente tyrans. Main un ancien général, Thrasybule, réfugié à Thèbes, débarquer en Attique avec une petite armée qui réussit à défaire une garnison spartiate. Rejoint par une foule nombreuse, il vint à bout de l'armée spartiate envoyée en renfort et entra victorieux dans Athènes. Il fit preuve ensuite d'une grande tenue en interdisant toute action punitive et proclama une amnistie générale. L'indemnité de présence (mistos) réservée jusque là aux bouleutes et jurés fut étendue à l'Ecclésia afin de permettre aux plus pauvres (ruinés par la guerre)  de venir assister aux réunions. Un impôt proportionnel à la fortune (eisphora) fut aussi institué. Thrasybule entreprit alors de reconstituer l'empire maritime qui s'étendit jusqu'à Rhodes et Byzance et écarta définitivement la menace spartiate.
Grâce à son activité commerciale en expansion, la prospérité économique revint, mais les inégalités sociales se creusèrent. Athènes continuait à être 'l'école de la Grèce" grâce à ses écoles philosophiques, l'Académie fondée par Platon et le Lycée par Aristote
(qui vantera les vertus de la démocratie athénienne dans sa Politique écrite entre 336 et 330) ainsi que le Jardin d'Epicure. d'Athènes du IDémosthèneVe siècle eut aussi ses ses grands hommes politiques comme Démosthène ou Lycurgue. La démocratie athénienne ne perdit rien de sa vitalité, même si elle évolua dan s un sens plus juridictionnel. Ce plaidoyer d'Eschine en 386, assurant la défense d'un citoyen mis en accusation, montrant que celui-ci est un bon citoyen, est révélateur: "Vous conviendrez, sans doute, avec moi qu'un bon républicain doit avoir les qualités que je vais dire. Premièrement, il doit être libre du côté de son père et de sa mère, afin que le malheur de sa naissance ne le rende pas mal intentionné pour les lois qui maintiennent la démocratie. Il faut, seconderaient, que ses ancêtres aient rendu quelques services au peuple, et qu'ils en aient reçu la récompense, ou du moins qu'ils ne se soient pas attiré sa haine, de peur qu'il ne veuille venger sur la république les disgrâces de sa famille. 170. Il faut, en troisième lieu, qu'il soit naturellement sage, modéré et réglé dans sa dépense, pour que ses folles profusions ne le tentent pas de se laisser corrompre. Quatrièmement, le bon sens chez lui doit être joint au talent de la parole. Il est beau d'avoir assez, et de pénétration d'esprit pour démêler soi-même ce qu'il y a de mieux à dire, et d'éloquence acquise et naturelle pour le persuader aux autres; sinon, le bon sens est toujours préférable au talent de la parole. Cinquièmement, enfin, il doit être rempli d'un courage qui l'empêche d'abandonner le peuple dans la guerre et dans les périls. (Eschine, contre Ctésiphon, 169) Parler de "déclin" de la démocratie en tant que régime politique serait erroné [1]
Mais la puissante armée macédonienne finit par écraser l'armée grecque à Chéronée en 368. La domination macédonienne pendant le règne d'Alexandre (qui fut éduqué par Aristote) ne mettra pas fin au fonctionnement démocratique de la cité d'Athènes, même si celle-ci perdit sa puissance passée. En 323, date de la mort d'Alexandre, les athéniens crurent possible de retrouver leur indépendance en attaquant les macédoniens avec une armée de coalition de cités grecques. Mal leur en prit, puisqu'ils furent battus et le successeur d'Alexandre leur fit payer une lourde indemnité, imposa la présence d'une garnison macédonienne dans Athènes et porta atteinte au régime démocratique en restreignant le nombre de citoyens. Mais la démocratie fut rétablie encore une fois, ce qui montre, s'il en était besoin, l'attachement des athéniens à leur régime politique. C'est en 86 av J-C qu' Athènes succomba définitivement, anéantie par le général romain Sylla qui, après une résistance acharnée de ses habitants pendant un siège de 8 mois, laissera ses soldats massacrer la population ou en faire des esclaves.

    [1] Voir la mise au point de Claude Mossé dans
La fin de la démocratie athénienne, Paris, PUF, 1962, p. 229-30)




Louve-Romulus_Remus



La République romaine s'éloigne du modèle athénien



Une représentation populaire jamais déterminante

En 509 av. J-C, en même temps qu’Athènes se dotait d’un régime démocratique sous l’impulsion de Clisthène, le peuple romain se révolta contre la monarchie et institua la république (en latin res publica : « la chose publique ») Mais le pouvoir restait entre les mains des patriciens, membres des cent familles censées descendre des premiers habitants de Rome et possédant la majorité des terres. A côté d'eux les plébéins (non romains à l'origine) étaient dépourvus de droits civiques et politiques qu'ils vont tenter de conquérir, ainsi qu'un accès plus large à la propriété foncère. La lutte entre plébéiens et patriciens dura un siècle et demi. Des noms de défenseurs des droits de la plèbe nous sont restés célèbres, comme Spurius Cassius, Spurius Maelius, Manlius Capitolinus, tout trois qualifiés d'apprentis tyrans et de démagogues (déjà !) par les hommes politiques et historiens latins ultérieurs.
 La premiére grande conquête fut la création des tribuns de la plèbe en 494, faisant suite à une révolte de la plèbe (dite insurrection du Mont sacré). Les tribuns bénéficièrent du statut de sacro-sainteté qui leur donnait une puissance redoutable, car d'essence divine. Ils disposaient du droit d'intercessio (veto) pouvant s'appliquer aux décisions de tout magistrat, mis à part le dictateur,ainsi qu'au vote des lois par l'Assemblée (comices tributes). L'exercice d'un tel droit était pratiquement illimité. Les tribuns étaient aussi les défenseurs des droits de l'individu. Contre l'arbitraire des magistrats, le citoyen pouvait en appeler au peuple (provocatio) pour garantir sa personne et ses biens menacés par un excès de pouvoir. À ce droit précieux et essentiel du citoyen vint s'ajouter le pouvoir reconnu aux tribuns d'accorder aide et assistance (auxilium) à celui que menaçait l'injustice.
 Les autres conquêtes furent l'harmonisation du droit civil entre plébèins et patriciens en 451 avec la loi dite des XII Tables, l'accès aux magistratures (lois liciniennes en 367 avJ.C), la suppression de l'esclavage pour dette (nexum) en 326, le droit de mariage entre patriciens et plébéins et enfin la suppression de l'autorisation préalable du Sénat pour la réunion des assemblées de la plèbe (comices tributes).

Les_Gracques_sculpture

Mais, une fois l'égalité civique globalement acquise entre patriciens et plébèins, le problème de la répartition des terres n'était toujours pas résolu, s'étant même aggravé du fait des conquêtes militaires. Les terres conquises en Italie, puis en Asie, tombant dans l'ager publicus, avaient été, pour la plupart, confisquées par les patriciens ou les militaires. Les tribuns de la plèbe vont se retrouver tout naturellement à la tête du vaste mouvement de revendications de la plèbe qui secoue le IIème siècle av J.C. Mouvement antioligarchique pour la réforme agraire, mais aussi pour l'égalité des pouvoirs entre le peuple et le Sénat. L’épisode le plus important fut l’initiative de deux tribuns de la plèbe, les Gracques, deux frères nommés Tiberius et Caius Gracchus.L'aîné, Tiberius, fit voter en -133 une loi agraire qui visait à distribuer aux plus pauvres des terres de l'ager publicus qui avaient été confisquées par des patriciens. Dix ans plus tard, Caius proposa un ensemble de réformes encore plus audacieuses: redistribution des  terres et distribution aux pauvres de blé à bas prix, loi judiciaire (les jurés ne sont désormais plus choisis dans l'ordre sénatorial mais dans celui des chevaliers, à qui Caius réserve la perception de la dîme d'Asie ainsi qu'un rang spécial au théâtre), programme de constructions et projet d'amélioration du statut juridique des Italiens, et enfin  extension des pouvoirs tribuniciens. Mais les Gracques rencontrèrent une telle opposition de l'aristocratie qu'ils furent massacrés avec leurs partisans.
 Le parti populaire disparut quasiment, même s'il resta des embryons symboliques de démocratie: le tribunat fut conservé mais peu à peu vidé de ses pouvoirs, la plèbe conserva son droit de vote aux comices, mais le système électoral excluait de fait les plus pauvres du vote. Des ambitieux, comme Catilina ou Jules César, essayèrent de s'appuyer sur le peuple, mais seulement pour instaurer leur dictature. Le Sénat conserva en théorie le pouvoir politique, mais il fut de fait éxercé par les chefs militaires qui se livrèrent entre eux une lutte acharnée. La république romaine se termina dans une sanglante et interminable guerre civile. Mais l'institution du principat par Auguste en 27 av. J.C mit en place un pouvoir personnel qu enterra de fait la république. Les empereurs n'auront de cesse de rogner peu à peu les pouvoirs du Sénat, jusqu'à exercer une véritable monarchie absolue.

 Le cénotaphe des Gracques
par Eugène GUILLAUME, 1853,Musée d'Orsay, Paris.


Pons_suffragiorum_Rome
         Les romains préfèrent l'élection au tirage au sort

Le Pons suffragiorum  était un pont de planches élevé temporairement à Rome sur le Champ de Mars pendant les comices, et sur lequel les votants, en sortant du septum, passaient l'un après l'autre pour jeter leurs votes (tabellae) dans l'urne. Le but de cette disposition était d'empêcher la fraude, le tumulte, l'intimidation, et d'assurer, autant que possible, la liberté du vote. Le votant recevait son bulletin des mains d'un officier placé à une extrémité du pont ; il le passait, et à l'autre bout il laissait tomber son vote dans l'urne aux suffrages, puis il sortait de l'enceinte. Le vote secret fut instirué par les lois tabellaires en 139 av J.C



Cicéron rejette le modéle démocratique athènien
 
Cicéron, illustre orateur, écrivain, avocat et homme politique (il fut consul en 63 av J.C, puis sénateur) est resté dans la postérité surtout pour avoir élaboré une théorie politique originale, dans la continuation desillustres penseurs grecs comme Platon  et Aristote. Marqué par les guerres civiles qui déchirent la république (la dernière en date étant celle qui oppose les partisans de Pompée à ceux de César) il prône une politique du juste milieu qu'il nomme concordia ordinum ou consensus universorum bonorum, c'est-à-dire l'alliance des modérés et des "honnêtes gens" contre les extrémistes des deux bords. Dans son Cicéronouvrage  De Republica, il expose ses idées sur le système politique idéal :  le meilleur modèle de constitution à ses yeux est la constitution mixte, offrant à la fois des traits monarchiques, aristocratiques et démocratiques, à condition que tous les éléments de la Cité cohabitent harmonieusement. Cicéron rêve d'une République ouverte aux talents, fondée sur le respect du droit, de la raison et de la justice, gouvernée par des hommes d'élite sachant gouverner et arbitrer grâce à leur vertu et leur autorité, et par un chef (princeps) "bon, sage, éclairé sur les intérêts de l'Etat, jalous de sa diginité, en un mot le véritable tuteur de la république..." (De Rep, II, XXIX, 51)
Mais il condamne la démocratie athénienne, reprenant les critiques de Platon qui affirmait que la démocratie conduisait inévitablement à la tyrannie : "Ainsi ce peuple trop libre se voit bientôt réduit à la plus dure servitude par sa liberté même." (De Rep, I, XLIV, Scipion ) Et plus loin : "Si le peuple domine et qu'il est l'arbitre de tout, alors on dit que règne la liberté, et véritablement c'est la licence..." (De rep, III, XIV, 23 )

 Cicéron fut sauvagement assassiné le 7 décembre 43 av. J.-C sur ordre de Marc-Antoine, par des militaires qu'il avait pourtant défendus lorsqu'il était avocat ! Sa tête et ses mains furent exposées sur le forum de Rome.
Etonnant contraste entre les moeurs politiques de la République romaine et celles de la cité démocratique d'Athènes. l'une recourant le plus souvent à l'assassinat ou la guerre comme moyen d'accession au pouvoir, tandis que l'autre pratiquait la joute verbale et le tirage au sort.  !



                                                                                                                                       La question de l'esclavage antique
rérécolte_des_olives_par_des_esclaves_peinture_sur_vase

Récolte des olives par des esclaves. Amphore, British Muséum


 On a souvent prétendu que la démocratie totale et directe, telle qu'elle existait à Athènes, n'a pu fonctionner que grâce à la présence d'esclaves qui assuraient le travail au champ ou à l'atelier, laissant le temps au citoyen de vaquer à ses occupations politiques. Cornélius Castoriadis et Claude Mossé ont réfuté cette thèse,  montrant par exemple que l'idée démocratique s'était déjà affirmée dès le 8éme siècle avant J.C dans les premières colonies grecques d'Ionie, de Sicile ou d'Italie dans lesquelles l'esclavage était quasi inexistant. L'esclavage était un fait universel à cette époque, alors que la démocratie fut un phénomène unique, spécifique à la cité d'Athènes et ses colonies. L'esclavage a pu faciliter, dans une certaine mesure, le bon fonctionnement de la la démocratie, sans plus. L'appellation de "démocratie esclavagiste" pourrait par contre s'appliquer à la cité de Sparte (qui n'était pas une démocratie) où l'essentiel du travail était effectué par des esclaves publiques (hilotes) issus des anciennes populations soumises par les Doriens, alors que les citoyens passaient l'essentiel de leur temps à l'entraînement militaire. Les institutions spartiates étaient d'ailleurs fort diifférentes de celles d'Athènes, le rôle de l'Assemblée du peuple-citoyen se limitant à la seule approbation ou au refus du choix des dirigeants et de leurs décisions.

 Les esclaves athéniens étaient principalement des non-grecs, capturés lors des guerres ou achetés sur le marché aux esclaves qui se tenait une foi par mois sur l'Agora. Un citoyen modeste n'en avait qu'un ou deux, employés comme domestiques, travailleurs au champ ou dans l'atelier de l'artisan. Les métèques (étrangers non citoyens) avaient aussi le droit d'en posséder. Seuls les riches, propriétaires fonciers, commerçants ou fabricants en possédaient un grand nombre. On a estimé à environ 100 000 le nombre d'esclaves dans la cité d'Athènes (ville plus campagne) vers 400 avant J.C, pour une population d'environ 600 000 habitants. Il existait aussi des esclaves publics travaillant dans les mines d'argent et les moulins, mais aussi dans l'administration et les services publiques (police, éducation, entretien). En Grèce, les esclaves étaient plutôt bien traités, souvent considérés comme des véritables membres de la famille, pouvant même parfois aider à l'éducation des enfants ou être chargés de fonctions importantes chez un commerçant ou un banquier. Cependant ils pouvaient être punis et soumis à la "question", par exemple en cas de vol. Mais si un maître maltraitait son esclave avec démesure, il pouvait être poursuivi en justice et pour le meurtre d’un esclave, la peine prévue était l’exil. L'esclavage était accepté par tous comme un état de fait, naturel (dixit Aristote) mais la réflexion sur l'esclavage commença pourtant à s'esquisser au 4ème siècle, surtout chez les Sophistes et les Cyniques. Il semble même qu'il existât un mouvement pour l'abolition de l'esclavage.


Les révoltes d'esclaves

              Statue_de_Spartacus
Statue en marbre de Spartacus  (Musée du Louvre)

Aucune révolte d'esclaves dans les cités grecques n'a été relatée, sans doute parce que, nous l'avons dit, les esclaves y étaient en général bien traités. Ce statut relativement "privilégié" de l'esclave grec apparait déjà dans l'Iliade et l'Odyssée, les oeuvres d'Homère, qui parle surtout de domestiques (domoi) et de concubines faisant partie de la maisonnée (oikos) des familles aristocratiques. Dans l'Iliade, les relations entre Achille et son serviteur Patrocle sont particulièremet amicales. La seule révolte relatée d'esclaves athéniens fut celle des esclaves travaillant dans les mines d'argent du Laurion, dont la condition était très dure. Ils profitèrent de l'invasion spartiate pendant la guerre du Péloponèse pour s'enfuir. Sparte, au contraire d'Athènes, connut une révolte massive des hilotes lors du séisme de 465. Ceux-ci semblaient être particulièrement maltraités et même, selon Thucidyde, chassés dans des battues par les hoplites pour leur entraînement.(Guerre du Péloponèse)

A l'époque romaine, au contraire, les révoltes furent fréquentes car les esclaves, devenus très nombreux, étaient souvent durement traités, surtout ceux qui travaillaient sur les grands domaines agricoles (Tacite rapporte le cas de 400 esclaves exécutés parce que leur maître avait été assassiné) ou ceux qui étaient utilisés dans les cirques comme gladiateurs. Spartacus, le plus connu, était précisément un gladiateur qui réussit à former une armée de 120 000 hommes pour marcher sur Rome. Il fallut 3 ans aux romains et 6 légions pour en venir à bout ! En 500 avant J.-C,  un soulèvement dirigé contre l'aristocratie eut lieu à Rome. Il unissait des plébéiens et des esclaves, lesquels s'étaient déjà révoltés l'année précédente. En 460, une troupe de deux mille cinq cents exilés et esclaves occupèrent le Capitole et la citadelle et une armée dut être envoyée contre eux.En 419, les esclaves tentent d'occuper à nouveau le Capitole. Lors de la Première Guerre punique, trois mille esclaves et quatre mille alliés se révoltèrent. Mais la République romaine dut encore faire face à de véritables guerres serviles qui éclatèrent en Sicile et Campanie entre 139 et 132 avant J.C, entre104 et 101 et enfin entre 73 et 71 (celle de Spartacus). Si la liberté était leur principale motivation, les révoltés avaient rarement des revendications précises. Certains de leurs chefs se firent élirent rois, d'autres créèrent un éphémère Etat indépendant comme en Sicile.


* Pour une documentation exhaustive sur l'esclavage antique, voir la base de données fournie par l'Université de Franche-Comté sur : http://ista.univ-fcomte.fr/index.php/bdd/esclaves-dependants
        



Retour début de page 



  II- La chrétienté médiévale exclut  la démocratie

Les révoltes paysannes
Révoltes des bagaudes à la fin de l'Empire romain
La résistance paysanne au servage

La Grande Jacquerie de 1358
Les Tuchins du Languedoc
Le soulèvement des paysans anglais en 1381

La guerre des paysans catalans (remences) contre les "mauvais usages"

Emancipation des villes et révoltes urbaines
Chartes et franchises
Les républiques communales d'Italie
La révolution des parisiens de 1356-58 menée par Étienne Marcel
La révolte des Ciompi à Florence (1378):
Les révoltes anti-fiscales en 1382: Harelle et Maillotins 
Les révoltes communales de Castille et du Pays Valencien au début du 16e siècle
Eveil du sentiment national : la révolte du peuple tchèque
Les centres intellectuels aux marges de la Chrétienté
La résistance du monachisme


Après la chute de l'empire romain, le système politique et socio-économique antique fut anéanti au profit d'un système monarchique et vassalique appelé féodalité. Le peuple, redevenu presque entièrement paysan, était totalement soumis à l'autorité temporelle du seigneur et au pouvoir spirituel de l'Église. La chrétienté, omniprésente dans la vie quotidienne et spirituelle, concevait la société selon l'idéal platonicien, divisée en trois ordres: "Ceux qui combattent, ceux qui prient, ceux qui travaillent", expression de l'harmonie voulue par Dieu, unique source légitime de l'autorité.
  Le peuple n'avait le droit que de travailler et d'obéir,  l'espérance d'un monde meilleur dans l'au-delà pouvant seul lui  permettre d'accepter ses souffrances. 
Mais l'esclavage antique, conçu comme une soumission totale de l'individu à son maître, céda la place au servage, simple attachement à la terre qui restait certes contraignant, mais apportait avec lui l'égalité de tous dans la même condition, si misérable soit elle. Ce nouveau sentiment d'homme libre permit le développement d'un esprit de solidarité dans la cadre de la communauté villageoise ou urbaine, contribuant à nourrir une conscience populaire qui deviendra, au fur et à mesure des combats menés contre les abus des puissants, une véritable conscience de classe.



LES REVOLTES PAYSANNES

révoltes_paysannes

Pendant tout le Moyen-Age, la lutte entre seigneurs et paysans est endémique, simple expression, le plus souvent, de la lutte pour la survie d’une population toujours au bord de la limite alimentaire, de la famine ou de l'épidémie. Et même après l'an mille, lorsque la situation des paysans commence  à s'améliorer, les révoltes se multiplient car la pression des seigneurs pour les pressurer se fait de plus en plus forte. Mais, à côté de la lutte pour la survie, la révolte des paysans contre la domination seigneuriale et les privilèges de la noblesse est souvent sous-jacente. On en trouve déjà  l'expression par exemple dans le Roman de la rose écrit à la fin du XIIIe siècle par Jean de Meung :"Noblesse naît de bon courage, car gentillesse de lignage n'est pas gentillesse qui vaille."

Mais c'est surtout au cours des XIVe et XVe siècle que se développe dans toute l'Europe, un profond mouvement de révolte contre la soumission des paysans aux seigneurs féodaux, dans un contexte particulièrement difficile de guerres incessantes, de famines et d'épidémies. C'est évidemment dans les pays où subsistait encore le servage, comme en Angleterre, en Allemagne, en Bohême ou en Espagne que les explosions paysannes furent les plus massives. Elles furent souvent conduites par des chefs charismatiques souvent issus d'un milieu  différent :  petits bourgeois, nobliaux cultivés ou ecclésiastiques acquis aux idées de réforme prônées par Wyclif, Luther ou Jean Huss. Il en fut ainsi de John Ball, meneur des Lollards, qui participa à la révolte populaire anglaise de 1381 et auquel Froissart attibue cette déclaration: " De quel droit ceux qui s'appellent seigneurs, dominent-ils sur nous ? À quel titre ont-ils mérité cette position ? Pourquoi nous traitent-ils comme des serfs ? Puisque nous descendons des mêmes parents, Adam et Ève, comment peuvent-ils prouver qu'ils valent mieux que nous, si ce n'est qu'en exploitant nos labeurs, ils peuvent satisfaire leur luxe orgueilleux ?  "


N.B : La distinction entre révoltes paysannes et révoltes urbaines est pratique, mais un peu artificielle. Un certain nombres se sont en effet déroulées simultanément, parce que motivées par les mêmes raisons ou par simple effet d'entraînement. C'est  surtout vrai en ce qui concerne  la France du XIVe siècle (la grande Jacquerie de 1358 en est le meilleur exemple) pour laquelle une  périodisation semble plus pertinente.
Selon Monique Bourin [1]: les historiens français définissent en général trois périodes:
– une première qui perdure jusqu’au milieu des années 50, marquée par une multitude de révoltes localisées et brèves,
– une seconde période qui s’étend de 1357 aux années 80 où la France est secouée par deux graves et longs cycles de révoltes,
– puis un retour à des révoltes de moins grande ampleur...

Citons aussi la périodisation plus affinée de Mollat et Wolff [2]qui distinguent :
– Une première époque intitulée «les moyens contre les grands», qu’ils caractérisent comme celles de la révolution démocratique,
– Puis les révoltes de la misère, qu’ils font commencer dès le début du XIVe siècle à Paris, où la famine surexcite les haines sociales, qui s’aggravent encore dans un monde ébranlé par la Peste
–Enfin les années révolutionnaires qui ébranlent presque toute l’Europe occidentale (1378-1382)

 
[1]: LES RÉVOLTES DANS LA FRANCE DU XIVe SIÈCLE: TRADITIONS HISTORIOGRAPHIQUES ET NOUVELLES RECHERCHES :http://concours.histegeo.org/Les_revoltes.pdf
  [2]
Michel Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi - Les révolutions populaires en Europe aux XIVe et XVe siècles, Paris, Calmann-Lévy, 1970 (Réédition dans la collection Champs, Flammarion, 1993)


 Les révoltes des bagaudes à la fin de l'Empire romain

bagaudesPillards gaulois par Évariste-Vital Luminais. (Musée de la société historique et archéologique de Langres)

l'Europe a connu des révoltes paysannes bien avant le Moyen-Age proprement dit. Dans la Gaule romaine, durant les trois derniers siècles de l'Empire, les paysans révoltés étaient désignés par le terme de bagaudes (mot celte signifiant combattant) Latinisé en bagaudia, le mot finit par être utilisé de manière très large pour décrire toutes les formes de troubles ruraux en Gaule, y compris de véritables révoltes sociales. Ces mouvements de révoltes sont intéressants dans la mesure où ils se situent pendant cette période charnière qui voit le passage de l'esclavage au servage (servus est remplacé par servitus) dans les grandes propriétés rurales de la Gaule. Réduire la bagaude à un simple brigandage, généré par les misères de cette époque de crise généralisée, comme on l'a affirmé pendant longtemps, est une erreur. Les bandes de pillards sillonnant les campagnes étaient certainement nombreuses à cette époque où les incursions "barbares" se multipliaient du fait de l'affaiblissement politique et militaire de Rome. Mais les mouvements paysans, tels qu'ils sont relatés par les chroniqueurs, semblent avoir été autrement organisés. C'est même une véritable armée, menée par des chefs charismatiques, que décrit l’historien Aurelius Victor. En 285-286, une troupe de paysans, menés par Amandus et Aelianus, aurait ravagé villes et campagnes avant d’être soumise par Maximien.  Une chronique gauloise parle d'un soulèvement massif des paysans gaulois en 435, en relation avec la rébellion d’un certain Tibatto en Armorique. Une révolte bagaude est aussi signalée dans les Alpes à partir de 407.
Qui éta
ient vraiment ces bagaudes révoltés ? Des milices d'auto-défense organisées contre les incursions barbares, des paysans pauvres révoltés contre la tutelle des grands propriétaires terriens, des petits propriétaires, colons ou anciens soldats recasés, en révolte contre le fisc, des séparatistes celtes (particulièrement en Armorique) ou encore des chrétiens persécutés ? On ne le sait pas précisément.

Voir : Peut-on parler de révoltes populaires dans l’Antiquité tardive ? Bagaudes et histoire sociale de la Gaule des IVe et Ve siècles, par Bruno Pottier http://mefra.revues.org/438  
    
Martin Henri. Réflexions sur les Bagaudes. In: Annales de Normandie, 49e année n°1, 1999.  url : /web/revues/home/prescript/article/annor_0003-4134_1999_num_49_1_120
       Annequin Jacques. Juan Carlos Sánchez Léon, Les sources de l'histoire des Bagaudes. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 23 N°2, 1997. pp. 175-176.url : /web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_1997_num_23_2_2628_t1_0175_0000_21

 La résistance paysanne au servage
 

révolte_paysans_normands_997

Extrait du Roman de Rollon de Robert Wace,
à propos de la révolte de paysans normands en 997.

