Débuts et difficultés de la Troisième République (1870-1914)

 
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5 - Les vicissitudes de la république retrouvée (1870-1914)




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    Le palais du Corps législatif le 4 septembre 1870, Jacques Guiaud, Musée Carnavalet,

  Le 4 septembre 1870 la république est proclamée en France pour la troisième fois. Comme la Première (21 septembre 1792) et la Seconde (25 février 1848) la Troisième République fut le résultat d'une action massive et déterminée du peuple pour affirmer sa souveraineté, au lieu même où s'exerçait le pouvoir de l'Etat : Le Palais des Tuileries encerclé le 10 août 1792 et le Palais-Bourbon  envahi le 24 mars 1848 et le 4 septembre 1870. Ces actes de naissance de nos républiques ne sont pas que symboliques, ils désignent le peuple rassemblé (et armé s'il le faut) comme l'unique source de souveraineté. C'est là toute l'originalité de notre république française qui, en ce sens, se rapproche de la démocratie directe. C'est ce qui explique aussi le lien indissoluble entre la république et la révolution françaice. La création de la république est un acte révolutionnaire qui abolit le passé, un acte d'autonomie fondatrice. Mais c'est aussi ce qui rend plus difficile qu'ailleurs la désignation et l'acceptation de représentants, souvent considérés comme des usurpateurs, comme les voyaient déjà les sans-culottes. L'antiparlementarisme des français est donc aussi vieux que le parlementarisme, et celui-ci va à nouveau se manifester violemment à partir des années 1880. Une autre particularité de notre république découle de sa base sociale. Née de la révolution et de l'insurrection, d'une lutte de classes, comme le disait Karl Marx, elle porte en elle l'espoir et l'aspiration populaire, non seulement en une démocratie politique véritable, mais aussi en une société humaine égalitaire et fraternelle, ce que les quarante-huitards appelaient la démocratie sociale. C'est le petit peuple parisien des artisans, ouvriers et boutiquiers qui imposa la République de 1792 et celle de 1848, avant tout pour évincer la royauté, mais également pour faire reconnaître et respecter ses droits à la dignité et à une vie meilleure. C'est parce qu'elle portaient l'espoir qu'elle connurent rapidement la déception, puis la chute. Nos deux premières républiques furent éphémères. La Première dura sept ans, la Seconde moins de quatre. L'une et l'autre furent victimes des conflits générés par les interêts divergents entre les classes sociales, conflits qui firent le jeu dex Bonaparte, avides de gloire et de pouvoir. La Troisème République allait-elle subir le même sort ?

    La difficile fondation de la Troisième République

  La république proclamée, mais aussitôt menacée

                            Gambetta proclamant la république à l'Hôtel de Ville  (Le Monde Illustré de 1870, dessin de A. Daudenarde) 
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" Le peuple a devancé la Chambre qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République : elle est proclamée, et cette révolution est faite au nom du droit et du salut public. Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée ; demain, vous serez avec l'armée des vengeurs de la Patrie. "

 C'est par cette brève et concise déclamation que Gambetta proclame la Republique devant la foule assemblée place de l'Hôtel de ville de Paris le 4septembre 1870, trois jours après la défaite de Sedan et la capture de l'empereur. Gambetta était sorti du Palais-Bourbon accompagné par la foule pour rejoindre ce lieu symbolique que représentait l'Hôtel de ville où la Seconde République avait été proclamée par Lamartine le 24 février 1848. Les termes de la proclamation étaient clairs :
- C'est au nom du peuple qui l'a réclamée en descendant dans la rue, puis en envahissant la Chambre des députés que Gambetta proclame la république.
- Le peuple est reconnu comme seule source de légitimité de la république. Son avis prévaut sur celui de la représentation nationale (Corps législatif) qui n'a pas réussie à trouver un accord.pour la proclamer
- Il s'agit d'une révolution (sans qu'aucun coup de feu n'ait été tiré)  puisque la proclamation de la république voulue par le peuple souverain abolit de fait le Second Empire et proclame la déchéance de Louis-Napoléon Bonaparte
- Le peuple parisien devient le seul défenseur légitme de la capitale (qui sera assiégée à partir du 19 septembre).
- La capitulation signée par l'Empereur n'a plus de validité et la guerre continue.
Pour consulter le détail de la journée du 4 septembre voir : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/4_septembre_1870/            