Les paysans ne profitèrent guère de la croissance économique, sensible à partir du Xe siècle, qui était principalement due à l'amélioration des rendements agricoles, obtenue grâce à leur travail et leur inventivité. Car pour la noblesse, les paysans ne représentaient qu'une masse servile, juste bonne à ponctionner et à utiliser pour le travail et l'embrigadement forcés, afin de construire et défendre leurs châteaux, et de guerroyer pour le plaisir et la gloire."Une aristocratie tout entière dominée par l'amour du luxe et le souci de manifester sa grandeur par la destruction des richesses", comme l'a souligné l'historien Georges Duby.*

 Dans toute l'Europe, les paysans  ripostèrent à ce nouvel esclavage dès la fin du Xe siècle. De nombreuses révoltes sont rapportées par des chroniqueurs en Allemagne (Saxe et Brandebourg) en Lombardie et en Catalogne. En France, elles touchèrent plusieurs régions (Berry, Poitou, Périgord) mais c'est la révolte des paysans normands que nous connaissons le mieux, grâce aux récits de deux chroniqueurs, Guillaume de Jumièges, chroniqueur normand du XIe siècle ecrivant en langue romane et Robert Wace, poète anglo-normand du XIIe siècle (voir l'extrait). L'un et l'autre relatent le caractère massif de cette révolte, ainsi que son organisation à caractère démocratique :"Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d'un commun accord un grand nombre de petites réunions dans lesquelles ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d'après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi. Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres. (Guillaume de Jumièges)
La répression terrible qui s'ensuivit  montre bien l'effroi que cette rébellion avait certainement causé.
 

La révolte des Capuchonnés de 1183 est de caractère différent. Menée par un charpentier nommé Durand, qui avait créé une confrérie de pénitents portant le capuchon blanc, elle se voulait au départ un simple "Mouvement de la Paix" comme il en existait beaucoup en cette époque d'insécurité. Les Capuchonnés menèrent la lutte contre les "routiers" (brigands de grands chemins) qui sévissaient dans la région du Puy. Mais bien vite, le mouvement se transforma en une véritable croisade revendiquant l'égalité et exigeant la fin du servage, ce qui entraina un violente réaction de la noblesse qui leva un armée pour les anéantir. "Tous s'efforçaient de conquérir cette liberté qu'ils disaient tenir de leurs premiers parents, au moment de la création, ignorants que la servitude a été la peine du péché", constatait avec cynisme l'évêque d'Auxerre.

En 1196, un berger nommé Guillaume Longuebarbe, se prétendant "sauveur des pauvres" prêcha la lutte contre les riches. Le chroniqueur William de Neubourg lui prête ce discours : "Vous les pauvres qui connaissez les mains dures des riches, puisez à mes sources les eaux de la doctrine du salut, et faites-le dans la joie. Car il vient le temps où vous serez visités. Je séparerai le peuple humble et fidéle du peuple superbe et perfide. Je séparerai les élus des reprouvés, comme la lumière des ténèbres."

La révolte des Pastoureaux de 1251 appelée aussi "croisade des pauvres", n'est pas une révolte populaire à proprement parler, mais est révélatrice de la haine des riches chez les petits paysans de l'époque, haine pouvant être facilement cristallisée par un gourou fanatisé. Conduite par un berger illuminé qui voulait répondre à l'appel du pape pour combattre les turcs, elle dégénéra en croisade contre les riches, et surtout contre les juifs. Les pastoureaux massacrèrent une grande partie des juifs de Marseille, puis ceux de Narbonne, avant de passer en Espagne pour continuer leurs forfaits mais ils furent arrêtés par le roi d'Aragon.

Si le servage avait fini par disparaître en France au cours des XIIe et XIIIe siècles (sauf dans certaines régions reculées comme le Haut Jura) il subsista dans de nombreux pays comme l'Angleterre, l"Allemagne ou l'Espagne. La grande révolte des paysans anglais en 1381 et celle des paysans catalans à partir de 1400  (voir plus bas) sont essentiellemnt dirigées contre la persistance ou la réapparition du servage.

* L'Economie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiévale, Paris, Aubier, 1962, T1, p 128. Voir aussi : Les Trois Ordres, ou l’imaginaire du féodalisme, in Féodalité. Gallimard, 1996. Collection Quarto. p 795-803..

  La Grande Jacquerie de 1358

Jacquerie_1358_Meaux

Miniature du XVe siècle représentant la charge des chevaliers contre les Jacques devant la forteresse de Meaux

C'est dans le contexte de la guerre de cent ans, après la défaite des chevaliers français à Poitiers en septembre 1356 et la capture du roi de France Jean le Bon par les anglais, que nacquit la Grande Jacquerie de 1358, principalement en Île-de-France, dans le Beauvaisis et la Brie. Mouvement spontané d'exaspération, après la désorganisation du pays du fait de la peste noire de 1348 et la poursuite de la guerre avec l'Angleterre qui ravageait la région, mais aussi et surtout contre les taxations seigneuriales et royales. Le point de départ de la Jacquerie est habituel: un banal incident qui met le feu aux poudres: (une échauffourée entre paysans et soldats), des rumeurs amplifiées qui se propagent de village en village, des opérations punitives de paysans échauffés par des forts en gueule, qui font tache d'huile, des  châteaux et "bonnes maisons" attaqués, des pillages, des massacres, des viols puis toute une région qui se soulève (bassin parisien, Normandie, Picardie, , Champagne et confins lorrains)
  Mais la particularité de
la Grande Jacquerie fut, aux yeux des contemporains, le déchaînement populaire contre les nobles,"une sédition cruelle et douloureuse du peuple contre les nobles." (selon un cartulaire de l'abbaye de Beauvais) et son extraordinaire violence:"Mus de mauvais esprit, allèrent par le pays de Beauvaisis, et chaque jour croissaient en nombre, et tuaient tous gentilhommes et gentilles femmes qu'ils trouvaient, et plusieurs enfants (...) Et dirent que tous les nobles du royaume, chevaliers et écuyers, honnissaient et trahissaient le royaume et que ce serait grand bien que tous les détruiraient. " (Chroniques de Froissart)
 Un autre aspect relevé par les chroniqueurs était la diversité sociale des Jacques :"gens de labeurs le plus, , il y avait aussi de riches hommes, , bourgeois et autres." (selon Jean de Venette) On sait en effet que des clercs, des nobles réformistes ou en rupture de ban, des riches paysans céréaliers ruinés par le blocage du prix des céréales et exaspérés par les impôts, des bourgeois ralliés à la révolution parisienne d'Étienne Marcel et toutes sortes de gens déracinés du fait de la peste noire de 1348, se joignirent aux paysans révoltés. Leur principal chef Guillaume Carle,"bien sachant et bien parlant" (Chronique de Jean Le Bel) semble avoir été un habile tacticien, doué de sens politique et de charisme. Il organisa une armée d'environ 6000 hommes et négocia avec Étienne Marcel pour mener des opérations conjointes. L'armée des Jacques fut finalement arrêtée le 10 juin devant Meaux (ou se trouvaient le dauphin et sa par une garnison menée par le roi de Navarre. Ils furent massacrés par dizaine de milliers.

 
Les Tuchins du Languedoc  


Pendaison_meneur_Tuchin

Enluminure de Ferdinand Pertus représentant la pendaison d'un meneur tuchin à Nimes


Moins connue que les grandes Jacqueries du Nord de la France ou d'Angleterre à la même époque, parce que peu relatée par les chroniqueurs, cette révolte qui toucha l'Auvergne à partir de 1363, puis se propagea dans tout le Languedoc (y compris le Velay, le Vivarais et le Rouergue) durant presque une trentaine d'années, ne laissa longtemps dans les mémoires que l'image de brigands ayant pris le maquis (la touche) et vivant de rapines. La réalité est toute autre, comme le montrent par exemple les pièces du procès de novembre 1384*, intenté par le seigneur d'Aiguèze contre les dirigeants de la cité de Bagnols-sur-Cèze pour avoir accueilli les prétendus "brigands". On y apprend qu'il s'agissait de paysans, accompagnés de journaliers agricoles et de jeunes ouvriers au chomage, en révolte contre les soldats qui pillaient, dévastaient leurs champs et perturbaient le commerce {La France, sous le règne de Charlles VI, était alors en pleine guerre de cent ans et le Languedoc était gouverné par le duc de Berry, réputé pour son avidité et sa crauté}

Loin de s'en prendre aux citadins, les Tuchins leur distribuèrent du sel ramassé au grenier à sel de Pont Saint-Esprit et du blé pris au seigneur d'Aiguèze qui le stockait dans son château (car il était aussi visiteur général des gabelles) Ils aidèrent aussi les bagnolais à défendre leur ville et pour différents travaux agricoles et d'entretien. Les Tuchins attaquèrent même une troupe armée qui avait dérobé deux troupeaux de moutons, pour les rendre à leurs propriétaires ! Le "tuchanat" fut donc un mouvement extrêmement populaire, soutenu par les citadins et les autorités consulaires, et même par certains seigneurs.  Il avait en effet contribué à rétablir la sécurité, permis la réouverture des marchés et la reprise des travaux dans les champs.

* Il s'agit d'un extrait d'une traduction des archives conservées à Bagnols, écrites en latin, demandée à l'occasion d'une représentation théâtrale


   (
 Le soulèvement des paysans anglais en 1381

Wat_Tyler_tué_par-le_maire_de_Londres

William Walworth, maire de Londres, tuant Wat Tyler à Smithfield en 1381 (Peinture de Anker Smith, 1754)

L'insurrection paysanne qui se déroula dans le sud de l'Angleterre en 1381 fut sans doute la plus terrible de l'histoire anglaise. La conjonction de plusieurs facteurs explique le déroulement des évènements : une crise du pouvoir entraînée par la mort du roi Rchard III auquel succède son petit fils age seulement de 6 ans, une crise morale causée par les d'explosions successives de l'armée anglaise contre la France, dans un contexte économique et social difficile, aggravé par les effets de la peste noire. C'est la décision du Parlement de lever un nouvel impôt (la poll-tax) en 1377 qui alluma le feu, mais les braises couvaient depuis longtemps dans les chaumières paysannes, comme le nota le chroniqueur Froissart, témoin du soulèvement:"Un usage est en Angleterre (...) que les nobles ont grandes franchises sur les hommes et les tiennent en servage ; c'est à entendre qu'ils doivent de droit et par coutume labourer les terres des gentilhommes, cueillir les grains et amener à l'hötel, mettre en la grange, battre et vanner, et par servage les foins faner et amener à l'hotel, la bûche couper et amener à l'hôtel et toutes telles corvées ; et doivent iceux hommes tout ce faire par servage aux seigneurs. Et trop plus grande foison a de tels gens en Angleterre que ailleurs; et en doivent les prélats et gentilhommes être servis"

 Les paysans anglais révoltés, à la façon des Jacques français de 1358, partirent à l'attaque des châteaux, brûlèrent les livres seigneuriaux. Ils se trouvèrent un chef en la personne de Wat Tyler qui se trouva bientôt à la tête d'une importante armée à laquelle se joignirent des ouvriers et artisans. Plusieurs villes furent prises et l'armée de Tyler arriva devant Londres dans laquelle elle réussit à entrer, grâce à la complicité de ses habitants. "Les commiunes de Londres, dont moult étaient de leur accord, se mirent ensemble et demandèrent : pourquoi ne laisse t-on pas ces bonnes gens entrer dans la ville . Ce sont nos gens et tout ce qu'ils font, c'est pour nous." écrit Froissart. Le roi fut alors contraint d'accepter les revendications avancées par Tyler: l'abolition du servage et l'amnistie générale. Mais le camp royal finit par retourner la situation. Tyler fut tué par le maire de Londres, ce qui entraîna la débandade des insurgés. Le roi revint évidemment sur l'accord conclu avec Tyler et la répression commença.

Le caractère massif de la révolte (on a parle d'une armée de plus de 100 000 hommes) grâce au soutien des classes urbaines révoltées contre l'impôt ou la misère, font la différence avec la Grande jacquerie de 1358 en France. Le caractère massif de cette guerre sociale s'explique aussi par la préparation idéologique du terrain, si l'on peut dire. Car une grande partie des paysans, dont Wat Tyler lui même, était imprégnée des idées propagées par les
 "moines mendiants" (beghards) tel John Ball, disciples de Wyclif, qui prêchaient pour une plus grande égalité sociale et pour la pauvreté de l'Église.[1] C'est ainsi que Froissart rapporte un prêche qu'aurait fait John Ball devant une assemblée villageoise :
" Bonnes gens, les choses ne peuvent bien aller en Angleterre, ni ne iront jusques à tant que les biens iront de commun, et qu'il ne sera ni vilains ni gentilshommes, et que nous ne soyons tous unis. A quoi faire sont-ils, ceux que nous nommons seigneurs? Pourquoi nous tiennent-ils en servage? En quoi peuvent-ils dire ni montrer qu'ils sont mieux seigneurs que nous, fors parce qu'ils nous font gagner et labourer ce qu'lls dépendent ? Ils sont vêtus de velouz et de camocas fourrés de vairs et de gris ; et nous sommes vêtus de povres draps. Ils ont les vins, les épices et les bons pains ; et nous avons le seigle, le retrait, la paille, et buvons de l'eau. Ils ont le séjour et les beaux manoirs ; et nous avons la peine et le travail, la pluie et le vent aux champs ; et faut que de nous vienne, et de notre labour, ce dont ils tiennent les états. Nous sommes appelés serfs, et battus si nous ne faisons présentement leur service. Et si n'avons souverain à qui nous nous puissions plaindre, ni qui nous en veux ouïr ni droit faire ; allons au roi, il est jeune ; et lui remontrons notre servitude, et lui disons que nous voulons qu'il soit autrement ou nous y pourvoirons de remède. Si nous y allons de fait et tous ensemble, toute manière de gens qui sont nommés serfs et tenus en servitude, pour être affranchis, nous suivront ; et quand le roi nous verra ou ouïra, ou bellement ou autrement, de remède il y pourvoira. "

[1] Voir : Wallon Henri. L'insurrection des paysans d'Angleterre en 1381. - J. Wigleff-Wat-Tyler. In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 7e année, 1863. pp. 215-229.
 /web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1863_num_7_1_66733


 
 La guerre des paysans catalans (remences) contre les "mauvais usages"
Guerre_des_paysans_catalans_remences

 Aux environs de l'an 1000, à la suite d'une révolte des nobles contre le Comte de Barcelone, les paysans catalans, qui bénéficiaient jusqu'alors d'une relative liberté, tombèrent sous la coupe des seigneurs qui leur imposèrent une lourde servitude. Les paysans furent désormais considerés comme partie integrante de la terre qu'ils travaillaient. Cette "servitude de la glèbe" fut officialisée en 1150 par la Compilation des Usages de Barcelone, qui admettait les usages seigneuriaux appliqués aux  paysans, appelés desormais "remences". Ces "mals usos" étaient au nombre de six : la remença (paiement qu'effectuait le paysan pour se défaire du pacte qui le mantenait attaché a sa tenure et le rendait dépendant du seigneur), l' eixorquia (droit du seigneur à s'approprier 1/3 des biens du paysan resté sans filiation mâle) l'intestia (taxe imposée aux descendants d'un paysan qui mourrait sans avoir fait de testament), la cugucia (peine imposée au paysan si sa femme était coupable d’adultère), l'arsia (déduction d'un tiers du patrimoine d'un paysan, si sa maison a subi un incendie) et la ferma d’espoli forçada (taxe que devait payer un paysan à son seigneur s'il voulait se marier). puis vint s'ajouter le droit de maltraitance, reconnu en 1202 par le comte-roi Pierre 1er.

Un écrivain du XVe siècle, Francesc Eiximens, décrit ainsi la situation des paysans catalans : Oppresseurs d'autrui sont appelés ceux qui ont seigneurie et en usent cruellement; ils ne se soucient pas de la fin principale pour laquelle Dieu a ordonné la seigneurie en ce monde, laquelle est la conservation de la charité dans les affaires publiques. Mais toute leur volonté tend à ajuster l'argent et les richesses et à tirer de leurs sujets tout ce qu'ils peuvent en avoir, sous quelque pretexte ou titre que ce soit, mauvais ou bon." (Terç del Crestia)

En 1400 éclatèrent les premières révoltes paysannes contre les "mals usos", mais c'est surtout en 1462 qu'une véritable insurrection paysanne se déclencha dans les zones de montagne, notamment dans les Valls d'Hostoles et de Sta.Pau, soulèvement mené par un chef charismatique, Francisco De VerntaIlat. Membre de la petite noblesse, il s'allia aux paysans remences et constitua une armée pour combattre les seigneurs, obtenant le soutien du roi Juan II d'Aragon, alors en guerre contre le comte de Barcelone. Mais Juan II, après sa victoire, refusa d'abroger les mals usos. L'insurrection reprit en 1484 et l'armée des remences défit plusieurs fois l'armée du roi. Ce fut finalement le roi Ferdinand II d'Aragon qui proposa un compromis accepté par les serfs. Le 21 avril 1486 fut signée à Guadalupe la Sentence Arbitrale qui abolissait les "mauvais usages" et le servage dans toute la Catalogne.


Voir sur le sujet : Francesc de Verntallat, capdiel des remences par Miquel Freixa, Editorial Base (en catalan)
Et le très riche site : http://www.remences.com/ (également en catalan, mais avec un résumé en français) accompagné d'une abondante bibliographie



LE MOUVEMENT D'ÉMANCIPATION DES VILLES





Chartes et franchises

Charte_Saint_Quentin
L'enrichissement des villes va pousser leurs habitants à s'unir contre les seigneurs ou le roi pour former des "communes". Le mouvement se développa d'abord dans les riches cités marchandes d'Italie, des Flandres ou d'Europe du Nord (Hanse) qui parvinrent à obtenir de véritables statuts d'indépendance. En France, la conquête de l'autonomie urbaine s'effectua de différentes façons. Ce fut parfois au prix d'une véritable insurrection, comme au Mans en 1070, à Cambrai en 1076, ou encore à Laon en 1112. Mais, le plus souvent, les communautés urbaines trouvaient un compromis pour obtenir leurs privilèges. Tout était affaire de rapport de force : certains privilèges étaient achetés au seigneur, d'autres lui étaient arrachés. Des franchises pouvaient être aussi accordées par le roi lui-même (voir la Charte de Saint-Quentin), mais il gardait le droit de leur retirer (comme à Laon en 1190, ou Paris en 1383) Les chartes ou franchises écrites énuméraient les droits accordés aux communes, pouvant leur accorder une large autonomie. La ville "franche" pouvait par exemple rédiger ses lois, battre sa monnaie, lever une milice et s'affranchir de toutes les servitudes féodales (péages, banalités, servage, etc.) Ce sont les bourgeois (marchands, professions libérales, officiers, etc.) qui gèraient leur ville, nommant prévôts et échevins et formant le conseil municipal. Mais cette suprématie d'une oligarchie patricienne fut violemment contestée par les "petits métiers" , principalement au cours du XIVe siècle. (voir plus bas: les révoltes urbaines). Les rois de France finirent par légiférer pour permettre une meilleure répartition sociale dans les gouvernements municipaux. Ainsi en 1328 Philippe VI accorda à la ville de Montauban une direction paritaire de la cité par cinq consuls populaires et cinq bourgeois.
 Le mouvement d'émancipation des villes introduisit des manières de penser et des attitudes étrangères au monde féodal et prépara les esprits à l’ouverture démocratique. On notera par exemple le rôle important joué par les institutions communales pendant la révolution française, oula  Commune de Paris en 1871.
 
Charte de Saint-Quentin accordée par Philippe-Auguste en 1195
Lire le texte de la charte : http://stqvillhist.free.fr/056CharteTextePhilAug.htm

    
Les républiques communales d'Italie
Republiques_médiévales_ItalieUn juriste expliquant la loi (miniature de 1350, Cèséne, bibliteca Malatestiana)
 
  L'Italie, pour échapper à la tutelle de l'empire germanique, se couvrit de cités-états auto-gouvernées. "Presque toute la terre est divisée en cités (...) et ses habitants aiment si fort la liberté qu'ils refusent toute idée de pouvoir et préfèrent , pour les diriger, des consuls à des chefs." raconte l'évêque Otton de Freising, neveu de l'empereur, qui visita l'Italie en 1154. A l'instar des grandes cités maritimes Amalfi, Venise Pise et Gènes, la plupart des villes de Lombardie et de Toscane s'érigèrent en communes à partir de la fin du XIe siècle (Milan en 1097). Le gouvernement y était exercé par un collège de consuls choisis parmi les riches aristocrates. Riches et puissantes, les cités d'Italie du nord, alliées dans la ligue lombarde formée par la cité milanaise, réussirent même à écraser en 1176 l'armée de l'empereur Frédéric Barberousse, lequel reconnut la souveraineté de 25 cités italiennes en 1183 (paix de Constance) Ces cités purent alors affiner leur administration, souvent inspirée du droit romain, et agrandir leur territoire en englobant les campagnes environnantes pour former des comtés (contado).

 
Mais les luttes pour le pouvoir entre familles et groupes sociaux devinrent si exacerbées que les cités cherchèrent des méthodes pour calmer les passions. Le recours à un conciliateur appelé podestat fut la plus utilisée. Obligatoirement Issu d'une cité étrangère, il était choisi pour ses qualités humaines et intellectuelles ou son prestige social et militaire. L'assemblée des citoyens (arengo) lui attribuait les pleins pouvoirs pendant un an afin de "régir, unifier, rassembler, et conserver" (comme le précise un document de Crémone du début du XIIIe siècle). Beaucoup de podestats accomplirent leur charge avec succès et furent même reconduits plusieurs années, comme le milanais Guglielmo da Osa, podestat successivement de Brescia, Vérone et Pavie, auquel on doit la construction des magnifiques palais. Mais d'autres furent moins bien accueillis, tel le podestat de Plaisance qui fut chassé de la cité en 1218 à la suite d'un émeute populaire. Il faut dire qu'à partir du XIIIe siècle, le peuple commence à s'organiser pour exiger une plus grande égalité sociale, juridique et politique entre riches et pauvres. Le peuple nomme ses propres conseillers  et capitaines pour le représenter et impose des réformes judiciaires, fiscales et même des règlements urbains pour limiter l'appropriation privée de l'espace urbain et préserver l'espace public. A Bologne, Florence ou Pérouse, le peuple parvient à prendre effectivement le pouvoir et promulgue des lois visant à limiter la puissance de l'aristocratie (telle l'ordonnance anti-magnats promulguée à Bologne en 1249)
 
 Deux autres méthodes visant à préserver la concorde dans la cité furent aussi utilisées: le bannissement et
le tirage au sort.
La mise au ban de la cité (bando) fut mise en place dès le XIIe siècle à l'encontre des accusés ne se présentant pas à leur procès. Ils étaient alors jugés coupables et privés de leurs droits judiciaires. Cette procédure fut élargie lors du conflit entre l'empereur et la papauté à partir de 1250. Les partisans du pape ((guelfes) l'utilisèrent pour exclure de la cité les partisans de l'empereur (gibelins) Ceux-ci étaient mis en résidence surveillée à l'extérieur de la cité. Enfin, dans les cités où le parti populaire réussit à s'imposer à la fin du XIIIe siècle, le bando devint une arme redoutable contre les "ennemis du peuple".  Des listes de citoyens susceptibles de nuire au peuple furent dressées et des procès intentés contre des magnats par des citoyens, déclarant avoir subi une offense ou un dommage de leur part. Les peines encourues pouvaient aller de l'amende, la privation des droits judiciaires et politiques, jusqu'au bannissement définitif avec confiscation des biens. Une image infamante représentant le citoyen banni avec une bourse autour du cou était alors affichée su un mur du palais communal.
  Quant au tirage au sort, il fut introduit par exemple à Venise en 1298, pour sélectionner les électeurs du Doge (procédure utilisée jusqu'à 1797) ainsi qu'à Florence où, après 1328, la plupart des charges de gouvernement, des fonctions administratives et une bonne partie des fonctions judiciaires furent réparties selon une méthode aléatoire (tratta)Le pouvoir municipal florentin était assumé par neuf prieurs représentant les corporations de métier. Ceux-ci choisissaient parmi eux, pour deux mois seulement,.un gonfalonier de justice remplissant la fonction de seigneur de la cité et de chef de la force armée. Plusieurs conseils complètaient ce dispositif institutionnel. La rotation très rapide des charges était sensée empêcher une prise du pouvoir par l'oligarchie. Mais cette démocratie exceptionnelle pour l'époque, avait ses limites car elle excluait du pouvoirles petits métiers ("arts mineurs") et les prolétaires. C'est d'ailleurs Florence qui connaîtra la plus forte explosion sociale avec l'insurrection des Ciompi (voir plus bas)

Tous ces instruments de gouvernement rappellent évidemment ceux de la démocratie athénienne, au point que certains historiens [1] sont allés jusqu'à parler d' "essai de démocratie médiévale". Et Claude Lefort écrit: "On reste frappés par une conjonction de représentations qui marquent une rupture avec l'univers mental dans lequel les hommes avaient évolué au cours du Moyen-Age. Disons aussi brièvement que possible que l'éthique politique, l'éthique du commerce, l'éthique de la connaissance se confondent, tandis que s'impose l'idée, soit de la supériorité de vida activa sur la vida complentativa, soit d'une égale dignité entre l'une et l'autre. La noblesse est censée résider dans le travail, non dans la naissance. ; la jouissance de la liberté, résider dans l'exercice des droits et l'accomplissement des devoirs des citoyens. La défense de la cité devient l'affaire des citoyens qui, en l'assumant, militent pour une cause universelle..." (Extrait de l'article L'Europe, civilisation urbaine, Revue Esprit, mars-avril 2004)

[1] J.Dalarun, Gouverner, cest servir, Essais de démocratie médievale, Alma 2012


 Les révoltes urbaines


cavalieri
Elles furent au moins aussi nombreuses que les révoltes paysannes et même parfois simultanées, mais c'est surtout à la fin du XIVe siècle que les révoltes se multiplièrent un peu partout en Europe, jusqu'à atteindre un paroxysme entre 1350 et 1385, qui fit croire aux riches qu'une révolte mondiale était en cours.  Il faut rappeler que les deux siècles précédents avaient connu une forte expansion économique et démographique, accompagnée d'une hausse des prix, bonne pour les affaires, mais pas pour le peuple dont les revenus stagnaient (des grèves sont attestées entre 1240 et 1255 à Evreux, Pontoise et Senlis) L'enrichissement des bourgeois, qui dirigeaient les villes dans leur seul intérêt, était de plus en plus mal ressenti. C'est ainsi que le chroniqueur italien, Stefani, décrit en 1289 la situation à Florence: "Les grands étaient orgueilleux et traitaient mal les marchands et les artisans. Les citoyens accédant aux offices de Prieurs ne cherchaient pas à observer les lois, mais à les corrompre. Si un de leurs amis ou parents était passible d'une peine, ils prenaient soin, avec le concours de la Seigneurie et des officiers, de dissimuler leurs fautes, afin qu'ils restassent impunis. Ils ne veillaient pas sur le patrimoine de la Commune, et trouvaient ainsi le moyen de la voler. De la sorte, ils tiraient beaucoup d'argent de la caisse de la Commune, sous prétexte de rémunérer des hommes qui l'auraient servie. Les faibles n'étaient pas secourus, mais les grands leur faisaient du tort, et les "gras" qui occupaient des charges et étaient apparentés aux grands agissaient de la même manière." En 1413, l'ordonnance dite "cabochienne" présentée devant les états généraux, dénonce en ces termes la corruption des officiers royaux: « Si suivant l'avis des gens sages, vous examinez les biens qu'ils avaient avant d'entrer en charge... et que , déduction faite de leurs gages ordinaires, vous considérez les trésors qu'ils ont amassés, les immenses propriétés qu'ils ont acquises, les somptueux palais qu'ils se sont construits, les brillantes alliances qu'ils ont obtenus pour leur fils, leur filles et leurs petites filles, vous reconnaîtrez que toute cette fortune aux dépens de votre trésor et que vous pouvez à bon compte les contraindre à restitution. » La toile de fond des révoltes qui jalonnent le "long XIVe siècle" (1280-1420) est nette: l'enrichissement des élites (les gras) est devenue intolérable aux yeux des gens du commun et révoltante pour les plus humbles (les menus). Cette nouvelle oligarchie citadine et bourgeoise tient jalousement et sans partage les rennes des États, royaumes, républiques ou cités, profitant du boom économique commencé au XIe siècle, évinçant peu à peu la vieille noblesse rurale.

Si les révoltes furent innombrables, simples commotions éphémères ou émotions violentes, toujours suivies de répressions terribles, il serait cependant erroné de les mettre toutes sur le même plan en les qualifiant de "luttes de classes". Trois motivations dominent les agitations du XIVe siècle: le  partage du pouvoir, la juste répartition des charges fiscales et l'organisation du travail. Une seule de ces motivations peut suffire à expliquer une révolte, mais il est plus fréquent que deux, voire les trois ensemble se conjuguent. De plus, les révoltes diffèrent souvent d'une région, d'une ville, d'un village à l'autre et varient en fonction des circonstances, des acteurs et des  cultures locales et du fait  de la grande diversité des catégories sociales et des situations politiques de l'époque. Comme le précise Michel Mollat :"Bien avant les difficultés du milieu du siècle, il régnait en France une tension assez vive pour qu'aux conflits limités et sporadiques, succédât une situation franchement trouble . Il en était de même un peu partout.[1]

  La révolte des parisiens en janvier 1307, par exemple, ne fut qu'un feu de paille qui ne dura qu'une journée. Elle fut déclenchée par l'annonce d'une dévaluation monétaire de 40% par Philippe Le Bel, qui avait provoqué une flambée des prix et des loyers. Les émeutiers s’en prirent au maître de la monnaie Étienne Barbette et à ses biens, puis allèrent assiéger le Temple où le roi s'était réfugié. La ville reprise, 28 maîtres de chacun des principaux métiers furent pendus, l'émeute n'ayant pourtant pas fait de victimes.

 Certaines révoltes furent clairement et exclusivement anti-fiscales, mobilisant et réunissant souvent (au début tout du moins) toutes les classes sociales. Ce fut le cas des révoltes de 1382 (voir plus bas) provoquées par le rétablissement des impôts par Charles VI, supprimés en 1380 par son père Charles V.

 Les révoltes des petits métiers (on a même parlé de révolutions) restent les plus nombreuses aussi bien en France que dans toutes les régions de l'Europe connaissant un fort développement industriel. Ces révoltes mêlent généralement deux types de revendication:
Des revendications portant sur les conditions
ou la durée du travail C'est la cas par exemple des émeutes de Provins en 1281, 1315, 1324 et 1342, ou du mouvement des vignerons d’Auxerre en 1393-41
Des r
evendications politiques visant à imposer à l’oligarchie municipale davantage de démocratie et de proportionnalité fiscale. Ce fut le cas des Ciompi de Florence  ou des Ongles bleus (teinturiers) des villes flamandes.[2]

 Les révoltes que l'ont pourrait qualifier de purement politiques sont plus rares au XIVe siècle. Nous voulons parler de celles qui remettent directement en cause le pouvoir en place. Car il faut, pour cela, une conscience révolutionnaire fondée sur une pensée politique et des chefs porteurs de cette conscience. La lutte des petits métiers pour le partage du pouvoir dans le cadre de villes ou de cités-états comme en Italie peut néanmoins être considérée comme un embryon des révolutions politiques qui éclateront quelques siècles plus tard. Citons aussi la révolte des parisiens de 1357-58 menée par Etienne Marcel qui prit un caractère politique certain (voir ci-dessous)
 
Certaines révoltes se rattachent plutôt aux conflits entre royaumes, seigneuries ou cités. La révolte des Cabochiens à Paris en 1413 par exemple, ne peut se comprendre hors du contexte de la guerre de cent ans et la guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs.

[1]  Michel Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi  (op. cit, p. 96)
[2] Voir le récit et l'analyse de Paul Lafargue: Les luttes de classes en Flandrede 1336-1348 et de 1379-1385, 29 janvier 1882 https://www.marxists.org/francais/lafargue/works/1882/01/flandre.htm
  A consulter : S. K. Cohn,Lust of Liberty, The politics of social revolt in medieval Europe 1200-1425, Harvard University, Cambridge Ma. 2006, avait été précédé de Popular Protest in Late Medieval Europe, Manchester 2004.S. K. Cohn,

Les plus omportantes révoltes du XIVe siècle

1296-1313 :  "révolution des métiers" dans les villes flamandes. Pierre de Coninc mène l'émeute de Bruges, puis lève une armée qui bat le roi de France en juillet 1302. La paix d'Anglour signée en 1313 consacre la victoire des petits métiers qui obtiennet l'accès aux charges municipales. Mais la rivalité entre tisserands et foulons, attisée par Jacques van Déchevelât, entraîna des massacres en 1345 et 1350 et les foulons perdirent tous leurs droits.
  1323-25 et 1328 : nouvelle révolte des villes flamandes qui rejoignent l'action paysanne contre les impôts. L'agitation reprend en 1328, prenant un caractère politique dirigé contre le Conte de Flandre. L'intervention du roi de France est suivie d'une terrible répression.  Plusieurs villes perdent leurs privilèges.
1336 : révolution communale à Zurich, aboutissant à la représentation de 13 corporations de métiers dans le conseil  municipal.
1344-47 : nombreuses émeutes dans les cités italiennes du fait de la famine. A Florence le palais des Prieurs est attaqué. A Sienne, les émeutiers en armes occupent la ville et pillent les maisons des riches.
20 mai 1347 : Cola di Rienzo instaure une dictature populaire à Rome. Les nobles furent pourchassés, leurs château occupés et les taxes seigneuriales supprimées. Il est chassé du pouvoir le 15 décembre.

5 mars 1356 : émeute populaire à Arras. 17 nobles sont tués.
Mars 1357 : révolte anti-fiscale du "Capage" à Toulouse.
1357 : émeutes anti-fiscales à Amiens. 
1357-58 : Soulévement des parisiens menés par Etienne Marcel. Emeutes à Laon.
Juin 1358 : soulèvement des rouennais qui s'emparent du château.
Eté 1358 : « Grande jacquerie » en Ile- de- France.
1359 : révolte des foulons gantois
1363-1384 : révolte des Tuchins d’Auvergne.
1368 et 1371 : violentes émeutes à Sienne.
1368 : soulèvement à Augsbourg (Allemagne)

1378 : révolte des Ciompi à Florence.
Pâques 1378 : révoltes anti-fiscales au Puy et à Nîmes.
1379-82 : révolution communale à Gand. Le mouvement gagne Bruges et Ypres et aboutit en soulèvement armé mené par Philippe Artevelde contre le Comte de Flandre, contraint de faire appel au roi de France en 1382.
Octobre 1379 : émeutes à Montpellier, Clermon-l'-Hérault et Alès.
 
1380 : agitation anti-fiscale à Rouen, Chartres, Compiègne, Laon. Agression d’agents fiscaux à Paris.
1378-1384 : révolte des Tuchins en Languedoc
1381 : émeutes anti-fiscales à Saint-Quentin. Massacre de bourgeois à Bézier. Nouvelle révolte de Gand.
1381 : révolte des travailleurs anglais.
1381-85 : actions des petits métiers pour la reconnaissance de leurs droits dans les villes hanséatiques d'Allemagne (Brunswick, Lubeck, Cologne) La conjuration de Lubeck est déjouée en 1884.
1382 : révolte de la Harelle à Rouen et des Maillotins à Paris.
1413 : révolte des Cabochiens à Paris.
1415 : le supplice de Jean Huss à Prague déclenche le soulévement de la Bohême.
2 octobre 1461 :   « Micquemacque » de Reims (révolte anti-fiscale)


  La révolution parisienne de 1356-58 menée par Etienne Marcel
Etienne Marcel

Figure mythique de l'histoire de France, Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, a été tout à la fois adulé ou honni. L'historiographie en a fait un précurseur de la révolution de 1789, une sorte de Mirabeau ou de Danton, héros républicain pour les uns, simple agitateur ambitieux ou traître à la patrie pour les autres, suscitant des débats si vifs que sa statue fut même déboulonnée de l'Hotel de ville de Paris sous le règne de Louis-Philippe. [1]
Il est vrai que certaines similitudes entre la situation politique de la France en 1356 et en 1789 (effondrement du pouvoir royal, crise financière,menant à une convocation des états généraux, insurrection populaire parisienne, bourgeoisie avide de liberté politique, chef charismatique, etc..) peuvent prêter à une interprétation de situation révolutionnaire. Il est vrai aussi que la promulgation de La Grande Ordonnance de 1357 [2] fut un acte révolutionnaire qui, si celle-ci avait été appliquée, aurait fait du régime politique français une monarchie parlementaire, un peu comme la Grande Charte l'avait fait pour l'Angleterre en 1215. Mais la comparaison avec 1789 s'arrête là.
Si le peuple parisien a soutenu Étienne Marcel dans son action réformatrice, c'est plus par intérêt que par conviction. L'opposition aux impôts et à toute manipulation monétaire restait la principale motivation des artisans et marchands parisiens. Déjà le 20 janvier 1357, après l'entrevue martiale d'Étienne Marcel avec le dauphin qui avait refusé toute concession, l'appel à la grève contre la dévaluation monétaire fut massivement suivie "et ledit prévost fit commander à toute la dicte ville que chacun s"'armât." (Les grandes Chroniques de France) Mobilisation qui força le dauphin à convoquer de nouveaux états généraux et à accepter la Grande Ordonnance dont certaines mesures ne pouvaient qu'enchanter les parisens, comme la surveillance des officiers royaux et le renvoi d'un grand nombre d'entre eux, et plus encore, l'interdiction des réquisitions forcées (droit de prise) et surtout la possibilité faite aux petites gens de résister aux preneurs même par la force. Mais Étienne Marcel se retrouva vite dépassé par le mouvement populaire qui mena à l'attaque du Palais-Royal le 22 février 1358 par au moins 3000 artisans armés, se soldant par l'assassinat de deux maréchaux et l'agression du dauphin, forcé de se coiffer du chaperon rouge et bleu du prévôt. Le discours d'Étienne Marcel qui s'ensuivit, depuis la maison des piliers, ancien hôtel de ville (voir dessin) fut mémorable:
"Parisiens, nous venons de faire un grand exemple, et de prendre un grand engagement. Depuis longtemps, on méprisait nos supplications, on ne tenait compte de nos sacrifices, on se riait de nos misères. Le peuple lassé s'est levé enfin contre ses oppresseurs. Le glaive du peuple vient de hâter une justice trop tardive et d'immoler à la liberté les principaux instigateurs de la tyrannie. [...] Parisiens, décidez maintenant si je mérite l'infamie ou l'estime, l'échafaud ou l'honneur de vous conduire. [...] Français, souvenez-vous que vous êtes aussi les fils et que vous portez le nom de ces guerriers francs qui ont fondé ce royaume par leur valeur. Si vos ancêtres, tous soldats, n'ont point eu, comme les aïeux de ces nobles si hautains, des domaines et des fiefs à nous transmettre, du moins ils étaient libres. Pourquoi les nobles prétendraient-ils avoir hérité du droit de vous opprimer, plutôt que vous, de la liberté ?"
Mais Paris n'était pas la France. Tous les efforts déployés par le prévôt pour se rallier les autres villes furent vains, comme son soutien militaire à Guillaume Carle devant Meaux n'empêcha pas l'écrasement de l'armée des Jacques le 10 juin 1358. Et son alliance avec le rival du dauphin Charles de Navarre lui fut fatale.


[1] Voir la mise au point de Amalvi Christian. L'érudition française face à la révolution d'Étienne Marcel : une histoire mythologique ? (1814-1914). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1984, tome 142. pp. 287-311
        /web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1984_num_142_2_450345
[2] Voir    http://www.codes-et-lois.fr/feeds/wikipedia/_7aa384cbb777243c88deee564bf482c1

  La révolte des Ciompi de Florence (1378)

Ciompi_1378Gravure représentant les travailleurs de la laine (Ciompi) à Florence

  L'insurrection populaire qui toucha Florence en 1378 est certainement celle qui illustre le mieux le combat éternel des hommes pour la démocratie et l'égalité. Le plus surprenant est que cette révolte se déroula dans l'une des plus prospères cités d'Italie et d'Europe et dans la plus démocratique de son temps sur le plan des institutions. Mais faut-il s'en étonner ? Car la prospérité, reposant sur la fabrication et le commerce de coûteux tissus ne bénéficiait qu'aux riches propriétaires de manufactures textiles (Florence en comptait 179 à cette époque) groupés dans la confrérie de l'Art de la laine (laianoli) et à ceux qui faisaient le négoce de la matière première  ou des tissus. Mais les ouvriers de ces ateliers (environ 10 000) continuaient à vivre misérablement en travaillant jusqu'à 16 heures par jour, préparant, peignant, cardant, teignant la laine dans des conditions très dures. On les qualifiait du terme dégradant de popolo minuto, sottoposti ou ciompi. Mais ce dont ils souffraient le plus, c'était surtout le manque de considération dont ils faisaient l'objet de la part de ceux qui s'enrichissaient sur leur dos, les grassi ou magnati, qui monopolisaient le pouvoir à leur profit et leur en refusaient l'accès, refusant de reconnaître leur métier même comme un 'art mineur" (14 arts mineurs étaient reconnus comme celui des fripiers, des chaussetiers et corroyeurs) "Nous bouleverserons la cité, nous tuerons et dépouillerons le riche qui nous a méprisés; nous deviendrons maîtres de la cité, nous la gouvernerons  à notre gré et nous serons riches."[1] Ces propos naïfs furent ceux d'un ouvrier drapier écrivant à un ami, relevés lors du jugement des Ciompi. Il résume bien la double humiliation d'être pauvre et non considéré comme un égal.
 
 Une première révolte de ce prolétariat urbain, grossi sans cesse par l'afflux de paysans pauvres attirés par la renommée de richesse et de liberté de la cité Florentine, avait déjà eu lieu en 1342. Les Ciompi avaient alors obtenu une hausse importante de leurs salaires, le droit de s'organiser en corporations et de créer une milice. Mais ces acquis furenr rapidement supprimés. Depuis lors, leur mécontentement, ponctué de grèves et de révoltes fréquentes, allait croissant.

 Le déclenchement de la révolte ne fut pas le fait des Ciompi eux-mêmes, mais des artisans lainiers protestant contre une mesure visant à durcir les conditions d'adhésion à
la confrérie des Arts de la laine. Ce mouvement était dirigée par le prieur et gonfalonier Sylvastro dei Medici qui se présenta comme le défenseur des pauvres et menaça de démissionner aux cris de "Vive le peuple !". Le 22 juin 1378, une manifestation dégénéra et une douzaine de palais furent pillés et incendiés. La Seigneurie tenta de modérer la répression et de négocier, mais le mouvement s'élargit et se durcit : les compilai se mobilisaient à leur tour. le 21 juillet, les insurgés envahirent la Palais vieux (siège de la Seigneurie) pillèrent le grain et s'emparèrent de l'étendard de la ville pour signifier qu'ils en étaient devenu les maîtres. Une pétition fut présentée aux prieurs au nom des Arts mineurs et du populo minuto. Elle demandait l'accès de tous les métiers aux fonctions municipales, l'abolition des emprisonnements pour dettes et une amnistie générale. Rien de bien révolutionnaire ! Mais le lendemain 22 juillet, les prieurs, terrorisés, abandonnèrent le pouvoir. "Eux sortis, la porte du palais fut ouverte et le peuple entra. Un certain Michele di Lando, contremaître des cardeurs de laine, avait en main le gonfalo du populo minuto qu'il avait pris dans la maison du bourreau (..) Quel succesiion de tensions et de nouveautés ! Dieu bon, quel grand miracle tu nous a fait voir !".raconte le chroniqueur Alamanno Acciainoli [2]. Le nouveau pouvoir se mit en place, dans la liesse générale, sous la direction de Michele di Lando nommé Gonfalonnier. Un conseil de 37 membres, choisis par acclamation, représentait les Arts majeurs, les Arts mineurs et les  trois nouveaux Arts du popolo minuto. Une milice civique fut crée le 25 juillet. Mais des problèmes économiques et financiers, liés à la baisse de l'activité lainière (de nombreux manufacturiers s'étaient enfui)s et à la désorganisation du Comté à cause des évènements, ne tardèrent pas à se manifester. Le 27 août, le Conseil décida la suspension du paiement de la dette publique, la révision de l'assiette de l'impôt directe et un emprunt forcé sur les plus riches. Mais aucun programme social visant à améliorer les conditions de travail et les salaires des Ciompi ne fut décidé. Ceux-ci jugeaient leur représentation au conseil insuffisante, du fait du maintien du  système censitaire qui ne permettait qu'à environ 2000 membres des trois nouveaux Arts mineurs assujettis à l'impôt d'être éligibles (6 membres du Conseil sur 37 étaient des Ciompi). Quant à leur principal représentant, le gonfalonnier Michele di Lando, il fut accusé de corruption pour avoir accepté une rémunération et des faveurs. Les plus intransigeants des Ciompi, fanatisés par  un certain Luca de  Panzano, s'appelant désormais le peuple de Dieux, marcha le 31 août sur le Palais Vieux pour exiger l'éviction des traitres du Conseil. Michele di Lando n'accepta pas de recevoir ses anciens compagnons et  appela la garde. Il s'ensuivit une véritable bataille de rue où beaucoup furent tués, blessés ou emprisonnés. De nombreuses condamnations à mort ou au bannissement furent ordonnées et les Arts mineurs supprimés. Avant d'être décapités, les deux meneurs des Ciompi prononcèrent cette phrase : "Que tu saches, Dieu, comment nous mourons par une très grande injustice, mais si par nous on doit raccommoder cette terre, nous mourrons contents." [3]

  Cette révolte des ouvriers des manufactures lainières de Florence s'inscrit dans un large mouvement social touchant une grande partie de l'Europe pendant le XIVe siècle. Il concerne principalement le secteur textile, industrie la plus importante de l'époque  par sa production, sa main d'œuvre, ses bénéfices et son organisation pré capitaliste. Les salaires y étaient évidemment très bas, les conditions de travail harassantes et les heures de travail nombreuses. Situation ressentie d'autant plus intolérable par les ouvriers que le textile manufacturé demeurait une industrie de luxe destinés à l'habillement ou l'habitation des riches. Lutte de classes, certes, mais aussi combat pour plus d'égalité, de démocratie et de reconnaissance de la dignité humaine. Les Ciompi ne furent d'ailleurs pas les seuls à revendiquer leurs droits politiques. Dans plusieurs cités-état italiennes, il y eut des révoltes similaires (Sienne en 1335) mais aussi dans de nombreuse villes drapières du nord de l'Europe. En Flandre, les artisans du textile, nommés "communiers", s'étaient révoltés dans les années 1280 pour obtenir également la reconnaissance de leur corporation et leur représentation dans le gouvernement municipal. Citons aussi la révolte des ouvriers du textile à Gand en 1338 et 1379, puis à Bruges, Liège, et Ypres.

[1]
Michel Mollat, Philippe Wolf, Ongles bleus, Jacques et Ciompi  (op. cit, p. 155)
[2] ibid. p. 151
 [3] Cité par Alessandro Stella, Florence 1378, Les ciompi prennent le pouvoir, revue Histoire, n° 404, oct

   Les révoltes anti-fiscales en 1382 : Maillotins de Paris et Harelle de Rouen

revolte_des_maillotinsHarelle_Rouen_1382



L'ordonnance du 17 janvier 1382 établissant une taxe sur les denrées comestibles, prélevée directement sur les marchés, déclencha des émeutes dans plusieurs villes de France. La révolte de la harelle à Rouen débuta le 27 février, le même jour Caen se souleva, puis Falaise, Orléans, Reims, Amiens, Laon…et Paris le 1er mars, baptisée révolte des Maillotins.Un fermier du fisc avait voulu saisir les marchandises d'une vendeuse de cresson qui ne voulait ou ne pouvait pas payer la taxe. C'est au cri de "A bas les impôts"  que la marchande ameuta les autres chalands qui la secoururent et massacrèrent le percepteur. Une foule se forma rapidement et se rendit à l'Hôtel de Ville pour y prendre des maillets plombés destinés à la défense de Paris contre les envahisseurs. Mais les "Maillotins", représentant les petits métiers urbains parmi lesquels se distinguaient les bouchers de la Porte, commirent l'erreur de libérer les prisonniers. Les vagabonds et les larrons débordèrent leurs libérateurs et se ruèrent au pillage ; l'émeute se transforma en chasse aux riches. Des hôtels furent dévastés et incendiés et trente meurtres furent perpétrés. Parmi les victimes se trouvaient des collecteurs d'impôts et seize juifs, victimes de leur réputation d'usurier.
 
En fait, c'est un véritable soulèvement général qui touche le royaume de France entre 1378 et 1385. Si le refus des impôts est toujours le leit-motif des émeutiers, il révèle une souffrance profonde des petites gens gravement touchés par les mauvaises conditions économiques de l'époque, avec le retour des 3 plaies : guerre, peste et famine (la famine de 1375 avait été terrible). Si les petits artisans furent généralement les instigateurs des troubles, ils furent vite débordés par ceux que les chroniqueurs on qualifié avec dédain hommes de vil statut, infimes, rustres, gens d'étrange besogne, bref tous les miséreux de plus en plus nombreux qui peuplaient les villes. Les chroniqueurs rapportent aussi la présence d'agitateurs, démagogues souvent issus des classes supérieures  et même d'agents extérieurs. Un moine de Saint-Denis écrit : "Presque tout le peuple de France s'était soulevé et était agité d'une grande fureur, et comme le rappelle la rumeur publique, il était excité par des messagers des Flamands eux-même travaillés par la peste d'une rébellion semblable, et stimulé aussi par l'exemple des Anglais." 
[1] Rumeur ou réalité ?

 Les cibles des émeutiers sont aussi riches d'enseignement: outre les agents du fisc, ce sont aussi les hommes de loi (notaires, avocats) qui furent visés en tant que conservateurs des lettres, registres de procès et de comptes (des livres d'archives furent aussi brulés au Châtelet). Ce qui n'est pas sans nous faire penser aux paysans révoltés de 1789 qui attaquèrent les châteaux pour brûler les "terriers", symboles de leur servitude. Quant aux juifs, autre cible des révoltés, ils représentaient évidemment l'argent, l'usure et la banque, autres bouc-émissaires habituels à cette époque déjà.

 A Rouen, le gouvernement royal fit exécuter les principaux acteurs de la harelle, ordonna la destruction de certaines fortifications, ainsi que le retrait des cloches du beffroi. La ville perdit les privilèges commerciaux qui faisaient la fortune de ses marchands. Une seconde harelle secoua la ville en août 1382, lors de la levée d'une nouvelle aide. Elle fut durement réprimée dans les jours suivants par des bannissements et de nombreuses amendes. Il en fut de même à Paris qui perdit en 1883, et pour plusieurs années, ses principaux privilèges et même sa municipalité.

[1] Cité par  M. Mollat, op. cité, p. 180


 Les révoltes communales de Castille et du Pays valencien  au début du XVIe siècle 
revolte_des_comunidades_de_Castille_1520
  L'avènement de Charles Quint sur le trône espagnol en 1516, élu empereur germanique en 1519, fut plutôt mal accueillis par les Espagnols qui se méfiaient de ce roi "étranger". Mais le changement de dynastie fut surtout un prétexte pour les Cortès de réaffirmer leurs droits. Cette assemblée, qui représentait les grandes villes de Castille, avait pris un rôle important à l'époque des rois de Castille, rôle que la double monarchie d'Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon avait commencé à lui contester. La rébellion dite des Comunidades (Communes) lancée par les autorités municipales de Tolède, bientôt suivie par la plupart des grandes villes, éclata précisément au moment où Charles Quint convoqua les Cortès en 1520, pour la promulgation d'un nouvel impôt. Les Comunidades rédigèrent une Charte affirmant le refus de tout impôt nouveau, le rejet de l'empire et la menace de rébellion en cas de refus par le roi. Cette charte était nettement inspirée du courant de pensée dite scolastique qui s'était développé à l'Université de Salamanque, la plus ancienne et illustre université d'Espagne. Cette pensée, surtout issue de membres de l'ordre dominicain (autour de Francisco de Vitoria) peut être résumée par cette formule d'Azpilcueta : "La souveraineté appartient, en droit naturel, à la communauté et non pas au roi". A la réunion des Cortès en mars 1520, la majorité des députés accepta pourtant de voter le nouvel impôt. Mais on apprit que beaucoup de députés avaient subi des pressions ou des menaces. Aussitôt la révolte éclata. Elle tourna rapidement en véritable révolution politique dirigée contre la noblesse. Les villes rebelles évincèrent les échevins issus de l'aristocratie pour élire des représentants (comuneros) issus pour la plupart des classes moyennes (artisans et professions libérales). Leur mandat était impératif* et ils constituèrent une assemblée (Junta de Tordesillas) qui revendiquait sa participation à l'élaboration des grandes décisions du royaume, une monarchie parlementaire en quelque sorte. Le mouvement prit vite de l'ampleur, ralliant des paysans voulant se libérer du joug seigneurial. L'aristocratie prit peur et fit appel au roi pour mobiliser une armée. Les comuneros furent écrasés à Vilallar le 23 avril 1521 et les 3 chefs du mouvement exécutés.
  Les comuneros, Padilla, Bravo et Maldonado
 devant  l'échafaud. Antonio Gisbert Pérez, 1860.
* Voir Holden, Alice M. (1930), The imperative mandate in the Spanish Cortes of the Middle Ages,  American,Political Science Review, vol. 24, n° 4, pp. 886-912.                                                                                                                            


   revolte_dels_germanies


La révolte des
Germanies (confréries) qui éclate à Valence en 1519 prend un caractère différent. La population, devant faire face à une épidémie de peste et à de fréquentes attaques de pirates barbaresques, décide de prendre en main le gouvernement de la ville désertée par l'aristocratie. Un Conseil de treize syndics, représentant toutes les corporations de métiers, est nommé, ainsi qu'une milice citoyenne. La Junte des 13 décide alors d'une abolition partielle des dettes et de certains impôts, ainsi que d'un contrôle de l'exportation des céréales (entre les mains des marchands italiens) Très vite, comme en Castille, le mouvement se propage à toutes les villes de la région et gagne même les campagnes où des domaines seigneuriaux sont pillés L'île de Majorque passe entièrement à la rébellion. L'armée royale est même écrasée devant Gandia. Mais la situation se retourne et Valence est prise le 1er novembre 1521, puis toute la région. Il y aura des dizaines de milliers de victimes.