  Un gouvernement provisoire, dit "de défense nationale", fut alors constitué. Il était composé de députés républicains, dont six avocats et cinq journalistes, sans beaucoup d'expérience politique et plutôt modérés, excepté le sulfureux Rochefort, sorti de sa prison, dont la présence rassurait le peuple parisien. Dans les circonstances de la guerre, la présidence du gouvernement fut laissée à un militaire, le général Trochu qui n'était pas républicain, ce qui fut sans doute une erreur quand on connaît la suite des évènements. La province réagit avec stupeur à l"annonce de la défaite de Sedan. Lyon avait proclamé la républiqe avant Paris, le 4 septembre au matin, et nommé un Comité de salut public. Les lyonnais commencèrent à organiser leur défense. La situation fut explosive pendant un quinzaine de jours et un mouvement communaliste fut même créé sur l'initiative de Bakounine. Marseille se proclama commune libre en octobre et voulut mobiliser une armée de fédéres. Des mouvements identiques eurent lieu à Toulouse, Bordeaux, Saint-Etienne et plusieurs autres grandes villes. Un sursaut national semblait saisir les français. A Paris, encerclé par l'armée allemande à partir du 19 septembre, la population voulait organiser la résistance, mais Trochu et son gouvernemnt tardaient à réagir. L'offensive finalement tentée le 28 octobre sur le Bourget sera un échec, se soldant par plus de 1000 morts. Le 31 octobre arrivent  la nouvelle de la capitulation de Metz et la rumeur d'un armistice. Alors les parisiens, se sentant trahis, se soulèvent et occupent l'Hôtel de Ville. Lissagaray, dans son Histoire de la Commune de 1871 (1) raconte : " Flourens (...) fait irruption avec ses tirailleurs de Belleville, monte sur la table autour de laquelle se tiennent les membres du Gouvernement, les déclare prisonniers et propose un Comité de salut public. Les uns applaudissent, d'autres protestent, déclarent qu'il ne s'agit pas de substituer une dictature à une autre. Flourens l'emporte, lit des noms, le sien d'abord, ensuite Blanqui, Delescluze, Millière, Ranvier, Félix Pyat, Mottu. D'interminables discussions s'engagent. Les hommes du 4 Septembre se sentent sauvés malgré les gardes nationaux qui les tiennent, et sourient de ces vainqueurs qui laissent fuser leur victoire." ( Gallica, p. 54)
  Le seul qui croyait à une possibilité de résistance aux Prussiens était Gambetta. Après son épique fuite de Paris en ballon le 7 octobre, il avait rejoint Tours et mis sur pied une Délégation du gouvernement. Il essaya en vain de reconstriure l'armée et de contrer l'avancée des Prussiens. Mais de nouvelles défaites militaires amenèrent le gouvernement de Trochu à signer l'armistice avec l'Allemagne le 28 janvier 1871.
Notes :