            La paix des Germanies
, tableau de Marcelino Unceta




  L'éveil du sentiment national : le soulèvement du peuple tchèque


Statue de Jean Huss à Prague   
Statue_Jean_Huss_Prague

 Jean Huss (1369-1415), maître à l'université de Prague, reprit une partie des idées de Wyclif * pour réformer l'Église tchèque, mais il fut excommunié en 1410 et interdit de prédication. En 1412, lors d'une vente d'indulgences à Prague, il fit part de son indignation au peuple et déclencha une émeute, durement réprimée. Il fut alors convoqué au concile de Constance qui le condamna à être brûlé comme hérétique en 1415, après avoir été torturé pour lui arracher une rétraction. Mais cette exécution fit de Jean Huss un martyr et toute la Bohême se souleva. Des conseillers de l'empereur furent défénestrés à Prague en 1419 et le hussisme finit par devenir un véritable soulèvement national contre l'empereur germanique qui regnait alors sur la Bohême. Les hussites, durant dix-huit ans, tinrent tête aux cinq croisades que l'Europe envoya à l'appel du pape et de Sigismond pour écraser les "hérétiques" (1419-1437)
Mais le soulèvement des tchèques est loin de se réduire pas à ses dimensions nationaliste et religieuse. Sa dimension sociale fut aussi très importante. La Bohême, comme toute l'Europe, était frappée par une mauvaise conjoncture économique qui aggravait la pauvreté dans les villes (celle-ci aurait touché près de 40 % des pragsois au milieu du siècle d'après une étude menée à l'époque) et dans les campagnes où le servage était encore largement répandu. La crise exacerbait la perception des inégalités dans un pays où dominait la grande propriété seigneuriale et ecclésiastique. On comprend mieux l'impact des prédications de Jean Huss dans les milieux populaires, puis celui de ses disciples comme Jean de Zeliv qui fut l'instigateur de la procession interdite du 30 juillet 1419, qui aboutit à la "défenestration de Prague". Jean de Zeliv fut maitre de la vielle pendant trois ans et fit voter les Quatre Articles qui instituaient la prédication libre, la communion sous les deux espèces, la correction publique des pêchés et la sécularisation des biens de l'Église (qui ne fut que partiellement appliquée) Mais le 9 novembre 1422, Jean de Zeliv et neuf de ses conseillers réunis à l'hôtel de ville furent arrêtés par des conjurés et décapités. Le 4 novembre 1431, on put lire sur une affiche clouée à la porte d'une église de Bâle : "Pourquoi Dieu ferait-il plus attention aux prières des prêtres qu'à celles des autres hommes ? Est-ce à cause de leurs grosses lèvres et de leur visage rouge, ou peut-être à cause de leurs vêtements somptueux, éclatants, de leur avarice , de leur luxure ?"

Mais le caractère le plus étonnant du mouvement hussite fut l'apparition du Taborisme (par allusion au nom biblique du Mmont-Tabor). Il s'agissait d'une véritable expérimentation de vie en commun et de partage des biens, menée par des prêtres voulant reproduire sur Terre le modèle des premières communautés chrétiennes. Ils s'installèrent dans des villes proclamées autonomes, où la souveraineté populaire était appliquée pour les questions judiciares et militaires, les prêtres restant les chefs spirituels. Le partage était la règle. "Ils s'appelaient mutuellement frère et soeurs, et les riches partageaient avec les pauvres la nourriture qu'ils avaient préparée pour eux-même." (Laurent de Brezova) Certains prêtres annoncèrent la venue prochaine du Christ
: "Tous les hommes mauvais, tous les ennemis de la vérité périraient et seraient exterminés, tandis que les bons seraient sauvés dans les cinq cités (..) Beaucoup de gens simples...vendaient leurs biens, même à bas prix, et de toutes parties de la Bohême et la Moravie,accouraient, avec femmes et enfants, vers ces prêtres aux pieds desquels ils jetaient leur argent., raconte le même chroniqueur. Leur discipline était très stricte et leur résistance militaire fut acharnée.

Prcop_Taborites Procop le Grand

Prêtre, issu par sa mère de la haute bourgeoisie germanique de Prague, Procope le Chauve ou le Grand appartient à la secte orébite des hussites, qui veulent réformer la religion et la société de façon égalitaire. Il apparaît vers 1426 comme le principal chef de guerre des hussites, alors que l'empereur Sigismond d'Allemagne, héritier du royaume de Bohême, n'arrive pas à prendre le pouvoir dans le pays, malgré les soldats « croisés » qu'il emploie contre les hérétiques. Il parvient à s'emparer du nord de la Bohême, à faire payer tribut à plusieurs provinces germaniques voisines et il aide le grand-duc de Lituanie à lutter en Pologne contre l'ordre Teutonique. Après Procope le Petit, de la secte des Taborites, il fait partie de la délégation tchèque qui négocie à Bâle (1433) les Compactata par lesquels la liberté de conscience et de communion est reconnue par le concile général aux Tchèques. Mais il récuse ces accords ; c'est la guerre déclarée avec les hussites modérés, surtout les nobles et les bourgeois des villes. À la bataille de Lipany (1434), il est tué et ses troupes sont défaites. Le roi Sigismond va pouvoir entrer à Prague et les Compactata seront signés entre les différentes parties à Jihlava en Moravie (1436). Anne BEN KHEMI




Wiclif
* John Wyclif (1320-1384)

Grand théologien anglais enseignant à Oxford, considérait que la pauvreté et l'humilité devaient être les vertus principales du bon chrétien, en accord avec le message et la vie du Christ. Il fut l'un des premiers à dénoncer le luxe insolent dans lequel vivait le haut-clergé et la papauté, réclamant le renoncement  aux richesses de la part de l'Eglise. Son message fut encore plus écouté lors du Grand Schisme d'Occident (1377-1417), période pendant laquelle deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome, revendiquaient chacun la légitimité papale, qui porta un coup très grave à l'autorité du siège apostolique. Ses écrits, plusieurs fois condamnés par l'Église, ont inspiré la pensée des hérétiques lollards et hussites et il fut ongtemps considéré comme un précurseur de la réforme luthérienne.
Longtemps après sa mort, le Concile de Constance, en 1415, et le pape Martin V, en 1427, renouvelèrent la condamnation de ses écrits. L'exhumation de ses restes fut alors ordonnée et, en 1428, ses ossements furent brûlés et jetés dans la Swift.




  Les  centres intellectuels aux marges de la chrétienté

Tableau_d'Averroès

   Le philosophe cordouan Averroès (1126-1198)
 
représenté sur une fresque de l'église Santa Maria Novella à Florence

Le développement intellectuel ne s'arrêta pas brusquement avec l'effondrement de l'empire romain d'occident provoqué par les invasions germaniques. Il changea de nature, se contracta autour des nouvelles capitales comme Aix-la-Chapelle et se déplaça vers le Nord. L'héritage gréco-romain resta vivant dans l'empire romain d'Orient qu'on appelera par la suite Empire byzantin. Constantinople (ou Byzance) devint incontestablement la capitale intellectuelle du monde occidental, principalement à partir du règne de l'empereur Constantin VII (905-959). Savant, polyglotte, artiste, poète, il s'entoura d une équipe de lettrés avec laquelle il édifia un vaste monument encyclopédique, dont la plus grande partie a malheureusement disparu. Le rayonnement et la richesse de Constantinople devint telle qu'elle attira toutes les convoitises. En 1204, la ville fut prise et pillée par les croisés, menés par les vénitiens et les gènois, et déclina jusqu'à son occupation définitive par les Turcs en 1453.
 
L'autre épicentre du développement intellectuel médiéval fut Bagdad, la capitale musulmane abbaside aux 8ème et 9ème siécles. Carrefour commercial important, la ville draina tous les apports de l'Orient, dont ceux de la Perse et de l'Inde, apports qui se diffusèrent dans tout l'Empire musulman. On connaît bien la transmission des connaissances mathématiques, scientifiques, techniques et artistiques qui parvinrent en Occident, par le biais des échanges commerciaux et des croisades. Mais c'est aussi grâce aux traductions en arabe des oeuvres de l’Antiquité, initiée à Bagdad, puis poursuivie principalement en Espagne, qu'une grande partie de la pensée grecque est parvenue en Occident. Parmi les savants arabes d’Al-Andalus, émergent Ibn-Sina (Avicenne, 980-1037), philosophe et médecin, Ibn-Hazm (994-1064), théologien, philosophe, poète et juriste, puis Ibn-Rushd (Averroès, 1126-1198), philosophe et commentateur d’Aristote. Averroès, juge puis médecin à la cour du calife Al Mansour, s’intéressa aussi bien à la médecine qu’à la physique, l’astronomie, le droit ou la philosophie. Ses commentaires des œuvres d’Aristote furent traduits en latin et en hébreu et eurent une grande influence sur la pensée chrétienne et philosophique dans l’Europe médiévale. Mais il faut y ajouter également la floraison intellectuelle et scientifique que connurent les communautés juives d'Al -Andalus aux Xe-XIe siècles.

 D'autres zones de contact entre Orient et Occident ont également joué leur rôle, dont évidemment les Républiques maritimes italiennes, mais aussi la Sicile dite des "trois civilisations". Par sa situation au centre de la Méditerranée, la Sicile fut en effet une zone de contact très importante entre le monde latin et les pays d’Islam, ainsi qu’avec Byzance ; elle constitua un espace privilégié des relations entre ces trois mondes. La culture grecque y est en effet très présente, du fait de l’hellénisation antique, et parce que la Sicile fit partie de l’Empire byzantin jusqu’à sa conquête par les Arabes en 827, avant d'être conquise en 1071 par les Normands. Le roi Roger II, régnant de 1130 à 1154, se fit représenter en empereur byzantin et prit parfois des ministres grecs ou arabes. Il fit venir à lui le grand voyageur al-Idrisi qui réalisa le premier atlas connu de l'Occident. A Palerme se rencontraient érudits musulmans, chrétiens et juifs.



  La résistance du monachisme



Bibliothéque_Clairvaux.jpg
Les moines, organisés en ordres réguliers (obéissant à une règle stricte) marquèrent de plus en plus au fil des siècles leurs différences avec
le clergé dit séculier de l'Église catholique. Si toutes les abbayes ne furent pas des modèles de vertu morale, la plupart tranchaient de leurs frères d'église par leurs valeurs strictes fondées sur la discipline, l'intégrité, la piété et la méditation, le travail et l'esprit de fraternité. Le rôle intellectuel de certains grands monastères, traduisant ou recopiant des manuscrits anciens et constituant de grandes bibliothèques, ne fut pas négligeable. Ainsi l'abbaye de Clairvaux comptait à la fin du XIIe siècle plus de 350 volumes. Celle-ci fonda même à Paris le collège Saint-Bernard en 1245 et l’abbé Étienne de Lexington permit à Clairvaux de devenir un membre à part entière de l’Université de Paris (Le catalogue de Pierre de Virey comprenait 144 manuscrits relevant des « libri speculativae theologiae », reflets des études universitaires des années 1230-1330).


BeguineLe rôle des courants monastiques fut également important comme facteur de contestation sociale. La vie monacale fournissait en effet, à la différence de celle du clergé séculier, un exemple d'humilité fondée sur le travail manuel et la frugalité, mais aussi de société égalitaire organisée de façon démocratique. Au XIIIe siècle se développèrent des courants monastiques faisant l'éloge de la pauvreté comme vertu chrétienne, sur le modèle de la communauté de jésus et ses apôtres. Ainsi les Ordres mendiants, comme les Franciscains, choisirent de vouer leur vie à l'aide des pauvres plutôt que de vivre en communauté. Ils furent souvent mal accueillis par la papauté, à cette époque où fleurissaient les hérésies (cathare, vaudoise, etc).
 Les Béguines firent partie de cette mouvance. Ces religieuses refusaient de vivre cloîtrées et d'obier à une règle stricte et à une mère supérieure. Elles élisaient juste une Grande Dame  pour quelques années et chaque béguinage édictait ses propres règles, toujours modifiables. Rien n'était imposé : ni l'habillement, ni l'habitat. La plupart des béguines vivaient seules dans une maisonnette. Elles mendiaient, travaillaient dans les fermes, pratiquaient l'enseignement ou la médecine et possédaient même parfois leur propre atelier de tissage ou de poterie. « Le mouvement des béguines séduit parce qu'il propose aux femmes d'exister en n'étant ni épouse, ni moniales, affranchie de toute domination masculine », explique Régine Pernoud (La Vierge et les saints au Moyen Âge,  Paris, Plon 1984, pp. 170-181) En 1311, le concile de Vienne, dirigé par le pape Clément V, les condamna pour fausse piété et hérésie, avec les béguins, frères du libre-esprit, fraticelles. Marguerite Porete ou la Porrette, fut condamnée pour hérésie et brûlée vive en 1310 place de l'actuel Hôtel de ville à Paris pour avoir écrit "Le miroir des âmes simples".

Béguine, in Des dodes dantz,
imprimé à Lübeck en 1489



Des courants plus radicaux furent encore plus  violemment combattus par l'Église comme les Dolciniens (ou apostoliques) en Italie. Ces disciples de Dolcino de Novare, qui avait annoncé la venue du Temps des humbles, voulaient imposer la pauvreté à l'ensemble du clergé et refusaient la chasteté. En 1287, le concile de Würzburg condamna le mouvement apostolique et l'inquisition les pourchassa. Leur chef, Segarelli, fut condamné au bûcher le 18 juillet 1300, mais s.on martyre ne fit qu'encourager le mouvement. Une jacquerie se réclamant des dolciniens,éclata en Lombardie en 1303 et fut écrasée en 1307. Confiés à l’Inquisition Dolcino et son épouse Margarita furent condamnés et affreusement suppliciés. (Source : biographie anonyme, “Historia fratris Dulcini haeresiarchae”)

 Certains moines franciscains, refusant de se plier aux exigences papales firent dissidence. Ils se qualifièrent de Spirituels ou Fratricelles, recrutant de nombreux adeptes parmi les moines franciscains, tels les Béguins, nombreux en Italie, en Catalogne et dans le Languedoc. Le pape Jean XXII fit appel à l'inquisition pour les pourchasser. Quatre Frères furent condamnés au bûcher à Marseille en 1318, quatre-vingt environ dans le Languedoc, et un nombre important en Catalogne. Mais de nombreux disciples, cachés dans les montagnes de calabre ou du Dauphiné, firent encore longtemps parler d'eux. On relata un rassemblement de près de cinq mille fraticelles dans une petite localité au sud du Latium pendant l'été 1362. En 1353, le pape Innocent VI écrivit une lettre au roi de Sicile et aux inquisiteurs locaux, pour les avertir de l’arrivée en Calabre de troupes d’hérétiques provençaux et les inviter à agir contre eux.
 "Il nous a été rapporté qu’une grande et folle multitude d’hérétiques, descendant des montagnes d’Embrun où elle était longtemps demeurée cachée et avait répandu le poison de la dépravation hérétique, par crainte des peines temporelles qui précèdent le feu éternel, s’est enfuie dans une extrémité du royaume de Sicile que l’on appelle Calabre, espérant pouvoir y répandre plus largement son venin…" (Lettres secrètes et curiales, t. 1, ed. P. Gasnault et M. H. Laurent, Paris )

(Source :  Sylvain Piron : Le mouvement clandestin des dissidents franciscains au milieu du xive siècle, revue Oliviana, http://oliviana.revues.org/337 )




Retour début de chapitre



III - Renaissance, Réforme, Révolutions

L'humanisme remet l'homme au centre du monde
Le 16e siècle (ré)invente les utopies, pour dire qu'un monde meilleur est possible ici-bas
L'émancipation de la pensée politique
l'église réformée ouvre la voie à la pensée laïque
Les rébellions françaises à l'époque Moderne
La guerre des paysans allemands
Le droit des peuples à l'indépendance : révolte hollandaise de 1581
Spinoza, défenseur de la liberté et de la démocratie
  Levellers et Quakers : l'égalité au nom de la foi
L'opposition à la monarchie absolue : Fronde et Première Révolution anglaise
La lutte des Camisards contre l'intolérance
Les Lumières
J.J Rousseau, apôtre de la souveraineté populaire
L'Encyclopédie diffuse la philosophie des Lumières
La critique philosophique des privilèges et des inégalités
L'indépendance des USA et le débat constitutionnel sur la démocratie
Révolution française :
1789, le peuple français a la parole
14 juillet 1789, la fin d'un monde
10 août 1789, la féodalité est abolie grâce à l'action paysanne
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen

 Ce furent les humanistes italiens qui parlèrent les premiers de Renaissance (Rinascita) pour désigner le mouvement artistique et culturel qui marquait les années 1400 (quatrocento), voulant insister sur la rupture qu'il représentait à leur yeux avec les siècles passés. Un long débat a opposé les historiens à propos de la réalité de cette rupture entre Moyen-Age et époque dite Moderne, césure jugée souvent artificielle et trop scolaire. Mais tous s'accordent à reconnaître qu'une véritable révolution de la pensée a bien eut lieu à cette époque, permise par des transformations économiques visibles depuis le XIIIe siècle. L'historien italien Eugenio Garin est allé jusqu'à parler de "révolution culturelle", écrivant : « La Renaissance ne prend une signification adéquate au terme que sur le terrain de la culture : elle est, avant tout, un fait de culture, une conception de la vie et de la réalité, qui imprègne les arts, les lettres, les sciences, les mœurs. »
Il faut souligner que ce n'est pas un hasard si cette renaissance culturelle est née dans les cités-état italiennes, où la relative indépendance et les structures politiques la favorisaient.(voir plus haut) Mais son bouillonnement originel, propice à une contestation intellectuelle et une remise en cause des institutions en place, fut vite freiné, canalisé ou même brisé sous la pression des forces conservatrices de l'Église, de l'Inquisition et des royautés avides d'absolutisme.  Mais les idées et les styles de la Renaissance eurent le temps d'essaimer et de murir dans une grande partie de l'Europe, La réforme protestante du XVIe siècle en fut une suite naturelle.  Les révolutions politiques suivront.


 L'humanisme remet l'homme au centre du monde


Les humanistes (terme qui désignait à l'époque les hommes cultivés ou lettrés - On parlerait maintenant d'intellectuels) furent tout à la fois des écrivains, des traducteurs, des scientifiques, des médecins, des astrologues, des professeurs, des poètes ou des artistes peintres ou sculpteurs. Ils venaient d'origine diverses, populaire, bourgeoise ou noble, mais ils avaient tous en commun la volonté de penser librement, de se documenter à toutes les sources (auteurs antiques ou étrangers) d'observer, d'analyser, d'expérimenter à leur guise afin de découvrir le vrai, le réel, le juste, le beau. Ils souhaitaient surtout échapper au carcan des dogmes et vérités établies de la scolastique enseignés  par l'Église et les Universités de l'époque. Curieux de tout, l'homme les intéressait en premier lieu: son âme, son anatomie, sa nature. Mais parler de l'homme était tabou, chasse gardée des théologiens. Pourtant ils s'y risquèrent, relançant le vieux débat entre Pélage et Saint-Augustin au sujet du péché originel et du libre arbitre. Considérant l'être humain comme une merveille de la création, ils ne pouvaient accepter la résignation à la fatalité du péché originel et croyaient en la perfectibilité de l'homme par sa volonté et son éducation. Le créateur aurait dit : "..[Je t'ai] doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, [pour que] tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence." écrivait Pic de La girandole dans son ouvrage La dignité de l'homme écrit en 1486. De même, Marsile Ficin, dans son livre intitulé De christiana religione  (1474) affirme: « Le pouvoir humain est presque égal à la nature divine ».  Quant à Erasme, il écrit: "Il y a une raison dans tout homme, et dans toute raison un effort vers le bien." (Declamatio de puris statim... (1529)

Les humanistes furent bien les "amis des hommes" et nous leur devons la signification actuelle du terme humanisme. Héritiers des philosophes antiques, qu'ils contribuent à faire rédécouvrir grâce à des traductions fiables et fidèles (Marsile Ficin et Guillaume Budé furent de ceux-là) ils apparaissent de fait comme les précurseurs des encyclopédistes du siècle des Lumières, des défricheurs du savoir. Mais autrement difficile et périlleuse que celle des encyclopédistes fut leur tàche, à cette époque où tout était à faire et où l'Inquisition menaçait du bûcher toute vérité contraire à l'enseigement de l'Église. Comme l'écrit encore Eugenio Garin : "Les nouveaux philosophes furent inquiets et rebelles, une sorte de chevaliers errants du savoir, qui se mouvaient u milieu des rêves et de la magie, des utopies et des illusions de paix universelles et perpétuelles, des réflexions critiques capables de toute forme de sondage intérieur, des vagabondages mystiques au milieu des âmes, des étoiles et des formules mathématiques capables d'en traduire les mouvements, lesquels ne sont plus, finalement, circulaires." (L'homme de la Renaissance, Le philosophe, p.210-211, Seuil, 1990)
Portrait_d'Erasme
 Érasme est le plus connu et le plus prolixe des écrivains humanistes. Homme de la Renaissance par excellence, avide de connaissances, grand voyageur se prétendant "citoyen du monde", il plaida auprès des princes, des rois et de l'Empereur pour la paix et la fraternité des hommes et des peuples dans le respect du message chrétien. Dans son œuvre la plus connue, Eloge de la folie (1509) il écrit : Où trouver pire folie que d'engager, pour on ne sait trop quel motif, un conflit dont les deux adversaires retirent toujours plus de mal que de bien ? (...) Ce sont en effet des parasites, des débauchés, des voleurs,des assassins des rustres, des abrutis et des escrocs, en un mot la lie de la société, qui vont s'illustrer dans cette carrière glorieuse, plutôt que des philosophes courbés sous la lampe studieuse." (IV-3, p.96, l.464-471) Érasme, qui fut moine avant d'être ordonné prêtre sans en exercer la fonction, resta un chrétien fervent, mais plus attaché au message de Jésus-Christ transmis par les Evangiles qu'aux dogmes de l'Église. Déjà dans son loge de la folie, il avait pourfendu la superstition, la bigoterie et la pratique des Indulgences, et il ne cessa ensuite  de tourner en ridicule certaines croyances catholiques, telle celle de la Sainte Vierge. Dans le Naufrage, il fait dire à l'un des interlocuteurs: "Jadis, c'était Venus qui assurait la protection des matelots; ne la disait-on pas née de la mer? Elle a cessé ses fonctions. A la place de cette mère qui n'était pas vierge, on a mis une Vierge qui était mère." [1] Sa liberté de parole lui attira les foudres des autorités ecclésiastiques qui voulurent le soumettre à l'Inquisition et finirent par mettre toute son œuvre à l'index. Par chance, et grâce à la protection de Charles Quint, il put échapper aux persécutions qui frappèrent beaucoup de ses amis comme Thomas More, Giordano Bruno, Giulio Cesare Vanini, Bernardino Telesio, Francesco Patrizi, Campanella, Pierre de La Ramée et bien d'autres.

[1] Cité par Lucien Febvre, Le problème de l'incroyance au XVIe siècle, Paris, 1947

Portrait d'Erasme par Quentin Massys, 1517

   Le XVIe siècle (ré)invente l'utopie (pour dire qu'un monde meilleur est possible ici-bas)

Utopia_Thomas_More

"Utopie", lieu de nulle part, pays imaginaire, c'est ainsi que Thomas More, ami d'Erasme, brillant intellectuel anglais devenu chancelier d'Henry VIII, appela sa société idéale, dans son livre publié en 1516. Il la situait sur une île inconnue des hommes, comme l'Atlantide mythique décrite par Platon. Procédé littérraire, évidemment, pour contourner la censure et pouvoir ainsi critiquer la société anglaise de son époque, en lui opposant le monde "parfait" d'Utopia, qui était à ses yeux " la meilleure forme de gouvernement", conforme à ses idées humanistes. Un monde ne connaissant ni la propriété, ni l'argent et où chacun vit selon ses besoins et travaille selon ses capacités. Idéal que reprendra Karl Marx deux siècles plus tard (Lenine rendra hommage à Thomas More en tant que précurseur du communisme) :

"Le seul moyen d'organiser le bonheur public c'est l'application du principe de l'égalité. L'égalité est impossible dans un État où la possession est solitaire et absolue ; car chacun s'y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu'il peut, et la richesse nationale (...) finit par tomber en la possession d'un petit nombre d'individus qui ne laissent aux autres qu'indigence et misère. (...) Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d'abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour cultiver librement son esprit." (extrait de l'Utopie) 

 Mais nous sommes encore bien loin de l'idéal démocratique car, en Utopîe, la constitution donne le pouvoir à un prince élu à vie, entouré par des conseillers élus au suffrage indirect. Mais les véritables maîtres sont les "syphograntes", sorte d'ayatollah sélectionnés dès l'enfance et formés au pouvoir par les prêtres, dont le rôle est surtout de surveiller tous les faits et gestes des citoyens. Les travaux  "dégradants" sont éxécutés par des esclaves et la guerre est menée par des mercenaires. L'obeïissance et la discipline morale sont les vertus cardinales dans Utopia.   

 Même souci de contrôle social et moral dans "La cité du soleil" imaginée par le moine dominicain calabrais Tommaso Campanella en 1623. La propriété et le pouvoir hierarchique y sont bannis, mais la liberté individuelle n'y existe pas. La sexualité et les moeurs sont étroitement contrôlés et toute atteinte à la vertu morale est sévèrement punie. L'accusé est invité à reconnaître ses fautes publiquement et  les châtiments vont de l'isolement jusqu'à la lapidation !

  On peut s'étonner que les auteurs de ces deux utopies crurent nécessaire d'introduire une discipline et un contrôle moral aussi stricte, qui fonit virer leur utopie communautaire et égalitaire en cauchemar totalitaire ou théocratique. Mais n'oublions pas qu'ils étaient l'un et l'autre, en hommes de leur époque,  profondémment religieux, même s'ils ont violemment critiqué les dérives de l'Eglise (Thomas More fut décapité pour avoir refusé de reconnaître l'Eglise anglicane et Tommaso Campanella passa plus de 15 années en prison pour ses idées jugées hérétiques) Ils croyaient tous les deux en une nature humaine foncièrement attirée vers le mal, car souillée par le péché originel, et donc en la nécessité de brider sévèrement les pulsions.





Abbaye_de_theleme_Gargantua
 Tout à l'opposé, François Rabelais prend le contre-pied de Thomas More (dont il connaît bien l'oeuvre) pour imaginer son abbaye de Thèléme. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une utopie, présentée en tant que telle, puisqu'elle s'intègre à son livre Gargantua, publié en 1534 (le héros fait construire l'abbaye de Thélème pour recompenser Frère Jean après la victoire sur Picrochole) Mais elle reflète parfaitement l'humanisme libertaire et hédoniste de Rabelais, et surtout sa très haute conception de l'éducation qu'il croit capable de rendre l'homme meilleur. L'abbaye de Thélème n'est déjà pas ouverte à n'importe qui, restant réservée à une élite cultivée.
Ici n'entrez pas, juristes mâchefoins,
clercs, basochiens, qui le peuple mangez,
juges d'officialité, scribes et pharisiens,
juges anciens qui les bons paroissiens
ainsi que des chiens jetez au charnier ;
 votre salaire est au gibet.
 Allez-y braire !  Ici, il n'est nul excés
qui puisse en vos cours susciter un procès..."  
était-il écrit sur la porte d'entrée.

L'abbaye est conçue à l'inverse d'un monastère : non cloturée, sans règle ni obeissance. Le principe en est: " Fais ce que voudras"

"Toute leur vie était régiée non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient, quand le désir leur en venait.  (...) parce que les gens libres, bien nés, vivant en société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice. " (Gargantua, chapitre 55)


  L'émancipation de la pensée politique 
 
 Si les humanistes n'avaient pas manqué d'aborder la réflexion politique, des philosophes médiévaux les avaient devancés, parmi lesquels Thomas d'Aquin et Saint-Augustin. Car, dans le cadre des débats théologiques qui animaient les grandes universités, les questions de la relation entre raison et foi, de la délimitation du temporel et du spirituel, de ce qui appartient à César et ce qui est réservé à Dieu, occupaient une place centrale. La philosophie d'Aristote, traduite et étudiée par Avérroès (dont les thèses seront mises à l'index en 1277) était largement débattue. Rien d'étonnant que ce fût dans l'Italie des cités-États, déchirées par des conflits incessants entre grandes familles, que la pensée politique prit son envol. Dante, dans sa Monarchie écrite en 1318, fut l'un des premiers à fonder une théorie du prince qu'il concevait en imperator garant de la concorde universelle et conseiillé par des sages. Dante fut aussi un pourfendeur féroce de la "fausse noblesse", écrivant par exemple : "La lignée ne rend pas noble les personnes,singulières, mais les personnes singulières rendent nobles la lignée." (Convivio, IV, XX, 5) Beaucoup moins connu est Marsile  de Manardini, originaire de Padoue, qui écrivit vers 1320 un ouvrage étonnant intitulé Defensor pacis (Le Defenseur de la paix) dans lequel il défend la thèse de l'origine populaire du pouvoir : "Car le plus grand nombre de citoyens n'est ni méchant ni peu sensé dans la plupart des cas et des circonstances; tous ou la plupart d'entre eux sont sains d'esprit et raisonnables et ont un juste appétit de la société politique , de ce qui est nécessaire à son maintien, comme les lois et autres statuts et coutumes, nous l'avons bien montré. Bien qu'un citoyen quelconque même la p^lus grande multitude d'entre eux ne soit pas capable d'inventer des lois, néanmoins chacun peut juger celles qui sont inventées et lui sont proposées par un autre et voir ce qui doit être ajouté, soustrait ou changé." Machiavel_Offices_Florence.jpg( I, XIIIe, 3) reprenant ainsi les arguments d'Aristote en faveur de la démocratie. (voir article philosophie grecque)

   Ce n'est pas en tant que philosophe, mais en professionnel de la politique, que Nicolas Machiavel, après avoir passé 15 ans au secrétariat de la chancellerie de Florence, publie en 1532 son ouvrage majeur De principatibus mal traduit par Le Prince (car il s'agit plus d'une étude des diverses formes de souveraineté que du portrait d'un prince idéal). Machiavel prend le contre-pied de la position platonicienne, comme celle de Dante, en contestant aux philosophesle leur rôle de conseillers des princes. Il leur reproche de délaisser la vertu civique au profit d'un éloge de la douce oisiveté (otium) et de la quête du repos de l'âme. C'est évidemment Pétrarque et tout le courant néo-stoïcien des premiers humanistes qui est visé. "Les capitaines naissent avant les philosophes", écrit-il (Histoires florentines, V, I, p. 829) voulant dire que la première vertu du prince est de savoir commander, d'être un homme d'action. C'est le pragmatisme et la recherche de l'efficacité qui doivent guider ses actes, sur lesquels il sera jugé. "Suivre la vérité effective de la chose ", telle doit être la devise du bon prince qui doit savoir analyser les faits, tenir compte de la fortune (en tirant profit de sa chance, mais en sachant aussi accepter sa malchance), faire preuve d'habileté, de ruse, de fermeté, d'audace, de séduction. Mais ajoute Machiavel: "Il n'est pas bien nécessaire qu'un prince possède toutes les bonnes qualités, mais il l'est qu'il paraisse les avoir." C'est le fameux machiavélisme. Mais, loin de défendre la monarchie princière comme un système idéal, Machiavel avoua sa préférence pour le régime démocratique, écrivant dans un autre ouvrage: ” Un peuple qui commande, sous il’empire d’une bonne constitution, sera aussi stable, aussi prudent, aussi reconnaissant qu’un prince ; que dis-je ? il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa sagesse. D’un autre côté, un prince qui a su se délivrer du joug des lois sera plus ingrat, plus mobile, plus imprudent que le peuple” ( Discours sur la première décade de Tite-Live, chap 19 )
 Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence


 
Etienne De_La-Boétie
 Mais si le souverain est dépourvu de vertu, ne tirant sa légitimité que de la transmission héréditaire de la couronne, qu'advient-il ? Il doit être considéré comme un tyran qu'il faut combattre et même qu'il faut abattre. C'est le pas que certains franchiront, comme Lorenzino de Médicis qui assassina son cousin Alexandre, tyran de Florence, en 1537, ou encore le moine franciscain Jacques Clément, assassin d'Henri III, qui aurait été inspiré par les thèses de Saint Thomas d'Aquin.

C'est dans ce contexte qu
'Etienne de La Boétie écrit en 1549 l'oeuvre qui l'a rendu célèbre : Discours de la servitude volontaire. Il n'a alors que 18 ans, mais est déjà un grand érudit, féru de textes de l'Antiquité grèco-romaine. Cette diatribe contre l'absolutisme royal, qu'il assimile à une tyrannie, lui fut sans doute inspirée par la répression féroce qui frappa la révolte populaire de Guyenne contre la gabelle en 1548, dont il aurait été le témoin.
 Dans cet ouvrage, La Boétie prétend qu'il ne peut exister de tyrannie sans le consentement du peuple. Affirmation appuyée sur cette constatation simple : le tyran est toujours seul face à une multitude d'hommes et il suffirait que tous cessent de lui obéir pour s'en débarrasser. Alors pourquoi les peuples acceptent-ils cette soumission ?
Les raisons avancées nous sont familières aujourd'hui, mais audacieuses pour l'époque. Ce sont d'abord
l'ignorance et la résignation :"Ceux qui n'ont jamais connu la liberté servent sans regret et font volontairement ce que leurs pères n'auraient fait que par contrainte".  
C'est aussi par le fait que 
les tyrans savent distraire le peuple en leur offrant, comme les empereurs romain, du pain et des jeux, et savent obtenir la caution de la religion et l'appui de l'Eglise. C'est le fameux "opium du peuple" de Karl Marx.
Enfin, c'est parce que le tyran a toujours autour de lui des fidèles ou des fanatiques entrés à son service pour l'argent ou les faveurs, et prêts aux pires violences pour les préserver. Ainsi le tyran "peut asservir les sujets les uns par le moyen des autres".
 
 Les moyens proposés par La Boétie pour abattre le tyran sont l'usage de la raison par l'éducation, davantage que l'usage de la force. Il suffirait simplement de ne plus consentir à la tyrannie.
« Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais, seulement, ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »  

Ce pamphlet ne sera publié qu'en 1574, renommé Le Contr'Un par les protestants pour en faire un outil de contestation politique. Il sera réimprimé en 1789, 1835 et en 1857 contre Napoléon III. 

 



Vindiciae_contra_tyranos  Sous le pseudonyme d'Etienne Junius Brutus paraît à Bâle en 1579 la brochure Vindiciae contra tyrannos (Réquisitoire contre les tyrans). Elle sera traduite en Français sous le titre " De la Puissance légitime du Prince sur le peuple, et du peuple sur le Prince ". Ce pamphlet fera beaucoup de bruit. En voici des extraits :
"En premier lieu il est parfaitement connu que les hommes, libres par nature, peu disposés à endurer l’assujettissement et plutôt nés pour commander que pour obéir, n’ont pas, si ce n’est pour cause de quelque grande utilité, choisi spontanément le pouvoir d’autrui, et,  pour ainsi dire renonc éà leur loi de nature comme s’ils la rendaient impropre (...) Quand donc ces [mots] MIEN et TIEN envahirent le monde et que, à propos de la possession des choses entre citoyens et bientôt même des frontières entre [peuples] voisins des guerres commencèrent, le peuple commença à avoir recours à un unique individu(...) C’est pourquoi autrefois les rois furent créés, afin que à l’intérieur ils disent le droit et que à l’extérieur ils conduisent l’armée. (...)" Le seul but de la domination c’est le profit du peuple. La charge unique des empereurs et des rois c’est d’avoir soin du peuple. La vraie dignité royale n’est pas à proprement parler un honneur mais un fardeau, non une immunité mais une charge, non une dispense mais un appel, non une licence mais une servitude publique.(...)  Si quelqu’un par la force ou par la ruse tente d’enfreindre ce droit, soit parce qu’il viole la société à qui il doit tout ce qu’il a, soit parce qu’il entraine sa patrie dans des intrigues, à laquelle [patrie] nous sommes liés par la nature, par des lois, par un serment nous sommes tous tenus de lui résister (...)  Il est donc permis aux officiers du royaume soit à tous, soit au moins aux plus nombreux, de réprimer le tyran. Cela n’est pas seulement permis, mais ceux à qui cela incombe par devoir, s’ils ne le faisaient pas, ne pourraient être excusés par aucun pacte."
On croirait lire Jean-Jacques Rousseau ! C'est en effet une véritable théorie du contrat social que l'auteur établit, expliquant que les origines du pouvoir politique ne sont nullement transcendantes, mais proviennent d'une alliance ou d'un serment liant celui qui le détient à son peuple, et celà uniquement pour le bonheur et la paix de celui-ci. En cas de manquement à ce principe, le devoir du peuple, par l'intermédiare de ses représentants, est de résister au tyran, car son pouvoir est devenu illégitime.
On voit l'énorme influence de ce pamplet qui fut très largement diffusé  en France, puis en Angleterre et en Hollande, puisque il inspirera largement les rédacteurs de l'acte de la Haye (voir plus bas) et de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis, ainsi que Rousseau et les dirigeants révolutionnaires français.

Les contemporains ont parfois attribué l'oeuvre à Duplessis-Mornay. Des études récentes concluent qu'il a été rédigé par le diplomate Hubert Languet, mais Duplessis-Mornay, son ami intime, aurait apporté des corrections, se serait occupé de l'éditer et aurait rédigé la préface de l'édition française. On comprend mieux le rôle de Duplessis-Mornay dans sa diffusion, sachant que, dans sa jeunesse, ce dernier appartenait au courant des monarchomaques .

Le terme monarchomaque (« ceux qui combattent le monarque ») fut inventé par un anglais pour désigner désigner les huguenots français qui, aprés la Saint-Barthélemy, combattirent la monarchie absolue qu'ils identifiaient à la tyrannie. Parmi eux, on peut citer François Hotman, Théodore de Bèze, George Buchanan et dans une certaine mesure La Boétie. Les auteurs anglais Goodman et Knox sont également identifiés comme des monarchomaques. Ces auteurs allèrent jusqu'à accorder un droit de résistance aux personnes privées. Leurs thèses étaient perçues comme dangereuses, compte tenu de leur proximité avec les thèses qui animaient le mouvement anabaptiste.

  L'Eglise réformée ouvre la voie à la pensée laïque  
     Luther

  Les doctrinaires de la Réforme dite "protestante", Luther et Calvin, ont ouvert la voie à la laïcité en définissant la foi et la pratique chrétienne comme une démarche purement personnelle. En remplaçant le clergé par des pasteurs laïcs, en simplifiant le culte et en supprimant la messe en latin, l'Eglise protestante s'est aussi rapprochée des hommes. Dans ce sens, la Réforme protestante est bien la fille de l'individualisme naissant de l'époque moderne. Mais elle s'écarte cependant de l'humanisme érasmien en s'enfermant dans un dogmatisme et un moralisme fanatique, éloignè de l'ouverture d'esprit, de la tolérance et la générosité des humanistes qui, pour la plupart, ne voulurent pas adhérer au protestantisme. Rabelais parla même du "démoniacle Calvin, imposteur de Genève." De même, Luther perdit le soutien populaire en condamnant la révolte des paysans allemands et les thèses de leur chef, Thomas .Munzer. Selon Luther, la révolte contre l'autorité était un acte satanique qui devait être châtié comme une hérésie. La méchanceté d'Etat est nécessaire pour contenir le méchanceté individuelle et collective. Ce retournement de Luther, six années après l'époque de ses Thèses, quand il menaçait les riches et les puissants de la punition divine, jettera les fondements théoriques de l'Eglise réformée allemande, donnant aux princes  l"autorité morale et religieuse sur leurs sujets. Une théorie peu différente de celle de la monarchie de droit divin prônée par les catholiques. De plus, en
 laissant aux princes allemands le choix de la religion pratiquée dans leur principauté, où ellle devenait religion d'Etat, la religion luthérienne enterrait tout espoir de liberté de religion et de laïcité.

Illustration : Luther brûlant la Bulle du Pape le 10 décembre 1520
(gravure de Chevalier d'après Labouchère)
Collection privée)

 


  Les rébellions françaises à l'époque moderne
          
        Revole_des Croquants

L'époque "moderne" est bornée traditionnellement par l'avènement de François 1er (1515) et la révolution française (1789). Mais si l'on regarde par la lorgnette des conflits sociaux, on peut dire cyniquement qu'elle débute dans le bain de sang d'une guerre civile de plus de 30 ans (les guerres  de religions qui s'étendent de 1562 à 1598) pour se terminer dans un autre bain de sang, celui de la Terreur de 1792-93 et de la guerre de Vendée. Entre ces deux  tragédies, le calme social ne régna que rarement dans le royaume de France. La conjoncture y fut en effet peu favorable, du fait de l'addition des aléas climatiques du "petit âge glaciaire", provoquant mauvaises récoltes et cherté des céréales, de la pression démographique et de la multiplication des guerres. L'équilibre entre production frumentaire et population était toujours précaire et lorsque celui-ci était rompu, famines et disettes, souvent accompagnées d'épidémies, sévissaient dans le pays, déjà mis à mal par le passage des troupes exigeant logis et couvert, et souvent plus (Les témoignages sur les atrocités commises par les soldats à l'encontre des villageois sont innombrables) Le nombre d'indigents pouvait atteindre le tiers de la population au plus fort des crises alimentaires et/ou des épidémies.
 Les révoltes populaires des XVIe et XVIIe siècles se comptent par milliers (près de 500 révoltes ont pu être dénombrées entre 1590 et 1715, rien que pour l'Aquitaine) Pourtant, les grandes révoltes coïncidaient rarement avec les périodes de crise alimentaire[1] comme ce sera souvent le cas au XVIIIe siècle (car la famine allait alors devenir un fait intolérable). Elles furent déclenchées la plupart du temps par la levée de nouveaux impôts, parce que la charge cumulée des impôts royaux directs (tailles ordinaires et extraordinaires en temps de guerre) et indirects (gabelle, aides, etc..) avec celle des redevances seigneuriales devenait insoutenable. Mais si le caractère anti-fiscal de ces révoltes est toujours mis en avant par les révoltés, elles sont motivées aussi par des raisons plus profondes.
Les revendications avancées la plupart du temps n'avaient jamais un caractère subversif, pouvant même être qualifiées de conservatrices. Les émeutiers réclamaient le retour à la "tranquillité" d'un ordre ancien, souvent idéalisé, dans le respect des coutumes et des traditions communautaires. On comprend ainsi que les seigneurs furent rarement la cible des insurgés, et même souvent leurs complices. Quant au roi, il fut toujours dédouané de ses responsabilités, les révoltés préférant s'attaquer à ses représentants: ministres, officiers et agents du fisc, accusés d'agir et de s'enrichir à son insu. (le système d'affermage des impôts, avec les abus qu'il permettait, n'y était pas étranger). Les grandes révoltes des XVIe et XVIIe siècles, surtout celles du sud-ouest,
ont été souvent analysées comme le dernier soubresaut d'un monde en mutation, l'expression d'un refus de l'État moderne, centralisé, étatisé, urbanisé et ouvert sur le monde, destructeur de la communauté paysanne. Preuve en est que les Croquants, refusant ce mot péjoratif par lequel on les désignait, se présentèrent comme les combattants des Communes et de leurs assemblées. Et c'est aux cris de :"Voilà la Commune qui avance contre lzs gros accapareurs", que défilaient les émeutiers de Lyon pendant la Grande Rebeyne de 1529.

 
  L'accalmie sociale qui régnait depuis 1420 fut brutalement assombrie du fait de la levée en 1525 de nouveaux impôts pour financer la guerre contre l'Espagne. Aussitôt après, une grave crise de subsistance (1628-32) fit exploser la colère sociale. Le 17 avril 1529, des milliers d'ouvriers lyonnais descendirent dans la rue pour aller piller les greniers à blé des riches, accusés de le stocker dans un but spéculatif. Ce fut la Grande Rebeyne.  La rareté et la cherté des céréales pendant les décennies suivantes contribua à maintenir la tension sociale qui finit par gagner les campagnes.
La révolte des Pitauds en 1548 inaugure une nouvelle phase de jacquerie paysanne. Cette révolte fut typiquement anti-fiscale, provoquée par l'extension de la gabelle aux régions de l'ouest de la France en 1541, obligeant les habitants à acheter le sel au prix fort dans les greniers royaux. Dans la région d’Angoulême, plusieurs paysans furent arrêtés et emprisonnés pour motif de contrebande, ce qui déclencha la mobilisation de milliers de paysans formant une véritable armée. Ils s‘attaquèrent aux greniers à sel et aux fermiers collecteurs de la gabelle. La révolte s'étendit jusqu'à Bordeaux que le roi Henri II fit assiéger. La répression fera des milliers de morts. La révolte fut néanmoins une victoire puisque le pouvoir royal renonça définitivement à appliquer la gabelle dans le Sud-Ouest.

 Les guerres de religion favorisèrent encore le déclenchement d'insurrections populaires, du fait que les paysans en subissaient les dégâts et la charge fiscale et pouvaient s'armer facilement. De nombreuses régions furent touchées : le Dauphiné touché par la Ligue des Vilains en 1578-79, la Normandie, avec la jacquerie des Gauthiers en 1589, la Bretagne entre 1590 et 95, la Bourgogne, le Velay, mais c'est surtout dans le Sud-Ouest que les séditions paysannes prirent leur plus grande ampleur. Il s'agissait la plupart du temps de jacqueries paysannes, les villes se tenant généralement à l'eccart par crainte de devenir la cible des insurgés du fait de la présence en leur sein d'agents du fisc ou d'officiers royaux. Le soulèvement du Dauphiné fait exception, puisque c'est de Romans que partit la révolte des vilains, dirigée par la corporation des drapiers menée par un certain Paumier. La sédition fit assez de bruit pour que se déplaçât la régente Catherine de Médicis. Le Mardi-Gras du 15 février 1579 tourna au drame. Sous leurs déguisements de carnaval, les notables armés et se jetèrent sur les partisans de Paumier qui fut abattu. D’autres chefs de la révolte réussissent à s’enfuir. Les notables avaient pris le contrôle des remparts et le millier de paysans alertés par le tocsin qui se portèrent au secours des insurgés ne purent entrer. Une trentaine d’artisans furent assassinés [2]

  La révolte paysanne des Tard Avisés qui toucha principalement le Périgord et le Limousin en 1594, se déroula dans le contexte de la crise politique entrainée par la mort d'Henri III. Trente années de guerre de religion auxquels s'ajoute la guerre contre l'Espagne avaient amené une présence militaire presque permanente, avec toutes les conséquences que l'on sait, dont une surcharge fiscale importante. Des "assemblées" paysannes s'étaient alors formées un peu partout pour exiger le départ des soldats et une décharge fiscale. Devant le refus des autorités, les paysans décidèrent d'agir par eux-mêmes en s'organisant en véritable armée populaire pour attaquer les places et châteaux où siégeaient les garnisons." Ils achetaient armes, élisaient capitaines dans chaque paroisse et colonie, marchaient tambour battant, sonnant le tocsin  pour les assemblées et monstres (revues) générales qu'ils faisaient, tenant corps de garde, garnisons et tous autres ordres militaires." (Chronique de Tarde) [3] Les Tard Avisés, souvent conduits par des notables de village (comme La Saigne qui était notaire) tenaient à se présenter non comme de simples croquants sans foi ni loi et ne pensant qu'à piller, mais comme des justiciers du roi, missionnés par le tiers état pour débarrasser la région "des griffes d'inventeurs de subsides, voleurs, leurs receveurs, leurs fauteurs et adhérents, tant d'un que d'autre parti, lesquels ne tendent qu'à bâtir leur grandeur de la ruine de sa Majesté, de son état, de la notre ...pour enfin acquérir par nos justes armes et défenses un repos à nous et aux nôtres, pour finir en paix, exempts des cruautés et tyrannies de tant d'oppresseurs et voleurs du peuple, en servant à Dieu et notre Roi." (Lettre du conseil des assemblées de Chérronac et Saint-Junien reproduite en Annexe) Le 24 juin 1594, une armée royale attaqua un groupe de paysans armés, laissant 1500 cadavres sur le champ de bataille. L'agitation et la répression se prolongèrent jusqu'à l'année suivante. Mais, grâce à la politique de retour à la paix voulue par Henri IV, il n'y eut pas d'autres révoltes paysannes durant son (court) règne.



  Les révoltes furent encore plus nombreuses au XVIIe siècle. Sept grandes vagues de révoltes se sont succédées : 1602-1618, 1635-37, 1638-1645, 1648-53, 1661-65, 1675. [4] dont celle des Nus-pieds normands en 1639 [5], des Francs Museaux, des Lipans, ou celle des Bonnets Rouges de Bretagne en 1675 (dite aussi révolte du papier timbré, car elle avait été déclenchée par la création d'une taxe indirecte sur les actes juridiques, mais aussi sur le tabac) La répression des bonnets rouges fut si épouvantable que Madame de Sévigné s'en indigna: "Nos pauvres Bas Bretons, dés qu'ils voient  des soldats, se jettent à terre et disent mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils sachent. On ne laisse pas de les pendre."

  En mai et juin 1635, c'est la ville de Bordeaux qui fut le théâtre d'une violente insurrection des artisans, entraînés par les cabaretiers en révolte contre la nouvelle taxe qu'ils leur fallait payer. La colère des insurgés était dirigée contre les "gabeleurs" (le terme étant devenu synonyme de voleur) Il s'agissait d'abord des huissiers du fisc et de leurs commis, (L'archer de la prévôté, porteur de l'édit sur les cabaretiers, fut la première victime. Son cadavre fut traîné par les pieds dans toute la ville) mais aussi tous ceux qui étaient plus ou moins mêlés a la ferme des impôts: grands négociants ou gens de finance "en liaison avec Paris", soupçonnés de s'engraisser sur le dos des pauvres, et dont les maisons furent pillés. Cette rébellion anti-fiscale se propagea dans les grandes villes d'Aquitaine, Périgueux, Agen, jusqu'à Auch et Toulouse, puis gagna les campagnes d'Angoumois et de Saintonge l'année suivante. Ce mouvement anti-fiscal de 1635-36 fut parfois qualifié de "communale" du fait de la relative complicité de la bourgeoisie et des édiles locaux, dans un esprit provincial, anticentralisateur, antiparisien, que l'on retrouvera à l'époque de la révolution française avec les Girondins. [6]
révolte _des_croquants
 Mais la plus importante de toutes fut certainement, du fait de son caractère massif et de son extension géographique, celle des Croquants du Périgord entre 1637 et 1641. La encore, l'élément déclencheur fut la levée en 1637 d'une nouvelle taxe, les Rations de l'armée (qui se rendait en Espagne) payable directement en blé. La réaction fut immédiate:: en l'espace d'une semaine, une armée paysanne de plusieurs milliers d'hommes fut levée. De nombreux gentilshommes campagnards  faisaient partie de leurs chefs. Après avoir échoué devant Périgueux, l'armée des Croquants occupa Bergerac le 10 mai. Les plaintes et revendications des Croquants nous sont connus par le Manifeste des paysans de Poitou proclamé à Bergerac le 15 mai et attribué a La Mothe La Foret (voir le texte in :http://www.guyenne.fr/ArchivesPerigord/SHAP/T4_1877/Revolte_Croquants.htm ) Les raisons de la révolte y sont présentées: ce sont les "impositions extraordinaires, insupportables, illégitimes, excessives, inconnues à nos pères." Ce sont aussi les passages des soldats "barbares, cruels, des gueux, des harpies vivant en pays de conquête." Ce sont enfin "les financiers de votre Majesté, larroneaux avides de se remplir la bourse."  C'est à cause de tout cela que la province est "épuisée", le paysan "ruiné." On refuse cette "oppression  qui réduit à la mendicité, à la misère, met dans la rage, noie dans les désespoir, met les fers aux mains." Les revendications des Croquants (ils refusent ce terme, prétendant parler au nom des Communes ou Communautés) ne sont pas révolutionnaires. Ils veulent le retour à la liberté et la justice, la suppression des officiers de finance et des impositions illégitimes (ce terme souvent employé voulait bien montrer que les Croquants, comme jadis les Tard Avisés, se présentaient comme des justiciers,   * défenseurs de la loi) Ils ne remettaient pas en cause l'autorité du roi, mais voulaient que la province soit représentée par un syndic, autrement dit une Assemblée des états du Périgord telle qu'elle avait existé jusqu'en 1611, qui leur accorderait une certaine liberté en matière de fiscalité.
Au mois de mai 1637, la rébellion avait gagné la plus grande partie du Périgord et commençait à s'étendre aux régions périphériques (Quercy, Bas Poitou, Limousin Auvergne). L'offensive de l'armée royale commença le 1er juin, avec l'attaque de La Sauvetat. Les combats firent au muons 1500 morts du côté des Croquants et prés de 300 du côté de l'armée royale menée par La Valette. Une guerre des chefs entre La Mothe et Magot acheva la dispersion des Croquants. Le 7 juin le duc de La Valette entrait dans Bergerac. Ainsi se terminait le mouvement des Croquants. Il ne fut pas puni par une répression féroce comme le souhaitait La Valette, hormis la pendaison publique de plusieurs de ses chefs. Louis XIII  prononça une amnistie générale (abolition) et supprima les Rations. Pour les Croquants, ce fut une demie victoire qu'ils interprétèrent comme une sorte d'encouragement. Les troubles dirigés contre l'impôts et les ravages des soldats allaient se poursuivre dans la région encore au moins pendant 20 ans, principalement pendant les années de la Fronde (1648-53). La révolte des Tard Avisés du Quercy en 1707, contre le droit de contrôle sur les registres paroissiaux, sera le dernier acte du refus de toute une région de l'emprise de l'État moderne.
(
Illustration : Bois dessiné et gravé par Maurice Albe in "Les Croquants" de Georges Rocal)