1) Histoire de la Commune de 1871, P.O. Lissagaray, Paris, 1876;  Ed Maspero, Paris, 1970 ; Version numérisée par la BnF:  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k36518g
 Selon Lissaragay, contemporain des évènements, il n'y avait aucun doute: "Trochu vient de dire « La résistance est une héroïque folie. »  Picard « On se défendra pour l'honneur, mais tout- espoir est chimérique. » L'élégant Crémieux « Les Prussiens entreront dans Paris comme un couteau dans du beurre. » Le chef d'état-major de Trochu « Nous ne pouvons pas nous défendre; nous sommes décidés à ne pas nous défendre. » (Gallica, p.48) Si Trochu ne montra aucun zèle à organiser la défense de Paris, c'est surtout qu'il se méfiait plus que tout d'une armée populaire sur le modèle des fédérés de 1792, les vainqueurs de Valmy, mais aussi les insurgés du 10 aôut. Trochu refusa donc d'utiliser la garde nationale à des fins ilitaires au moment crucial où les allemands commençaient leur avancée vers Paris. Lissagaray va même plus loin en affirmant qu'à partir du mois de novembre, il déclencha délibérément des offensives, qu'il savait perdues d'avance, menées par les gardes nationaux pour les envoyer à la mort. Il s'agit des offensives du 28 novembre sur la Marne et de celle du 8 janvier sur Montretout  où "Tous comprirent qu'on les avait fait sortir pour les sacrifier." (ibid,  Gallica, p.60 à 64) Et son jugement est san appel : "Les homme du 4 septembre ont-ils oui ou non détourné le mandat qu'ils avaient reçu. "Oui" sera le verdict des siécles." 'ibid, p.49)
(2) Si certains historiens comme Lissagaray pense que le camp capitulard lui mit des bâtons dans les roues, d'autres, comme J.B.T BURY (Gambetta, défenseur du territoire. Ed. de la Nouvelle Revue Critique) considèrent qu'il navait pas réellement de vision stratégique.
 




  Une parodie d'élections accoucha d'une caricature de représentation nationale

garibaldi_bordeaux_1871_monde_illustre  C'est en effet dans une France vaincue, occupée pour la moitié de son territoire, avec sa capitale assiègée, qu'eurent lieu les élections législatives du 8 février 1871. Aucune véritable campagne électorale n'avait été possible, les réunions ayant été interdites et les journaux censurés par les Allemands dans les 42 départements occupés. En outre, près de 400 000 soldats retenus prisonniers et plusieurs milliers de réfugiés ne purent pas voter. De plus, le scrutin départemental à un tour favorisait les notables locaux. Tout avait été fait pour persuader les électeurs de voter pour ceux qui avaient accepté de traiter  avec l'ennemi, avec des conditions pourtant très favorable à l'Allemagne. Dans les campagnes, les conservateurs avaient rallumé la grande peur de 1789, agitant le chiffon rouge de la levée en masse et de la Vendée. Rien d'étonnant donc, que les républicains sincères, rassemblés derrière Gambetta, qui voulaient poursuivre la guerre, fussent donc battus à plates coutures par les royalistes et les libéraux conservateurs réunis autour d'Adolphe Thiers. Un tiers des nouveaux parlementaires était des nobles et l'on dénombrait 250 gros propriétaires fonciers ! Lissagaray écrit: "Quelle douleur! Après l'invasion, la Chambre introuvable. Avoir rêvé une France régénérée qui, d'un vol puissant, s'élancerait vers la lumière et se sentir refoulé d'un derni-sièple en bas, sous le joug du jésuite, du hobereau  brutal, en pleine congrégation Il y eut des hommes dont le coeur éclata. Beaucoup parlaient de s'expatrier. Des étourneaux disaient: cette Chambre est d'une heure, sans autre mandat que la paix ou la guerre. Ceux qui avaient suivi la conspiration, qui virent ces dévots des soutanes violettes, comprirent que de tels hommes n'abandonneraient pas la France avant de l'avoir passée sous leur rouleau. Quand les échappés de Paris, frémissant encore de patriotisme, les yeux caves, mais brillants de foi républicaine, arrivèrent au grand théâtre de Bordeaux oit l'Assemblée se réunit, ils trouvèrent devant eux quarante années de haines affamées. Notoriétés de bourg, châtelains obtus, mousquetaires écervelés, dandys cléricaux, réduits pour exprimer des idées de 1815 aux troisièmes rôles de 1849, tout un monde insoupçonné des villes rangé en bataille contre ce Paris, l'athée, le révolutionnaire qui avait fait trois Républiques et bousculé tant de Dieux. Dès la première séance leur .fiel creva. Au fond de la salle, un vieillard, seul sur son banc, se lève et demande la parole. Sous son grand manteau brille une chemise rouge. C'est Garibaldi. A l'appel de son nom il a voulu répondre, dire d'un mot qu'il résigne le mandat' dont Paris l'a honoré. Les hurlements couvrent sa voix. Il reste debout, élève cette main desséchée qui a pris un drapeau aux Prussiens, les injures redoublent. Le châtiment tombe des tribunes. « Majorité rurale! honte de la France! » jette une voix sonore, Gaston Crémieux de Marseille. Les députés se retournent, menacent. Les bravos et les défis des tribunes tombent encore. Au sortir de la séance, la foule applaudit Garibaldi. La garde nationale lui présénte les armes malgré M. Thiers qui apostrophe l'officier commandant. Le peuple revint le lendemain, forma une haie devant le théâtre, obligea les députés réactionnaires à subir ses acclamations républicaines. Mais ils savaient leur force et à l'ouverture de la séance ils attaquèrent. Un rural montrant les représentants de Paris « Ils sont couverts du sang de la guerre civile » Un des élus de Paris crie « Vive la Républidue » les ruraux ripostent « Vous n'êtes qu'une fraction du pays. » Le jour suivant, le théâtre fut entouré de troupes qui refoulèrent au loin les manifestants.En même temps, les journaux conservateurs unissaientleurs sifflements contre Paris, niaient jusqu'à ses souffrances. (Lissagaray, opus cité, Gallica, p.85)