              
 Au XVIIIe siècle, les révoltes anti-fiscales continueront de façon régulière. 3143 actes de rébellion contre la fiscalité royale ont pu être recensés [4] entre 1661 et 1789, soit le tiers de tous les actes de rébellion. Il s'agit la plus part du temps de délits de contrebande de sel (faux-saunage) ou de tabac, les contrebandiers et camelotiers formant parfois de véritables bandes armées (comme celle de Mandrin dans le Dauphiné) Il s'agit aussi d'attaques de bureaux de gabelle ou de barrières d'octroi, et surtout, le plus souvent, d'altercations violentes, tournant parfois à l'émeute, entre population et agents du fisc (gabelous, brigadiers des Fermes). C'est ainsi qu'a Bourges, en 1664, la population se soulève pour protester contre la taxe sur les vins (aide) Il y des morts et des blessés. Le commis de la Ferme s'enfuit et la foule libère les meneurs emprisonnés. Il faudra trois semaines pour que l'intendant puisse faire revenir l'ordre. La solidarité populaire avec les fraudeurs, et aussi souvent la sympathie des notables, des religieux et des seigneurs, restait constante. La fraude fiscale devenait déjà un sport national ! Cette lettre de menace adressée en 1705 à un receveur des tailles d'Agenais est significative:  "Si vous continué de persécuter le monde comme vous fete, et que vous n'entriés pas un pe plus dans  les sentiments d'humanité comme vous l'avé fait jusques icy, on vous avertit que vous serés bientôt la victime. Ne croyé pas qu'on ne vous écrit qu pour vous intimider, puisque ceus qui vous écrivent sont assé entreprenans pour vous assassiner s'ils ne peuvent pas vous faire périr par le feu. Le roi ne veut pas qu'on persécute si fort le peuple. Profités de l'avis et soyés plus honete home si vous ne voulés pas périr avec toute votre famille." [7]

Les émeutes de la faim du XVIIe siècle préfigurent la révolution française

appel_à l'émeute _en_1789

  Les deux dernières grandes famines de l'Ancien-Régime se situent sous le règne de Louis XIV. Celle de 1683-84 causa la mort d'au moins un million et demi de personnes (pour 22 millions d'habitants) et celle de 1709-1710 environ 600 000. La faim jetait évidemment des milliers de pauvres sur les routes ou dans la rue et les délits de vol, pillage, attaques de boulangeries, greniers à blé ou convois ou bateaux transportant du blé, se répandaient. Mais c'est surtout lorsque le grain était rare et chère pour des raisons purement spéculatives, que la population réagissait le plus violemment. Ainsi en 1709, des émeutes éclatèrent un peu partout en France, conséquence du "grand hiver" (le plus froid jamais enregistré de mémoire d'homme) qui provoqua la perte presque complète de la récolte de blé. Mais les bonnes récoltes des années antérieures avaient permis de faire des réserves. La rétention ("accaparement") de ces réserves de céréales par ceux qui espéraient provoquer la hausse des prix pour s'enrichir provoqua la colère du peuple. Des émeutes éclatèrent dans la plupart des grandes villes, comme à Marseille où près de 2000 femmes vinrent protester devant l'Hôtel de ville, accusant deux échevins d'être des spéculateurs. Pour les calmer le gouverneur fit distribuer le blé destiné à l'armée. A Rouen, à Caen, c'est aux intendants, soupçonnés de spéculation, que la foule s'en prit. Partout, les riches étaient accusés de s'engraisser sur le dos du peuple. "Le peuple criait, menaçait. Tout dans ce bas rang semblait ne respirer que sédition. Ils ne parlaient pas moins que de piller, et même de tuer les riches", rapporte un avocat de Château-Thierry en révolte. Les grandes famines se raréfièrent au XVIIIe siècle, mais la cherté du blé continua à provoquer des émeutes, d'autant plus que s'ajoutèrent aux circonstances climatiques, des mesures de dérégulation du marché des grains mises en œuvre en 1763-64 (édits Bertin et l'Averdy) autorisant le libre transport des grains et leur exportation. Mesures abandonnées un temps sous la pression populaire, mais confirmées par l'édit de Turgot en 1774.

  Environ 1500 émeutes de la faim touchent la France entre 1661 et 1789, avec un pic entre 1764 et 1775 (guerre des farines) pour atteindre leur paroxysme en 1788-89 (290 émeutes) avec les conséquences que l'on sait. Ces émeutes croissantes, dans lesquelles les femmes sont souvent majoritaires, frappent par leur caractère de plus en plus massif, violent et surtout politisé, dans la mesure où elles mettent directement en cause le système. "Nous ne devons plus attendre ni secours ni justice que de nos mains et de nos bras, n'aillant plus d'autres ressources que le pillage des riches" Ainsi commençait un placard affiché sur les murs de Paris en 1725. Deux ans plus tard, des rumeurs accusèrent Louis XV de participation à des activités frauduleuses sur les grains, et ses ministres furent qualifiés de "vendus". Au printemps 1789, toute la Provence se soulevé. Les troubles gagnent Marseille, Toulon, Aix. Un peu partout, la population en furie attaque les greniers à blé. A Marseille, 2000 personnes envahissent l'Hôtel de Ville. Sous la menace, le Conseil municipal ordonne une baisse du prix du pain et de la viande et supprime les taxes communales sur les denrées. En compensation, il décide d'augmenter les taxes sur le luxe, l'industrie et la propriété. A Marseille, la révolution avait déjà commencé ! [8]




[1] Comme l'a noté Yves-Marie Bercé pour les périodes 1548,1594, 1635-1637, 1639-1643, 1648-1653, 1658-1662, 1702-1707 (révoltes) et 1595, 1628-1631, 1662, 1694, 17o9 (disettes) car souligne t-il, "Aucun texte ne témoigne de ferments de révolte dans la psychose de disette. La haine publique est réservée à des boucs émissaires spécifiques. Il n'y a pas trace de ressentiment social,  la famine engendre le seul désespoir". Yves-Marie Bercé: Histoire des Croquants. Étude des soulèvements populaire(s au XVIIe siècle dans le sud-ouest de la France, Droz (coll. Mémoires et documents publiés par la Société de l'École des chartes), Genève/Paris, 1974, pp. 24 et 42
[2] Voir :  Emmanuel LE ROY LADURIE. Le carnaval de Romans. De la Chandeleur au Mercredi des cendres 1579-1580. Paris, Gallimard, 1979.
[3] cité par Y.M Bercé, ibid, p. 265
[4] Voir Guy Lemarchand.Troubles et révoltes populaires en France au XVIe et XVIIe siècles. Essai de mise au point. In: Cahier des Annales de Normandie n°30, 2000. Féodalisme, société et Révolution Française : études d'histoire moderne, XVIe-XVIIIe siècles / Guy Lemarchand, textes réunis par P. Dupuy et Y. Marec. pp. 131-158., url : /web/revues/home/prescript/article/annor_0570-1600_2000_hos_30_1_2375
[5] Voir par exemple:: Madeleine Foisil, La révolte des Nus-Pieds et les révoltes normandes de 1639, Annales de Normandie , 1970, vol. 20, n° 4, pp. 331-342.url : /web/revues/home/prescript/article/annor_0003-4134_1970_num_20_4_5761
[6 ] Comme le résume Y-M Bercé : "La montée fiscale était ressentie comme une agression étrangèreen face de laquelle chacun se muait en fauteur ou complice d'émeute. La chasse aux gabeleurs était aisi la forme la plus sommaire et la plus spontanée de la défense des libertés provinciales." (op. cité, p. 363)
[7] Original reproduit in Y-M Bercé, op. cité,T2, p. 985
[8] L'ouvrage de référence ayant servi de source à cer article est celui de Jean Nicolas, La rébellion française, mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789, Seuil, 2002
    Voir aussi : G. Brunet et S.Brunet : Les luttes antiseigneurales dans l'Europe médiévale et moderne, Presses universitaires du Mirail, 2009

   La guerre des paysans allemands (Rustaux)


guerre_des_paysans
Paysans emmenés en captivité - Gravure - 1525

La guerre des paysans ((Erhebung des gemeinen Mannes) fut, par sa durée et son ampleur, un évènement qui ébranla non seulement l'Allemagne, mais aussi la Suisse et le duché de Lorraine (Alsace et Moselle) [1]. Dans ces régions du sud-ouest de l'Empire germanique, vieux pays de jacquerie, survivait une structure féodale morcelée en petites seigneuries vivant en quasi autonomie, à la différence des autres régions d'Allemagne, comme la Bavière, qui ne furent pas atteintes par la révolte paysanne. Même si le servage total n'existait quasiment plus dans ces régions, le nombre de paysans sans terre y restait élevé. Quant à la paysannerie moyenne et aisée, ses conditions de vie s'étaient dégradées, en partie à cause de la mauvaise conjoncture économique, mais aussi depuis que les seigneurs étaient entrés en conflit avec les princes (révolte des reichsritter ou chevaliers).Pour préserver leurs revenus et leur indépenance, ces petits seigneurs (civils ou ecclésiastiques) cherchèrent à renforcer les liens de dépendance et les charges pesant sur les paysans, à rétablir les corvées et supprimer leurs anciens droits d'usage collectifs. Bref un retour au servage. Ils s'opposaient du même coup à toute tentative d'émancipation des villes qui étaient sous leur tutelle. Il n'est donc pas surprenant que les dirigeants de la révolte aient été des paysans aisés, des petits artisans et commerçants et des lansquenets (anciens mercenaires) Les idées avancées par Luther serviront de détonnateur pour ces petites gens souvent écrasés de charges.

En février et mars 1525 se formèrent en Haute Souabe trois armées de paysans atteignant le chiffre considérable d'environ 30 000 hommes. Ils se lancèrent à l'attaque de châteaux, d'églises et couvents, envahirent des villes et occupèrent des propriétés seigneuriales. Rapidement, l'agitation s'accentua. Les anabaptistes suisses se joignirent à eux. Les mineurs saxons se révoltèrent à leur tour. Cinquante de leurs représentants se réunirent à Memmingen pour tâcher de mettre au point leurs revendications qui seront formulées dans les fameux Douze Articles . Ceux-ci contenaient à la fois des revendications religieuses inspirées des idées de Luther et des revendications sociales, dont l'abolition du servage ainsi que l'assouplissement des corvées, taxes et  droits seigneuriaux. "Il est lamentable que nous soyons considérés comme des serfs vu que le Christ en donnant son sang, nous a tous sauvé et racheté, sans exception, du plus humble au plus grand. Nous voulons être absolument libres, comme nous l’apprend l’Ecriture. Nous devons cependant obéir de bon cœur à toute autorité élue, ou instituée par Dieu en tout ce qu’elle ordonne de convenable et de chrétien. Vous nous affranchirez certainement en votre qualité de vrais et d’authentiques chrétiens ou vous nous montrerez dans l’Evangile que nous sommes serfs." est-il déclaré dans l'article III.

Mais la lutte entre paysans et seigneurs était tragiquement inégale et le soulèvement, faute de chefs, de coordination, de stratégie et d'armes efficaces était voué à l'échec. Une troupe de milliers de paysans, rejointes par des citadins se regroupa à Frankenhausen. Lâchement, les seigneurs entamèrent des négociations avec les révoltés, puis attaquèrent par surprise pendant les tractations. 5000 paysans furent massacrés, La répression qui s'en suivit fut à la hauteur de l'effroi causé par la révolte. On l'estime à plus de 100 000 victimes. Près de Saverne, en Alsace, le duc de Lorraine fit massacrer 22 000 paysans d’un coup, le 17 mai 1525 et près de 10 000 autres, le 20 mai, à Scherwiller près de Sélestat.

Thomas_Muntzer

Thomas Münzer fut nomme en 1520  pasteur à Zwickau en Saxe. À partir de 1523, il se sépare de Luther.  Celui-ci considère en effet l'usage de la violence à des fins révolutionnaires comme contraire à la volonté divine, alors que Muntzer la considère comme nécessaire et légitime.
"Que ne soit épargné sur cette terre aucun de ceux qui font obstacle à la Parole de Dieu", déclarera t-il. Car selon Muntzer, qui s'inspire de la pensée millénariste de Joachim de Flore, il est du devoir des saints d'anticiper sur la violence divine à venir pour éliminer les impurs. Le sacrifice de soi devient alors la marque même de l'élection, la confirmation de l'acceptation de Dieu. Müntzer définit une sorte de sainteté révolutionnaire et messianique, qui veut préparer l'arrivée sur la Terre de la Jérusalem céleste. En Bohême, il lance un appel grandiose "La pure et virginale Église est devenue une putain (...) J'aiguise ma faucille pour couper la récolte (...) C'est ici que prendra commencement l'Église rénovée des Apôtres et c'est d'ici qu'elle s'étendra au monde entier". Munzer, menacé, trouve refuge chez l'Electeur de Saxe. Il met en place une Ligue Secréte (La ligue d'Allstedt) aux objectifs clairement communistes. Elle compte quelques centaines de personnes. L'agitation paysanne étant à son paroxysme en Saxe, ses idées se diffusent rapidement. Il affirme que la trop forte quantité de travail nuit au salut des paysans  qui n'ont pas le temps de se consacrer à la prière. Finalement, après avoir été chassé de Zwicka, de Wittenberg, et enfin d’Allstadt, Thomas Münzer et son groupe prennent le pouvoir en février 1525 à Mülhausen en Thuringe, où ils instaurent une sorte de théocratie populaire et d’où ils participent à la guerre des paysans et à la rédaction des Douze Articles.
Le 15 mai 1525, a lieu le choc décisif à Frankenhausen. Ce jour-là, le soleil est providentiellement entouré d’une couronne inhabituelle. À cheval, Münzer proclame aux soldats paysans que c’est un arc-en-ciel, signe de victoire. En fait, la bataille tourne au massacre, tuant environ 7 000 paysans. Peu après, Münzer est capturé et torturé; après avoir avoué ses intentions subversives, il se rétracte et est exécuté. Mais ses fidèles continueront le combat, comme Melchior Rink (donnant son nom aux melchiorites) à Munster, où il tentera de fonder une nouvelle Jérusalem qui sera écrasée militairement avec une violence inouie.

Thomas Müntzer  (billet de 5 marks de l'ex-Allemagne de l’Est)

Une semblable révolte avait déjà ensanglanté la Hongrie en 1514. En face de l'avance turque, le cardinal archevêque d'Esztergom, primat de Hongrie, chancelier du roi Vladislas II, avait prêché la croisade. D'avril à mai, les paysans désertant les domaines seigneuriaux et les bergers soldats gardant les troupeaux de la grande plaine vinrent s'enrôler. Ils furent bientôt plus de 40 000 hommes en armes, vivant aux dépens des villes et des nobles. Ceux-ci ripostèrent et formèrenr une armée qui les écrasa le 15 juillet près de Temesvar. La répression qui suivit alors fut si épouvantable que le roi et l'archevêque durent appeler le roi de Bohême à leur secours pour refréner la noblesse devenue toute-puissante.  
On peut citer aussi la révolte de Matija Gubec en Croatie, dont la troupe de cinq mille hommes fut battue en février 1573, ou celle de Basse-Autriche, environ de même importance, dispersée en mars 1597. Il faudrait y rattacher également les très nombreuses insurrections russes, où les paysans asservis et les populations allogènes mal soumises se ralliaient par dizaines de milliers à des chefs cosaques venus des steppes du Sud, des immensités libres du Don et de la basse Volga. Pendant la crise dynastique du Temps des troubles, ce furent Bolotnikov (1607) et les faux Dimitri, puis Bogdan Khmelnitski, soulevé contre les seigneurs polonais en 1648, et, surtout, Stenka Razine (entre 1668 et 1671) qui menaça l'Empire lui-même.

[1] En ce qui cpncerne la guerre des paysans en Alsace, voir par exemple : http://www.shpn.fr/page105/page105.html
             
 Le droit des peuples à l'indépendance : la révolte hollandaise
Acte_de_La_Haye_1581

 
Première page d
e l'acte de La Haye de 1581 rejetant la souveraineté du roi espagnol Philippe II
 signé par sept provinces sécessionnistes du nord de la Hollande.  
                                                                                                                                                                                    
   
En 1579, les provinces du nord des Pays-Bas espagnoles, converties au calvinisme, se révoltèrent contre l'Espagne et se fédérèrent dans l' Union d'Utrecht, fondant en 1581 la république des Provinces-Unies, proclamée par l'Acte de La Haye. 
"A tous ceux qui ces presentes verront, ou orront lire, Salut: Comme il est notoire à un chacun, qu'un Prince du Pais est étably de Dieu pour Souverain & Chef des Sujects, pour les défendre & conserver de toutes injures, oppressions et violences : comme un Pasteur est ordonné pour la deffence & garde de ses Brebis: & que les Sujects ne sont pas créez de Dieu pour l'usage du Prince; pour luy estre obeissans en tout ce qu'il commande, fait que la chose soit pie ou impie, juste ou injuste, & le servir comme esclaves: Mais le Prince est pour les Sujects, sans lesquels il ne peut estre Prince, afin de gouverner selon droict & raison, les maintenir et aymer comme un Pere ses Enfans, ou un Pasteur ses Brebis, qui met son corps & sa vie en danger pour les défendre & garentir. Et quand il ne le fait pas, mais qu'au lieu de défendre ses Sujects, il cherche de les oppresser, & de leur oster leurs Privilèges, & anciennes Coustumes, leur commander & s'en servir comme d'esclaves : Il ne doibt pas estre tenu pour Prince, ains pour Tyran. Et comme tel ses Sujects, selon droict & raison, ne le peuvent plus recognoistre pour leur Prince..."  Lire la suite du texte de  la déclaration d'indépendance

Cette période allant de 1584 et 1702, appelée le siècle d'or néerlandais vit la république des Provinces-Unies (ancêtre des actuels Pays-Bas) se hisser au rang de première puissance commerciale au monde, tandis que le reste de l'Europe se débattait dans la récession économique. La liberté de culte qui régnait aux Pays-Bas y attira les personnes les plus diverses, n'ayant en commun que d'être opprimées pour leurs croyances, dont la plus célèbre fut Spinoza. (voir plus bas)
Écrivains et érudits s'y établirent pour enseigner et publier en toute liberté ; avec la fondation de l'université de Leyde et le développement des sciences humaines et des sciences naturelles, le pays devint l'un des centres du savoir et des arts, notammant la peinture, avec Rembrandt et Vermeer qui sont les plus connus. La petite république des Provinces-Unies, dirigée par Jean De Witt de 1586 à 1672, sera un modèle pour tous les grands esprits de l'époque, comme Descartes qui vanta son climat de tolérance et de liberté. Elle résistera héroïquement aux guerres menées par l'Espagne, puis par l'Angleterre. Ces réfugiés rejoignirent une république en pleine croissance, qui leur offrait travail et liberté d'opinion. Voici ce qu'en dit l'un des plus célèbres descendants de réfugiés juifs portugais, Spinoza, parlant d'Amsterdam :"Au sein de cette florissante république, de cette ville éminente, tous les hommes, de toute nation et de toute secte, vivent entre eux dans la concorde la plus parfaite ; et pour confier ou non leur bien à quelque citoyen, ils ne s’informent que d’une chose : est-il riche ou pauvre, fourbe ou de bonne foi ? Quant aux différentes religions et aux différentes sectes, que leur importe ? Et de même devant les tribunaux, le juge ne tient aucun compte des croyances religieuses pour l’acquittement ou la condamnation d’un accusé, et il n’est point de secte si odieuse dont les adeptes (pourvu qu’ils ne blessent le droit de personne, rendent à chacun ce qui lui est dû, et vivent selon les lois de l’honnêteté) ne trouvent publiquement aide et protection devant les magistrats;" (Traité Thélogico-Politique, XX, p. 179)



 Spinoza, défenseur de la liberté et de la démocratie
                                                                                  
Spinoza

 "Les Messieurs du Mahamad vous font savoir qu'ayant eu connaissance depuis quelque temps des mauvaises opinions et de la conduite de Baruch de Spinoza, ils s'efforcèrent par différents moyens et promesses de le détourner de sa mauvaise voie. Ne pouvant porter remède à cela, recevant par contre chaque jour de plus amples informations sur les horribles hérésies qu'il pratiquait et enseignait et sur les actes monstrueux qu'il commettait et ayant de cela de nombreux témoins dignes de foi qui déposèrent et témoignèrent sur tout en présence dudit Spinoza qui a été reconnu coupable : tout cela ayant été examiné en présence de Messieurs les Hahamim, les Messieurs du Mahamad décidèrent avec l'accord des rabbins que ledit Spinoza serait exclu et écarté de la Nation d'Israël à la suite du hérem que nous prononçons maintenant.." (Source : Steven Nadler, Spinoza, Cambridge University Press, 2001. Traduit par Jean-François Sené (Bayard, Paris 2003.)  http://www.akadem.org/medias/documents/1Herem.pdf )
 Ainsi commence  l'acte d'exclusion de Spinoza de la communauté israélite d'Amsterdam, proclamé le 27 juillet 1656 par les autorités rabinniques. Quels sont donc ces "mauvaises opinions" et ces "actes monstrueux" dont était accusé Spinoza ? Il fut en accusé d'athéisme parce qu'il avait revendiqué "le droit de philosopher" sans tabou ni préjugés, c'est à dire
appliquer une analyse rationnelle aux questions de Dieu, de la foi et des rites hébraïques. Loin de se laisser inmpressionner par cette mise à l'index, lui dont les ancêtres portugais avaient fui l'Inquisition, Spinoza persista dans ses critiques de la religion, dénonçant la superstition, la foi nourrie par la seule peur de l'enfer, par l'ignorance et la culpabilité du péché. Cette affaire révèle la grande liberté d'esprit de Spinoza (qui n'avait que 24 ans lors de son exclusion), véritable héritier des humanistes et précurseur de la philosophie des Lumières. Mais Spinoza ne s'est pas seulement intéressé à la métaphysique ou à la morale, il a aussi médité sur la politique, principalement dans deux de ses oeuvres: Traité Théologico-Politique (1670) et Traité politique (1677)


Spinoza_Tractatus_Theologico-Politicus.jpg  Etrange titre que celui de son premier Traité qui fut publié anonymement et fit grand scandale. Il s'agit en effet d'une critique historique de la Bible qu' il utilise comme un matériau de réflexion politique, le conduisant à affirmer la supériorité du régime démocratique. Dans la préface, il montre comment la superstition, née de la crainte, est utilisée par les despotes pour de maintenir au pouvoir: "Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt principal, c’est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu’ils croient combattre pour leur salut en combattant pour leur esclavage, et que la chose du monde la plus glorieuse soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme, comment concevoir rien de semblable dans un État libre, et quelle plus déplorable entreprise que d’y répandre de telles idées, puisque rien n’est plus contraire à la liberté générale que d’entraver par des préjugés ou de quelque façon que ce soit le libre exercice de la raison de chacun ! " (p. 6) * Karl Marx n'a pas dit autre chose en parlant de la religion comme "l'opium du peuple" !

 Si ce n'est sur la crainte et l'asservissement des esprits, sur quoi donc doit être fondé un Etat libre ? Spinoza nous l'explique :
"Voici donc de quelle manière peut s’établir une société et se maintenir l’inviolabilité du pacte commun, sans blesser aucunement le droit naturel : c’est que chacun transfère tout le pouvoir qu’il a à la société, laquelle par cela même aura seule sur toutes choses le droit absolu de la nature, c’est-à-dire la souveraineté, de sorte que chacun sera obligé de lui obéir, soit librement, soit dans la crainte du dernier supplice. La société où domine ce droit s’appelle démocratie, laquelle est pour cette raison définie : une assemblée générale qui possède en commun un droit souverain sur tout ce qui tombe en sa puissance.  (XVI) C'est exactement la thèse exposée par J.J Rousseau dans le Contrat social.

La démocratie est pour Spinoza le meilleur des régimes, car, écrit-il: "elle me semblait la plus naturelle et la plus rapprochée de la liberté que la nature donne à tous les hommes. Car dans cet État personne ne transfère à un autre son droit naturel, de telle sorte qu’il ne puisse plus délibérer à l’avenir ; il ne s’en démet qu’en faveur de la majorité de la société tout entière, dont il est l’une des parties. Par ce moyen, tous demeurent égaux, comme auparavant dans l’état naturel.." (XVI, p 142) Et aussi parce qu'elle est plus propice à la paix que la royauté: "Avant les rois, quarante années se sont écoulées, et même une fois (ce qui semble incroyable) quatre-vingts années, sans guerre ni à l’extérieur ni à l’intérieur, dans une tranquillité parfaite. Au contraire, les rois, maîtres du gouvernement, ne combattant plus pour obtenir la paix et la liberté, mais pour acquérir de la gloire, entreprirent tous, à l’exception de Salomon (dont le génie et la sagesse devaient mieux éclater pendant la paix), des guerres sans cesse renaissantes, comme on peut le lire dans l’histoire des Juifs. Ajoutez à cela cette funeste passion de régner, qui ensanglanta plus d’une fois les marches du trône. Enfin les lois, tant que dura le gouvernement du peuple, furent défendues contre la corruption et constamment observées. (XVIII, 3)

Au dernier chapitre, Spinoza se livre à un véritable plaidoyer pour la liberté de penseé et d'expression. En voci la conclusion: "Ainsi nous avons montré : 1° qu’il est impossible de ravir aux hommes la liberté de dire ce qu’ils pensent ; 2° que, sans porter atteinte au droit et à l’autorité des souverains, cette liberté peut être accordée à chaque citoyen, pourvu qu’il n’en profite pas pour introduire quelque innovation dans l’État ou pour commettre quelque action contraire aux lois établies ; 3° que chacun peut jouir de cette même liberté sans troubler la tranquillité de l’État et sans qu’il en résulte d’inconvénients dont la répression ne soit facile ; 4° que chacun en peut jouir sans porter atteinte à la piété ; 5° que les lois qui concernent les choses de pure spéculation sont parfaitement inutiles ; 6° enfin que non-seulement cette liberté peut se concilier avec la tranquillité de l’État, avec la piété, avec les droits du souverain, mais encore qu’elle est nécessaire à la conservation de tous ces grands objets. Là en effet où l’on s’efforce de la ravir aux hommes, là où l’on fait le procès aux opinions dissidentes, et non aux individus, qui seuls peuvent faillir, là ce sont les honnêtes gens dont le supplice est donné en exemple, et ces supplices sont considérés comme de vrais martyres qui enflamment la colère des gens de bien et excitent en eux des sentiments de pitié, sinon de vengeance, au lieu de porter la frayeur dans leur âme. Alors les saines pratiques et la bonne foi se corrompent, la flatterie et la perfidie sont encouragées, les ennemis des victimes triomphent en voyant le pouvoir faire de telles concessions à leur fureur et par là se constituer sectateur de la doctrine dont ils se donnent pour interprètes. Qu’arrive-t-il enfin ? que ces hommes usurpent toute autorité, et ne rougissent point de se déclarer immédiatement élus par Dieu, de proclamer divins leurs décrets, et simplement humains ceux qui émanent du gouvernement, afin de les soumettre aux décrets divins, c’est-à-dire à leurs propres décrets.
Or qui ne sait combien cet excès est contraire au bien de l’État ? C’est pourquoi je conclus (...) qu’il n’y a rien de plus sûr pour l’État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans l’exercice de la charité et de l’équité, de restreindre l’autorité du souverain, aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que les choses profanes, aux actes seuls, et de permettre, du reste, à chacun de penser librement et d’exprimer librement sa pensée."

* Les extraits cités sont tirés de la traduction numérisée de E. Saiiset (1842) avec l'aimable'autorisation de  h t t p : / / w w w . s p i n o z a e t n o u s . o r g)


Spinoza_Tractacus_Politicus.jpg
Le Traité politique, dernier oeuvre de Spinoza, est plus déroutant, car il contredit souvent le précédent. Oeuvre de maturité (d'ailleurs inachevée) elle est l'application à la politique de sa conception anthropologique exposée dans l'Ethique. Le Traité commence ainsi: "C’est l’opinion commune des philosophes que les passions dont la vie humaine est tourmentée sont des espèces de vices où nous tombons par notre faute (...) les politiques passent pour plus occupés à tendre auxhommes des embûches qu’à veiller à leurs intérêts (...) s’imaginer qu’on amènera la multitude ou ceux qui sont engagés dans les luttes de la vie publique à régler leur conduite sur les seuls préceptes de la raison, c’est rêver l’âge d’or et se payer de chimères." 
Le philosophe rappelle ensuite que: "les hommes sont moins conduits par la raison que par l’aveugle désir, et en conséquence la puissance naturelle des hommes, ou, ce qui est la même chose, leur droit naturel, ne doit pas être défini par la raison, mais par tout appétit quelconque qui les détermine à agir et à faire effort pour se conserver" (II, 5) Cela l'amène à réfuter la théorie catholique du "libre arbitre" (II, 6), mais aussi la validité du contrat social comme fondement de l'Etat politique: "Si donc l’individu, qui est son propre juge par droit de nature, a jugé, à tort ou à raison (car l’homme est sujet à l’erreur), qu’il résulte de l’engagement contracté plus de dommage que d’utilité, il estimera qu’il y a lieu de le violer, eten vertu du droit naturel (...) il le violera.  (II, 12)

C'est ici qu'il introduit sa notion fondamentale de "puissance de la multitude":" Si deux individus s’unissent ensemble et associent leurs forces, ils augmentent ainsi leur puissance et par conséquent leur droit ; et plus il y aura d’individus ayant aussi formé alliance, plus tous ensemble auront de droit." (II, 13)..."Ce droit, qui est défini par la puissance de la multitude ; on a coutume de l’appeler l’État. Et celui-là est en pleine possession de ce droit qui, du consentement commun, prend soin de la chose publique, c’est-à-dire établit les lois, les interprète et les abolit, fortifie les villes, décide de la guerre et de la paix, etc. Que si tout cela se fait par une assemblée sortie de la masse du peuple, l’État s’appelle démocratie ; si c’est par quelques hommes choisis, l’État s’appelle aristocratie ; par un seul enfin, monarchie." (II, 17)

Dans le chapitre suivant, intitulé: Du droit des pouvoirs souverains, il va tenter de démontrer que la puissance de la multitude, même si elle n'est que l'addition des passions de tous, est forcément bonne et raisonnable. "Car le droit de l’État est déterminé par la puissance de la multitude en tant qu’elle est conduite comme par une seule âme. Or cette union des âmes ne pourrait en aucune manière se concevoir, si l’État ne se proposait pour principale fin ce qui est reconnu utile à tous par la saine raison." (III,7) Pour le dire autrement, l'union fait non seulement la force, mais aussi le bien et le bonheur. Les socialistes dits "utopiques" du XIXémé siécle ne diront pas autre chose.

Le philosophe veut voir dans les passions humaines, qu'il a analysées dans l'Ethique, une composante à part entière de l'esprit et de la nature humaine, une force vitale et créatrice capable de donner le meilleur comme le pire. Et si les hommes désirent s'entendre, ils ne peuvent le faire que pour le meilleur, car pour quelle absense de raison le feraient-ils pour le pire ? "Par conséquent, le meilleur État, c’est celui où les hommes passent leur vie dans la concorde et où leurs droits ne reçoivent aucune atteinte. Aussi bien c’est un point certain que les séditions, les guerres, le mépris ou la violation des lois doivent être imputés moins à la méchanceté des sujets qu’à la mauvaise organisation du gouvernement. Les hommes ne naissent pas propres ou impropres à la condition sociale, ils le deviennent." ( V, 2 )  

C'est cet amour du vivre ensemble qui peut pousser les citoyens à s'entendre et à défendre leur liberté, leur procurant une véritable jouissance de la liberté, que Spinoza a nommée hilaritas dans lson Ethique (III, 11) L'hilaritas est tout le contraire de l'hubris, la fameuse démesure qui, selon Platon, menaçait la démocratie grecque. Solon et Périclés l'avait bien compris, en déclarant que le désintèrêt du citoyen est la pire des menaces pour la démocratie. Spinoza dit la même chose:"Aussi bien une société où la paix n’a d’autre base que l’inertie des sujets, lesquels se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à l’esclavage, ce n’est plus une société, c’est une solitude." (V, 4)

  Levellers et Quakers : l'égalité au nom de la foi
Agreement_of_ the_ people_levellers
Les Levellers (niveleurs) nom péjoratif donné par leurs adversaires aux radicaux politiques de cette époque, qui les accusaient de vouloir niveler les rangs, les fonctions politiques et les biens, trouvèrent un écho important parmi les soldats de l'armée de Cromwell pendant la Guerre civile anglaise (1642-1648). Car à la différence des armées royales formées de mercenaires, Cromwell avait recruté une armée populaire, composée d’artisans et de membres des couches moyennes, traversés d’idées démocratiques, souvent en lien avec une foi profonde. Ceux-ci élirent des délégués pour faire part de leurs revendications politiques et les faire connaître. C'est ainsi qu'ils rédigèrent les bases de l'Agreement of the People affirmant que : "Par la vonté de Dieu, le peuple est la source de tout pouvoir juste." (1) Il s'agissait d'une véritable constitution qui exigeait la République, le suffrage universel, l'éligibilité pour tous, un Parlement au mandat limité à deux ans, la primauté absolue du pouvoir législatif élu, la fin de tout privilège, la tolérance religieuse. Le texte fut proposé au Conseil général de l'armée, réuni à Putney le 28 octobre 1647, sous la présidence de Cromwell qui finira par le rejeter, après une discussion qui dura 3 jours. Des extraits en ont été conservés.
" Je ne trouve aucun passage dans la loi de Dieu qui affirme qu'un Lord doit choisir vingt députés, un gentilhomme deux et un pauvre aucun ( ...) Mon opinion est que l’homme le plus pauvre qui soit en Angleterre n'est en rien assujetti, strictement parlant, à un gouvernement auquel il n’aurait pas accepté par un vote de se soumettre..." affirmait Rainsborough. Et Wildman d'ajouter:" Je pense que c’est l' indéniable maxime de gouvernement : que tout gouvernement réside dans le libre consentement du peuple..." ( http://wikirouge.net/D%C3%A9bats_de_Putney )

(1) Cité par M. Revelli, Putney...Milan, Baldini 1997, p 75
 Sur les débats de l'Assemblée de Putney, voir aussi  ( en français)  :  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1962_num_17_3_420852

Source du document :  http://oll.libertyfund.org/?option=com_staticxt&staticfile=full_quote.php%3Fquote=212&Itemid=275


Constitution_de_Pennsylvanie_1776
    Les Quakers (trembleurs) doivent peut-être leur surnom aux tremblements qu'éprouvaient les fidèles (Les Amis) de John Fox (1624-1691) envoûtés par ses sermons. Les premiers quakers, issus de la révolution puritaine (1625-60) comme les levellers, les diggers ou les ranters, prônaient une transformation radicale, non seulement de la pratique religieuse, mais de toute la société et du système politique. Pacifistes absolus, ils refusaient de porter les armes et de prêter serment, rejetaient le vouvoiement, les formules et les gestes de politesse. Ils revendiquaient l'égalité entre homme et femmes et la pratiquait dans leurs familles et communautés. Organisés en en « Société des Amis », ils  auraient atteint le nombre de 60 000 en Angleterre et Pays de Galles vers 1680.

 Mais l'originalité de leur mouvement tient à leur aventure américaine. De nombreux quakers, ayant émigré dans les colonies américaines pour fuire les persécutions, furent accueillis par un riche propriétaire,
William Penn, qui avait adhéré à leurs idées. Il possédait en effet un immense territoire en Amérique que le roi lui avait concédé. William Penn y créa l’Etat de Pennsylvanie, ayant pour capitale Philadelphie (l'amour fraternel en grec) La Pennsylvanie fut longtemps considérée comme un exemple de société tolérante. La constitution proclamée en 1776 affirmait dans son préambule qu’"il est du devoir des hommes libres de la Pennsylvanie d’instituer un nouveau gouvernement le mieux à même de promouvoir le bonheur du peuple de cet État, et leur postérité […] sans partialité en faveur ou préjugé contre une classe, une secte, ou une catégorie d’hommes quels qu’ils soient ».  Les quakers établirent ainsi de bonnes relations avec les natifs amérindiens et refusèrent d'employer des esclaves.
 Le régime politique était également un modèle de démocratie
. Le cinquième article de la Déclaration des droits déclarait que : « Le gouvernement est, et devrait être, institué pour le bénéfice commun, la protection et la sécurité du peuple, de la nation ou de la communauté ; et non à l’avantage ou pour les émoluments particuliers d’un homme, d’une famille, ou d’une catégorie d’hommes qui ne forment qu’une partie de la communauté ».  Le Parlement était composé d’une unique assemblée législative et d'un exécutif confié à un comité de 12 hommes, choisissant un président aisément révocable et n’assumant que de courts mandats. Un Conseil de censeurs étant chargé d'assurer la conformité des lois à la Constitution. Et les représentants réaffirmèrent en 1786 : "Un régime démocratique comme le nôtre n'admet aucune supériorité."
Source du document :
 http://www.duq.edu/academics/schools/law/pa-constitution/historical-research/constitutional-convention-1776

Par la suite, les Amis ont continué à jouer un rôle de pionniers dans le combat social et politique. Contre l'esclavage en particulier, mais aussi pour la paix, l'éducation populaire ou l'action caritative. Citons par exemple Kees Boeke (1884-1966) fondateur de l'École de la Communauté Werkplaats en Hollande. Il rédigea une déclaration intitulée Non à la dictature qui plaidait pour la Sociocratie, modèle pour une sorte de société démocratique basée sur l’expérience de son école et les réunions des Quakers. Il explique sa conception de la sociocratie dans un article publié en 1945 : "Nous sommes si accoutumés à considérer la règle de la majorité nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie qu'il est difficile de concevoir un système démocratique pouvant fonctionner sans elle. Il est vrai qu'il vaut mieux compter les voix que les faire taire et que, même dans son état actuel, la démocratie a beaucoup à apprendre aux autres pratiques. Néanmoins le système des partis est très loin de répondre à l'idéal de démocratie dont rêve le peuple. Ses faiblesses sont devenues suffisamment claires : débats sans fin au Parlement, rassemblements de masse où les passions les plus primitives s'éveillent, rejet par la majorité de tous les points de vue différents, résultats capricieux et douteux des élections, et action du gouvernement rendu inefficace par la persistante opposition de la minorité. D'étranges effets pervers se sont aussi manifestés. Non seulement un parti peut obtenir des votes par des méthodes sournoises déplorables, mais, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner une élection en étant soutenu par une « surprenante » majorité obtenue par intimidation..." Lire la suite

 L'opposition à la monarchie absolue en France et en Angleterre : Fronde et Première Révolution anglaise

éxécution_de_Charles_1er

Gravure allemande représentant la décapitation de Charles Ier d'Angleterre, XVIIème siècle

 C'est à peu près à la même période, au milieu du 17ème siècle, qu'eclatent en Angleterre et en France de violents conflits remettant en cause la monarchie absolue que les Stuarts, comme les Bourbons, veulent imposer. La Première Révolution anglaise de 1640, comme la Fronde de 1648  en France, opposent le Parlement au Roi et vont dégénérer en sanglante guerre civile. Mais si les causes sont à peu près similaires dans les deux pays (l'argent pour la guerre, la montée en puissances des nouveaux riches et la crispation de la vieille noblesse sur ses privilèges), les différences sont notables, tant dans la forme que dans les conséquences des évènements.
 Le Parlement anglais, représentant à la fois les Lords et les Communes, a déjà fait reconaître ses droits. La Grande Charte, concédée par Jean Sans Terre en 1215, donnait l'obligation au Roi de réunir le Parlement pour voter les impôts. Cette mesure fut encore renforcée par la Pétition des Droits, rédigée par le Parlement d'Angleterre  en mai 1628 et approuvée (sous la pression) par le roi Charles Ier. Cette pétition confirmait le principe du vote exclusif des impôts par le Parlement.
 Le Parlement de Paris, quant à lui, représentant la seule noblesse, était surtout une Cour de Justice. Il pouvait cependant faire valoir son "droit de remontrance" sur les édits royaux, mais le Roi pouvait passer outre en ordonnant un "lit de justice". Cette double faiblesse privait le Parlement de Paris d'un moyen de pression efficace sur le Roi, et surtout du soutien populaire.

    La crise éclate en Angleterre en 1640, entre le roi Charles Ier et le Parlement, à propos de la guerre que le roi veut mener contre l'Ecosse. Charles Ier, face à l'opposition du Parlement, décide alors de le dissoudre. Un nouveau Parlement est constitué en 1641, mais le chef de l’opposition parlementaire, John Pym, fait voter la Grande Remontrance, exigeant l'interdiction pour le roi de dissoudre le Parlement, et d'autres mesures visant à exercer un véritable contrôle sur l'exécutif (interdiction pour le roi de rester plus de trois ans sans convoquer un Parlement, annulation de tous les emprunts et impôts votés sans l'approbation du Parlement, etc.) De ce fait, la rupture avec le roi est inévitable. Le 5 janvier 1641, Charles Ier tente de faire arrêter cinq députés, dont Pym et Hampden, pour haute trahison. C'est le début de la Guerre Civile  ou Première révolution anglaise qui aboutira à l'éxécution du roi Charles Ier en janvier 1649.
 La révolte parlementaire en France survient en 1648, principalement à cause de la politique fiscale menée par Mazarin, 1er ministre de la Régente Anne d'Autriche, qui veut instituer une taxe sur la transmission des offices (charges des magistrats) Le Parlement de Paris et les trois autres Cours souveraines (Chambre des Comptes, Cour des Aides, Grand Conseil) exigent des réformes dans une charte dite des "27 articles". Mais celles-ci vont beaucoup moins loin que celles de leurs homologues britaFronde_des_Demoiselles_1650nniques réclamées dans la "Grande Remontrance". Elles visent davantage à protéger les seuls intérêts de la noblesse de robe (réduction des taxes la concernant, suppression des intendants royaux, interdiction de lever de nouveaux impôts sans son consentement, etc) Les parlementaires réussissent cependant à mobiliser un certain temps le peuple de Paris et de certaines grandes villes à leurs côtés, qui les suivirent surtout par haine de Mazarin, mais aussi dans l'espoir de voir les impôts diminuer. La révolte parlementaire parisienne fit long feu et, de plus en plus isolés, les parlementaires capitulèrent en avril 1649 devant l'armées royale bloquant Paris.
   En Angleterre, au contraire, la situation tourna en faveur du Parlement, grâce au soutien de la population, mais aussi de celui de l'Eglise presbyterienne d'Ecosse et des calvinistes (puritains) anglais, unis contre l"Eglise anglicane qui soutenait le Roi, dans l'espoir d'imposer à tous l'anglicanisme. Quelques jours après l'exécution de Charles 1er, une loi votée par ce qui restait du Parlement décrèta la fin de la monarchie, "danger pour la liberté et la sécurité du peuple", et instaura la république en mai 1650. Mais les aspirations de Cromwell  à la dictature et ses guerres sanguinaires contre l'Ecosse et l'Irlande auront raison de sa courte république. Le Parlement en sortira tout de même renforcé. Charles II ne régnera pas comme Charles Ier et plus personne, en Angleterre, même le roi, ne parlera désormais de monarchie absolue. La liberté religieuse fut acquise une fois pour toutes (sauf pour les catholiques) et les droits du Parlement ne seront plus jamais remis en question. Acquis qui sera consolidé à la fin du siècle par la deuxième révolution, celle de 1688.
En France, au contraire, ce qu'on a appellé la seconde Fronde, ou Fronde des princes (1651-53) ne sera qu'une pitoyable, mais sanguinaire guerre féodale des Grands (et Grandes) du royaume contre Mazarin, une guerre faite de trahisons, de retournements et d'alliance avec l'ennemi espagnol, dont le résultat ne sera que de renforcer l'absolutisme et d'aggraver la misère du peuple ! La noblesse française, en se crispant égoïstement sur ses seuls intèrêts, préparait sa perte sans le savoir, ouvrant la voie à la révolution de 1789.
Gravure allégorique montrant Mademoiselle terrassant Mazarin sous les remparts d’Orléans  (Cabinet des Estampes BN - Paris Cliquez sur l'image pour l'agrandir

 La lutte des Camisards contre l'intolérance

Jean_Cavalier, chef_camisardPeinture représentant Jean Cavalier, chef camisard (Musée du Désert à Mialet)

 Magré l'Edit de Nantes promulgué par Henri IV en 1598, la liberté de religion pour les protestants français n'a jamais été totale. La haine entre catholiques et protestants, qui avait déchiré la France pendant les guerres de religion, couvait toujours. Après l'assassinat d'Henri IV, les conflits reprirent entre les deux camps et les limitations à la liberté de culte protestant se multiplièrent, jusqu'à ce que Louis XIV décida d'en finir une fois pour toute avec l'"Eglise prétendument réformée". C'est évidemment dans le Midi, et surtout le Languedoc, où la foi calviniste était la plus enracinée, que les affrontements furent les plus violents. Réunis en assemblée à Chalençon les 29 et 30 juillet 1683, une centaine de représentants des eglises du Vivaray et du Velay signaient un manifeste où ils disaient au roi "leur volonté de se maintenir jusqu'au dernier soupir de leur vie dans la précieuse liberté de conscience accordée par l'Edit de Nantes.(...) Dans l'impuissance où les Suppliants se trouvent, Sire, d'accorder la volonté de Dieu avec ce qu'on exige d'eux, ils se voient contraints par leur conscience de s'exposer à toutes sortes de maux pour continuer à donner gloire à la Souveraineté de Dieu, Qui veut être servi selon sa Parole". Cette déclaration mit le feu aux poudres et Louis XIV envoiya aussitôt une armée de 4000 hommes pour écraser les impertinents. La répression fit des centaines de victimes. Puis c'est par ses redoutables dragonnade, semant la terreur dans tout le Midi et le Sud-Ouest, que le roi voulut imposer la conversion forcée des Huguenots.

 L'édit de Fontainebleau de 1685, révoquant l'édit de Nantes, se voulut le coup de grâce. mais les Huguenots continuèrent à exercer leur culte clandestinement. Pour remplacer les pasteurs expulsés, de jeunes "prédicants" venus du peuple organisaient les assemblée nocturnes, dites "du Desert", devenant peu à peu de véritables prophètes, tel Abraham Mazel, cardeur de laine, Pierre Claris, maçon ou Jean Cavalier, apprenti boulanger, qui menèrent de 1702 à 1709 la grande révolte populaire des Cévennes, appelée aussi guerre des Camisards. Organisés en petite bandes rapides et moboles, ils attaquaient les postes militaires ou les villages et bourgs catholiques. pour repartir aussitôt se cacher dans leur montagne. L'armée de 60 000 hommes levée par Versailles eut bien du mal à en venir à bout. Les affrontement décisifs eurent lieu autour de Nimes et d'Alès. Le 16 avril 1704, dans les environs de Nage, ils furent écrasés par l'armée royale qui fit près de 400 victimes parmis les Camisards. L'insurrection reprit en 1709 dans le Vivarais, aux environs de Vernoux, mais elle fut à nouveau sauvagement réprimée. Abraham Mazel, le dernier meneur survivant sera tué en 1710. Cette guerre menée par des "croquants", frappa les esprits, car elle n'avait aucun caractére socio-économique ou antifiscal, malgré la dureté des temps. Les Camisards ne demandaient que le droit d'exercer librement leur religion, la liberté de conscience et la tolérance.



 Les  Lumières

De la fin du règne de Louis XIV en 1715 à la révolution française de 1789, s'opèrent des bouleversements considérables dans les structures sociales et économiquesi. Ces bouleversements se manifestent aussi évidemment dans les moeurs et les esprits. Le courant  philosophique nommé précisément "philosophie des Lumières" en est la quintessence. Pensée jugée lumineuse car rationnelle, critique et scientifique, par opposition à la pensée de l'Ancien régime qualifiée d'obscurantiste car fondée sur le dogme, la censure et la foi religieuse.  La réflexion politique, qui nous interesse ici, y occupe une très grande place.


 
       Jean-Jacques Rousseau, théoricien de  la souveraineté du peuple

"A l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre, il n'est plus." C'est par cette sentence étonnante que Jean-Jacques Rousseau, dans son Contrat social (III,15) formule sa critique du régime parlementaire, se démarquant ainsi de  ses amis encyclopédistes pour lesquels ce régime, dit représentatif, était un modèle.  Parce que, explique Rousseau, "la souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle ne peut être aliénée; elle consiste essentiellement dans la volonté générale et la volonté ne se représente point: elle est la même ou elle est autre; il n'y a point de milieu." EtJ-J_Rousseau c'est au nom de cette souveraineté indivisible et inaliénable qu il dénonce également la séparation des pouvoirs législatif et executif prônée par Montesquieu.

Cette conception rousseauiste de la souveraineté découle en effet de celle de "volonté générale", différente la "volonté de tous" qui s'exprime par exemple au moment d'un vote et n'est que la somme des voix particulières. Autant celle-ci est versatile, car dictée par l'opinion et les conditions du moment, autant "la volonté générale, ne peut errer" (titre du chapitre III), elle est toujours "droite" et ne peut se tromper. Mais comment la définir. " On doit concevoir par là que ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix qu l'intérêt commun qui les unit ; car dans cette institution, chacun se soumet volontairement aux conditions qu"il impose aux autre..." (Du Contrat social, Livre II,4)

Dans ces conditions, quelle peut être la forme de gouvernement la plus apte à exprimer la "volonté générale"? La réponse du philosophe est déroutante : "A prendre le terme dans la rigueur de l'acceptation, il n'a jamais existé de véritable démocratie et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que la grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. (...) D'ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement ! Premièrement un Etat très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de moeurs qui prévienne la multitude d'affaire et de discussion épineuses: ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes (...) Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aus agitations intestines que le démocratique ou populaire, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortemet et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. C'est surtout dans cette constitution que le peuple doit s'armer de force et de constance (...) Sa conclusion est sans appel : "S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes." (Du contrat social III, 4)

  Le pessimisme de Rousseau sur la nature humaine semble ici faire obstacle à l'approfondissement de sa réflexion, ou peut-être a t-il raison, malheureusement ?       Jean-Jacques Rousseau (alors âgé de 41 ans)
Pastel de Maurice Quentin de La Tour, 1753


       L'Encyclopédie diffuse la philosophie des Lumières
Couverture_Encyclopedie_Diderot
Le succès de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert fut considérable puisque 4300 souscripteurs l'avaient déjà retenue au moment de sa parution en 1759. Mais c'est surtout par l'intermédiaire des salons, terme qui désignait ces réceptions mondaines souvent tenues par des dames de l'aristocratie, telle Madame Geofrin, dans lesquels tout le gotha littéraire et philosophique devait absolument paraître, ou dans certains grands cafés parisiens, comme le Café Procope, que les idées nouvelles se propagèrent.

Article AUTORITÉ POLITIQUE (extrait)

 (...) "Le prince tient de ses sujets mêmes l’autorité qu’il a sur eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l’État. Les lois de la nature et de l’État sont les conditions sous lesquelles ils se sont soumis, ou sont censés s’être soumis à son gouvernement. L’une de ces conditions est que n’ayant de pouvoir et d’autorité sur eux que par leur choix et de leur consentement, il ne peut jamais employer cette autorité pour casser l’acte ou le contrat par lequel elle lui a été déférée : il agirait dès lors contre lui-même, puisque son autorité ne peut subsister que par le titre qui l’a établie. Qui annule l’un détruit l’autre. Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation, et indépendamment du choix marqué dans le con­trat de soumission. S’il en usait autrement, tout serait nul, et les lois le relève­raient des promesses et des serments qu’il aurait pu faire, comme un mineur qui aurait agi sans connaissance de cause, puisqu’il aurait prétendu disposer de ce qu’il n’avait qu’en dépôt et avec clause de substitution, de la même manière que s’il l’avait eu en toute propriété et sans aucune condition."(...)

Article EGALITE NATURELLE (extrait)

L'égalité naturelle, (Droit nat.) est celle qui est entre tous les hommes par la constitution de leur nature seulement. Cette égalité est le principe & le fondement de la liberté. L'égalité naturelle ou morale est donc fondée sur la constitution de la nature humaine commune à tous les hommes, qui naissent, croissent, subsistent, & meurent de la même maniere. Puisque la nature humaine se trouve la même dans tous les hommes, il est clair que selon le droit naturel, chacun doit estimer & traiter les autres comme autant d'êtres qui lui sont naturellement égaux, c'est-à-dire qui sont hommes aussi bien que lui.(...)Le lecteur tirera d'autres conséquences, qui naissent du principe de l'égalité naturelle des hommes. Je remarquerai seulement que c'est la violation de ce principe, qui a établi l'esclavage politique & civil. Il est arrivé de - là que dans les pays soûmis au pouvoir arbitraire, les princes, les courtisans, les premiers ministres, ceux qui manient les finances, possedent toutes les richesses de la nation, pendant que le reste des citoyens n'a que le nécessaire, & que la plus grande partie du peuple gémit dans la pauvreté. (...) Cet article, signé par Louis de Jaucourt, fut rédigé par Sylvain Maréchal, auteur du Manifeste des Egaux qui inpira Gracchus Babeuf  (voir Chapitre suivant, article Gracchus Babeuf)

Ces deux articles de l'Encyclopédie exposent parfaitement ce qui deviendra la base de notre démocratie :
 la légitmité du pouvoir politique fondé sur le contrat entre le peuple souverain et ses représentants, et le principe d'égalité en droit, fondé sur la notion d'égalité naturelle.


 La critique philosophique des privilèges et des inégalités

 Les philosophes et tous les adeptes de l'esprit des Lumières ne se contentèrent pas de faire une analyse critique des régimes politiques, ils soumirent aussi l'ordre social au crible de leurs critiques, mettant en cause la hierarchie de la société d'Ancien régime, et affirmant pour la plupart qu'une trop grande inégalité sociale était non seulement immorale, mais nuisible au développement de la démocratie.
  

  Rousseau, avec son pessimisme coûtumier, énonce ainsi les obstacles à l'avènement de la démocratie
: "D'ailleurs, que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement : beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité ; enfin, peu ou point de luxe, car ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'Etat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion." ( Du Contrat Social, Livre III, 4)

  Montesquieu, qui intitule l'un des chapitres de son Esprit des lois :
"Comment les lois doivent entretenir la frugalité dans la démocratie", affirme quant à lui  :
 
"Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalité, la frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique différentes, sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une sans l'autre; chacune d'elles est la cause et l'effet; si l'une se retire de la démo­cratie, l'autre la suit toujours.(...) Le mal arrive, lorsque l'excès des richesses détruit (l') esprit de commerce: on voit tout à coup naître les désordres de l'inégalité, qui ne s'étaient pas encore fait sentir. Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que les principaux citoyens le fassent eux-mêmes; que cet esprit règne seul, et ne soit point croisé par un autre; que toutes les lois le favorisent; que ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande aisance, pour pouvoir travailler comme les autres; et chaque citoyen riche dans une telle médiocrité, qu'il ait besoin de son travail pour conserver ou pour acquérir. " (De l'Esprit des lois, Livre V, chapitre 6)

Etienne-Gabriel Morelly  Mais d'autres penseurs sont restés dans l'ombre, sans doute du fait de leurs idées trop radicales et donc longtemps censurées.

Etienne-Gabriel Morelly (1717-1782) est de ceux-là, auteur du Code de la Nature publié en 1755 qui fut pendant longtemps attribué à Diderot. Il est aussi l'auteur d'un traité sur les passions (Essai sur le cœur humain ou Principes naturels de l'éducation, 1743, ainsi que d'une épopée inspirée d'une légende indienne décrivant une cité idéale (Naufrage des isles flottantes, ou Basiliade du célèbre Pilpai, 1753), oeuvres qui ont amené certains à classer Morelly parmi les socialistes utopiques, le rapprochant de Charle Fourier. Beacoup, en tout cas, considèrent Morelly comme un précurseur du socialisme. Stéphanie Roza préface  ainsi l'ouvrage qu'elle lui a consacré :

Morelly, le philosophe oublié des Lumières...
" En 1755 paraît un petit ouvrage anonyme intitulé Le code de la nature ou le véritable esprit de ses lois (de tout temps négligé ou méconnu). Ce texte, rédigé par un mystérieux Morelly, est éreinté par les grands journaux de l'époque, à cause de ses attaques violentes contre l'institution religieuse et la morale dominante. Il est pourtant considéré parle marquis d'Argenson comme « le livre des livres ». Et selon toute vraisemblance, Rousseau a lu et médité Le code de la nature avant d'écrire Du contrat social...
Le code de la nature est aussi le premier programme socialiste de l'histoire de France : l'ouvrage se termine sur un plan de législation idéale destiné à assurer le bonheur du genre humain, sur la base de l'abolition de la propriété privée et de l'avènement d'une société fraternelle.
C'est une œuvre utopique d'un genre nouveau en France : personne avant Morelly n'avait osé quitter le terrain du romanesque et de la narration fabuleuse, pour affirmer la nécessité de révolutionner aussi radicalement le vieux monde.
C'est aussi un texte philosophique : le programme législatif est précédé de trois « dissertations », dans lesquelles l'auteur ferraille contre ses adversaires sur le terrain moral, politique et métaphysique.
Attribué par certains à Rousseau, par d'autres à Diderot, le texte accède à la fin du XVIIIe siècle au rang de « grand livre socialiste du XVIIIe siècle ».

Étienne-Gabriel Morelly, Le code de la nature ou le véritable esprit des lois.par Stéphanie Roza
Montreuil : La ville brûle, 2011. • ISBN : 978-2-36012-014-7

A lire aussi :ht
tp://commons.wikimedia.org/wiki/File:Etienne-Gabriel_Morelly_-_Code_De_La_Nature.pdf

Gabriel Monnot -de-MablyAutre penseur méconnu, Gabriel Monnot de Mably (1709-1785), abbé (non ordonné) et frère du philosophe Condillac. Il fut célèbre en son temps en tant qu'historien et juriste, mais tomba dans l'oubli, on va comprendre pourquoi. Dans son ouvrage Doutes proposés aux économistes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques écrit en 1768, il s'oppose violemment aux théoriciens libéraux de l'époque (les physiocrates) défendant aussi, comme son ami Rousseau (qui l'accusa de plagiat) l'idée d'égalité "de nature" entre tous les hommes et contestant par conséquent le caractère "naturel" du droit de propriété. Mais il va encore plus loin, dans son ouvrage de 1776 Législation ou Principes des lois. Dans la continuité des dialogues de  Platon, il affirme que l’inégalité des richesses est la source de toutes les autres et l’unique cause de toutes les révolutions, concluant : "Le sentiment de l'égalité n'est pas autre chose que celui de notre dignité; c'est en le laissant affaiblir que les hommes sont devenus esclaves, et ce n'est qu'en le ranimant qu'ils deviendront libres." (chap II, p 54) Et dans le chapitre suivant intitulé De l'établissement de la propriété il écrit : "Que désormais les fruits de la terre n'appartiennent qu'à ceux qui les auront cultivées, et aux ouvriers qui leur donnent pour ainsi dire une nouvelle existence (...) Pour arrêter le cours des maux dont nous nous plaignons, que tardons-nous donc à porter une loi qui attribue et donne à chaque citoyen la récolte que ses soins auront produites ? Faisons un partage égal de nos terres." (chap III, p 78)
Et il conclut :  "Etablissez la communauté des biens, & rien n'est ensuite plus aisé que d'établir l'égalité des conditions, & d'affermir sur  ce double fondement le bonheur des hommes (...) n'oublions pas que la Nature n'est pas la marâtre du genre humain, elle a mis dans notre âme des qualités sociales que nous n'avons pas pu entièrement étouffer." (non référencé)
On comprend que certains aient pu le présenter comme le précurseur du communisme et qu'il soit tombé dans l'oubli !

Voir l'article : http://revolution-francaise.net/2008/12/23/288-mably-etat-de-la-recherche



Essai_sur_les_privilèges_SieyèsAutre abbé beaucoup plus connu, plus modéré que le précédent, mais tout aussi virulent, fut l'abbé Sieyès (1748-1836). Davantage pamphlétaire et homme politique que philosophe, il fut sans doute l'un des penseurs les plus influents de la période pré-révolutionnaire. On peut dire qu'il donna le coup d'envoi de la révolution en publiant, l'année 1788, trois pamphlets qui firent l'effet d'une bombe. Dans le premier, intitulé "Essai sur les privilèges", il dénonce avec virulence les privilèges des nobles au nom de l'égalité naturelle des hommes :
" Celui qui jouit des plus grandes possessions n’est pas plus que celui qui jouit de son salaire journalier. Si le riche paye plus de contributions, il offre plus de propriétés à protéger. Mais le denier du pauvre se-rait-il moins précieux, son droit moins respectable ? Et sa personne ne doit-elle pas reposer sous une protection au moins égale ?"
Il  montre également comment la noblesse vit aux dépens des classes laborieuses et stérilise l'économie :
" Inutilement l’agriculture, les fabriques, le commerce, et tous les arts récla-ment-ils, pour se soutenir, pour s’agrandir, et pour la prospérité publique, une partie des capitaux immenses qu’ils ont servi à former ; les privilégiés engloutissent et les capitaux et les personnes ; tout est voué sans retour à la stérilité privilégiée."

Dans le second traité portant le titre "Vue sur les moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789", il appelle à la formation d'une Assemblée Nationale Constituante, seule détentrice légitime de la souveraineté et il ébauche une théorie démocratique de la représentation nationale :
"Toute législature a continuellement besoin d'être rafraîchiepar l'esprit démocratique. (...) La représentation est faite pour les représentés ; il faut éviter que la volonté générale ne se perde, à travers un grand nombre d'intermédiaires, dans un funeste aristocracisme"

Son troisième pamphlet, paru en janvier 1789, intitulé "Qu'est-ce que le Tiers Etat", est encore plus virulent contre la noblesse, que Sièyès exclut d'emblée de la représentation nationale, en tant que "caste inutile", "des étrangers au milieu de nous". Il utilise la formule restée célèbre par l'introduction qui le résume : °  Qu'est-ce que le tiers état ? Tout. ° Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l’ordre politique ? Rien.  ° Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose.

Élu député, il fut l'un des instigateurs, avec Mirabeau et Bailly, de la proclamation, par les députés du tiers état, de se constituer Assemblée nationale le 17 juin 1789, dite serment du Jeu de paume. Il participa également à la fondation du club des Jacobins et fut aussi l'un des auteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789.




 L'indépendance des USA et le débat constitutionnel sur la démocratie
Déclaration_d'indépendance_USA_1776

Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique de 1776 :

"Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur."

Thomas Jefferson, qui rédigea ce texte, était nourri des idées des Encyclopédistes français (notamment celles de Montesquieu) et des penseurs libéraux anglais, dont John Locke dans son "Traité sur le Gouvernement". Mais Jefferson eut l'habilité de remplacer le "droit à la propriété" présenté par John Locke comme un droit fondamental, par celui de la "recherche du bonheur".

 C'est surtout à l'occasion de la rédaction de la constitution  des Etats-Unis en 1787, qu'eut lieu un grand débat politique pour déterminer les institutions de la future Fédération. La forme républicaine de l'Etat fut adoptée rapidemment par la majorité des délégués de la Convention de Philadelphie, contre les partisans d'une monarchie constitutionnelle et Hamilton, qui avait proposé un chef de l'éxécutif élu à vie. Mais il restait à déterminer la nature de cette république, dans un monde où ce modèle de gouvernement était encore quasi inexistant.

 Depuis la Déclaration d'indépendance, le débat avait fait rage autour de la question de la démocratie. En 1776 parut Le sens commun de Thomas Paine qui proposait une démocratie radicale, constituée d'une assemblée populaire élue pour un an seulement au suffrage universel, et tirant au sort en son sein un président. Il proposait également le mandat impératif. Les opposants se déchaînèrent alors contre cette idée de vouloir donner tout le pouvoir au peuple. On dénonça " La turbulence et les folies de la démocratie" (Randolph) ou son "imprudence" (Hamilton) ou bien encore "le pire de tous les maux politiques" (Gerry). Edmund Burke montra l'antagonisme intrinsèque de la démocratie représentative avec le mandat impératif. John Adams répondit à Thomas Paine  dans ses Réflexions pour un gouvernement, exposant les risques de violences et d'anarchie que provoquerait un gouvernement dicté par "la volonté de la rue".  Dans son ouvrage Defense of constitution écrit en 1797, John Adams réaffirme que toute société doit avoir un chef, une aristocratie et une plèbe, et vante les vertus du modèle de constitution romaine équilibrant ces trois forces. La constitution américaine, en optant pour un président puissant, un sénat représentant les propriétaires et une chambre chargée de représenter le peuple (dont le pouvoir devait se limiter au contrôle de l'affectation des impôts) répondait parfaitement au modèle romain.
 La
tendance  la plus démocrate de la Convention de Philadelphie était représentée par Georges Mason, auteur d'une remarquable Déclaration des droits de Virginie votée en juin 1776 et, dans une moindre mesure, par Madison, qui avait déclaré : " Il semble indispensable que la masse des citoyens ne soit pas pas réduite au silence quand il s'agit de créer les lois auxquelles ils devront obeir."  Mais la majorité des délégués, dont Georges Washington, était partisane d'une république de propriétaires, refusant le suffrage universel. Une forte opposition divisait également les centralistes des fédéralistes sur la question e la répartition des pouvoirs entre l'Etat fédéral et les Etats de l'Union.
 Ce fut grâce au pragmatisme et à l'habilité de James Madison, démocrate sincère considéré comme le père de la Constitution, qu'un compromis fut trouvé entre les deux camps ("compromis du Connecticut") d'où sortira un texte minimal qui ne mentionnait ni le suffrage universel ni les droits économiques et socaux, hormis le droit de propriété. 
« Ce gouvernement va instituer dès le départ une aristocratie limitée ; nul ne sait à terme, si elle ne conduira pas à une monarchie ou à une aristocratie corrompue, tyrannique et oppressive. Sans doute hésitera-t-il quelques années entre les deux, pour terminer par l’une ou l’autre. » déclara Mason, qui refusa de signer la constitution, surtout parce qu'elle ne contenait pas de déclaration des droits. C'est pourquoi, sur la demande de Jefferson, alors ambassadeur à Paris, un Bill of Rights fut rajouté à la constitution sous la forme de dix Amendements.

Lire le texte complet de la déclaration d'indépendance : http://www.aidh.org/Biblio/Text_fondat/US_03.htm
Lire le texte complet de la constitution de 1787 : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/amnord/USA-Constitution1787.htm


                                                                                                                                                                                 
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Cahiers_de_doléances_1789

                                                                           1789 : Le peuple français prend la parole

Cahiers de doléances (1789) 
 Pour préparer la réunion des États généraux prévue pour le 1er mai 1789, procédure de crise qui n'avait plus été utilisée depuis 1614, Louis XVI, sur les conseils de Necker, renoua avec l'ancienne coutume, remontant à l'époque des Francs, consistant à organiser une consultation préliminaire du peuple. Les "mémoires, renseignements et éclaircissements" en résultant seront inscrits dans des cahiers de doléances. Chaque paroisse fut conviée à réunir ses habitants pour recueillir leurs doléances et élire un délégué pour les représenter. Plus de 60 000 cahiers furent ainsi rédigés, offrant un témoignage saisissant de la société de l'époque. Les revendications des paysans concernent surtout, on peut s'y attendre, leurs préoccupations quotidiennes, dénonçant principalement les taxes et impôts de toute nature ainsi que les droits seigneuriaux qui pèsent encore sur eux, mais on n'y trouve pas de revendications révolutionnaires remettant en cause la monarchie. Parmi les doléances des citadins, où s'exprime surtout la parole des bourgeois acquis à "l'esprit des Lumières", apparaissent des revendications plus politiques, telles que la fin du despotisme et une monarchie constitutionnelle à l'anglaise fondée sur l'égalité des droits et l'admission de tous aux fonctions publiques.
 Comment le roi a t-il pu accepter cette vaste consultation démocratique, unique dans l'histoire de France, qui allait finalement entraîner sa perte ? Il n'avait guère le choix puisque la banqueroute menaçait le royaume et qu'il était prêt à accepter de nécessaires réformes fiscales. Il comptait aussi sur la majorité mécanique du vote de la noblesse et du clergé en sa faveur aux États généraux, du fait du vote "par ordre", mais la pression populaire ainsi que l'habilité d'hommes imprégnés des idées nouvelles, en décida autrement. Ce fut Necker qui imposa le doublement des députés du Tiers Etat, puis Sieyès et Mirabeau (un religieux et un noble !) qui surent saisir l'occasion pour transformer la voix du peuple en voix de la nation souveraine, et tous ces modestes curés de campagne et quelques grandes figures éclairées de la noblesse qui décidèrent de les rejoindre.

"Fermer l'entrée des emplois et des professions honorables à la classe la plus nombreuse et la plus utile, c'est étouffer le génie et le talent (...) La noblesse jouit de tout, possède tout, et voudrait s'affranchir de tout ; cependant si la noblesse commande les armées, c'est le Tiers Etat qui les compose; si la noblesse verse une goutte de sang, le Tiers Etat en répand des ruisseaux. La noblesse vide le Trésor royal, le Tiers Etat le remplit ; enfin le Tiers Etat paie tout et ne jouit de rien". ( Extrait d'un Cahier de doléances de Lauris. Sénéchaussée d'Aix)

14 juillet 1789, la fin d'un monde


victimes_14_juillet_1789Estampe représentant le Service funèbre 
rendu aux victimes du 14 juillet 1789 à la cathédrale Notre-Dame de Paris

 Si la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 a été largement surestimée, en tant d'évènement majeur dans le déclenchement de la révolution française (prise facile d'une prison presque vide et mal défendue), elle marque l'entrée en scène du mouvement populaire parisien, désireux de jouer son rôle dans la révolution, commencée en fait depuis le 20 juin avec le Serment du Jeu de Paume. Depuis cette date, et surtout depuis le 12 juillet, le lendemain du renvoie de Necker, l'ébullition était si forte à Paris que la moindre étincelle pouvait déclencher l'explosion. Le déploiement des troupes autour de Paris décrété par le roi et la repression des manifestations de rue par les régiments suisses les 12 et 13 juillet furent cette étincelle. C'est pour trouver des armes, se défendre et défendre la nouvelle Assemblée Constituante issue des États généraux, que le peuple parisien attaqua la Bastille, après s'être emparé des fusils et des canons stockés aux Invalides.

 
Peu de témoignages nous sont restés de cette héroïque journée qui vit le petit peuple parisien prendre d'assaut, de façon spontanée, sans chefs ni stratégies précise, cette forteresse pointant ses canons vers les quartiers populaires. Nous avons heureusement le témoignage d'un artisan horloger, Jean Baptiste Humbert, qui se trouvait à Paris ce jour là par hasard, et qui raconté sa participation à l'assaut dans ses
Souvenirs d’une grande journée. Après avoir tiré au canon sur la porte d'entrée, il raconte : "Alors j'entrai dans la grande cours (environ à peu près le huit ou dixième) Les Invalides étaient rangés à droite et à gauche les Suisses. Nous criâmes "bas les armes", ce qu'ils firent, hors un officier suisse. J'allai à lui et lui présentai la baïonnettes pour l'y forcer, en lui disant encore : "bas les armes". Il s'adressa à l'assemblée en disant : "soyez persuadés que je n'ai pas tiré. Je lui dis aussitôt: "Comment es- tu sûr que tu n'a pas tiré, ta bouche est encore toute noircie d'avoir mordu la cartouche". En lui disant ces mots, je sautai sur son sabre (...) Au donjon, je trouvai un soldat suisse accroupi, me tournant le dos. Je le couchai en joue en lui criant, "bas les armes". Il se retourna surpris et posa à terre ses armes en me disant: "Ne me tuez pas, je suis du Tiers état et je vous défendrez jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Vous savez que je suis obligé de faire mon service, mais je n'ai pas tiré...." [1]

 Jean Jaurès, dans son 
histoire socialiste de la révolution française, rappelle le rôle de tous ces gens du peuple qui ont participé au combat.
"Le nommé Louis Sébastien Cunivier, âgé de douze ans, fils d'un jardinier de Chantilly, est entré le cinquième dans la forteresse, a couru sue le haut de la tour de la Bazinière où était le drapeau, s'en est emparé et l'a promené avec hardiesse sur cette plate-forme (...) Comme on voit, ce sont des soldats de métier, des officiers comme Elie, de modestes industriels comme Hulin, des petits bourgeois comme le fils Maillard, qui dirigèrent le mouvement ; mais les plus pauvres des prolétaires firent largement leur devoir. En cette héroïque journée de la révolution bourgeoise, le sang ouvrier coula pour la liberté. Sur les cents combattants qui furent tués devant la Bastille, il en était de si pauvres, de si obscures, de si humbles, que plusieurs semaines après, on n'en avait pas retrouvé les noms."
[1] Récit tiré de la version numérisée de Gallica (BnF) p. 14   ftp://ftp.bnf.fr/004/N0040378_PDF_1_-1.pdf


                        10 août 1789, la féodalité est abolie grâce à l'action paysanne

Grande_peur_aout_1789


Les paysans, déjà durement touchés par les mauvaises récoltes de 1788, craignent que les événements parisiens ne déclenchent un chaos accompagné de brigandages et d'opérations militaires. Les rumeurs se répandent et des bandes de paysans armés attaquent et brûlent des châteaux. On a appelé ces évènements "la grande peur"
.

L'Assemblée nationale, prise de cours, hésita sur les mesures à prendre, mais vota finalement l'abolition des privilèges la nuit du 4 août, après le mémorable discours du député Le Guen de Kerangal, cultivateur et député de Bretagne, qui monta en habit de paysan à la tribune :

"Vous eussiez prévenu, messieurs, l'incendie des châteaux, si vous eussiez été plus prompts à déclarer que les armes terribles qu'ils contenaient, et qui tourmentaient le peuple depuis des siècles, allaient être anéanties par le rachat forcé que vous en avez ordonné. Le peuple impatient d'obtenir justice, et las de l'oppression, s'empresse à détruire ces titres, monuments de la barbarie de nos pères ! Soyons justes, messieurs, qu' on nous apporte ces titres, outrageant non seulement la pudeur, mais l'humanité même ! Ces titres qui humilient l'espèce humaine, en exigeant que des hommes soient attelés à des charrettes comme les animaux du labourage ! Qu'on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer la nuit à battre les étangs, pour empêcher les grenouilles de troubler le repos de leurs seigneurs voluptueux ! Qui de nous ne ferait pas un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins, et ne porterait pas le flambeau pour en faire un sacrifice sur l'autel du bien public ? Vous ne ramènerez, messieurs, le calme dans la France agitée, que quand vous aurez promis au peuple que vous allez convertir en argent, rachetables à volonté, les droits féodaux quelconques ; et que les lois que vous allez promulguer anéantiront jusqu'aux moindres traces de ce régime oppresseur"...





                        La déclaration des droits de l'homme et du citoyen

Préambule_Déclaration_droits_de l'homme_1789


Original du préambule de la Déclaration  des droits de l'homme et du citoyen du 20 août  1789
(Archives nationales)

 

  Les auteurs de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 ont voulu donner à leur texte une portée à la fois spécifique et universelle, politique et philosophique, allant ainsi beaucoup plus loin que le constituants anglais ou américains. C'est que les révolutionnaires français avaient le profond sentiment d'avoir la charge immense de créer un monde et un homme nouveaux. "Il nous est permis de croire que nous commençons l'histoire des hommes" déclara Mirabeau devant l'Assemblée Constituante. "Un heureux évènement a tout à coup ouvert une carrière immense aux espérances du genre humain..." écrira Condorcet (Mémoires sur l'instruction publique) Cette idée de régénération totale des individus, nécessaire à la pérennité de la révolution, est encore affirmée par Gilbert Romme, député jacobin du Puy de Dôme à la Convention : "Nos concitoyens ne voient pas tous qu'il ne s'agit pas, dans cette révolution, de quelques réformes seulement, mais d'une reconstruction totale de tout l'édifice politique (...) il est à désirer pour que la régénération soit complette, que les individus qui vont être employés se renouvellent eux-mêmes, dans leurs habitudes, dans leut préjugés, dans leur éducation. Depuis que nous avons une patrie et que nous sommes citoyens, nous devons nous refondre dans notre existence morale pour nous rendre dignes du droit de cité qui nous est enfin rendu." (Letrre à son ami Dubreuil,  20 fevrier 1790) [1]

La Déclaration de 1789 affirme en effet la rupture radicale avec les institutions politiques et la société antérieure, devenues Ancien Régime. Elle énonce, dans son préambule, les droits "naturels, inaliénables et sacrés" de l'Homme, considéré à la fois comme citoyen, membre d'une communauté nationale, et comme individu, en tant qu'être humain.
 Mais c'est surtout en associant,
dans son article premier, la liberté et l'égalité en tant que droits fondamentaux, que la Déclaration de 1789 va le plus loin et se démarque de toutes les autres. L'affirmation du droit à la liberté allait de soi, même si celle-ci n'avait pas le même sens et les mêmes limites pour tout le monde (la conception anglo-saxonne de la liberté reposait davantage sur le respect des différences, alors que la conception française privilégiait plutôt les similitudes) mais le droit à l'égalité était loin de faire consensus. De quelle égalité s'agissait-il ? Egalité juridique seulement, comme l'entendaient les plus modérés, mais aussi et surtout égalité économique et sociale, comme la souhaitaient les plus radicaux ?

 Autre notion sujet à controverse, celle de la souveraineté
nationale (c'est-à dire populaire) devenue le fondement de l'institution politique. Car si le peuple avait remplacé le roi en tant que souverain, comment celui-ci devait-il exercer sa souveraineté ? Par l'intermédiaire de ses représentants ou directement ? Par tous ou par quelques-uns ? La pensée de Rousseau, hostile à la représentation, fut toujours très présente dans l'esprit des meneurs populaires. La question de la nature de la démocratie était posée, ainsi que celle du droit de vote.

  C'est de la réponse à ces questions que découleront toutes les luttes politiques des années, voire de siècles suivants, car on voit bien encore aujourd'hui que la nature du régime est loin d'être réglée.

Lire le texte intégrale de la déclaration :  http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/dudh/1789.asp

[1] Cité par Garrone, Storia di un revolutionario, Turin,  1959, traduit par Manceron, Paris, 1971, p. 191
Voir aussi sur ce thème : Mona Ozouf : L'homme régénéré. Essai sur la révolution française, Gallimard, 1989


Retour début de chapitre

Aller au chapitre suivant : Quel modèle démocratique pour la France ?




Aller au début


Annexes

1 - Extrait d'une traduction des pièces du proçès de novembre 1384, intenté  par le seigneur d'Aiguèze contre les dirigeants de la cité de Bagnols-sur-Cèze, pour  avoir accueilli les Tuchins. conservés dans les archives  de Bagnols. Ecrites en latin, elles ont été traduites à l'occasion d'une représentation théâtrale (G pour le greffier, M pour maître Martin, notaire de Nimes, C pour Jean Coq, marchand, ancien lieutenant de la ville de Bagnols, B pour Jacques Bonvallet, procureur et syndic de la ville de Bagnols, T pour Dom Pierre Tholoyer, curé de Bagnols)


    Retour à l'article


   
Tard_Avisés

                        Cette lettre est signée : Vos bons frères et amis, les gens armés du tiers état ddes pays ci-dessus
                         suivi du Post-scriptum : Vous voudrez aussi avertir les paroisses de votre chatellenie et plus proches voisinsde faire le semblable sur ls mêmes peines et de nous en prendre à vous
    Retour à l'article



 La fille de Gaston d’Orléans vient, à la tête d’une petite armée, de gagner la ville à la cause des Frondeurs (1652). Derrière elle, ses deux maréchales : à gauche la comtesse de Fiesque, à droite Madame de Frontenac (les noms sont écrits au-dessus des personnages)

Retour  à l'article