Garibaldi sortant de l'Assemblée nationale  après la séance d'ouverture
 Le Monde Illustré, N° 725, 4 mars 1871





18 Mars 1871 : Paris se révolte, pour sauver la république

 Thiers, nommé chef de l'exécutif, entama les négociations avec es autorités allemandes pour négocier le traité de paix qui devait être ratifié le 1er mars par l'Assemblée. Bismark exigea que l'armée allemande défilât sur les Champs-Elysées ce jour-là pour fêter sa victoire. Thiers accepta. Ce fut le premier affront fait à Paris. Le 1er mars, les soldats allemands entrèrent et défilèrent dans une ville morte et silencieuse, drapeaux en berne et rubans noirs pour marquer le deuil, les habitants serrant les dents ou retenant leurs larmes deriières leurs volets fermés. Depuis le début des pourparlers du nouveau gouvernement avec l'Allemagne, la population parisienne s'était mobilisée, occupant presque sans interruption la place de la Bastille, lieu symbolique de la République, autour de sa colonne couverte de drapeaux et de fleurs. La seule autorité reconnue par le peuple parisien était celle du Comité central des vingt arrondissements, formé de délégués de la Garde nationale (trois par arrondissement) élus le 3 mars.  Le but de ce comité était de "prévenir toute tentative qui aurait pour but le renversement de la république" (Art. 6) et d'organiser des élections municipales dans les plus brefs délais. Ce modèle de démocratie directe et d'armée populaire inspiré de la sans-culotterie de 1792, véritable épouvantail pour la droite monarchiste et libérale, fut évidemment la raison principale de la fureur barbare qui marqua la répression  "versaillaise".
 Le 12 mars, la république n'était toujours pas proclamée et l'Assemblée nationale s'installa au Château de Versailles. Tout un symbole ! Qui fut vécu par les parisiens comme un second affront et une offense à la République. De plus, Thiers avait nommé deux généraux bonapartistes, d'Aurelles et Vinoy, le premier à la tête de la garde nationale, le second à celle de l'armée de Paris.

Commune_de_Paris Le 18 mars, Thiers mit en œuvre son ultime provocation contre Paris : il voulut la désarmer de ses canons. L'opération fut lancée le 18 mars 1871, au petit matin. Mais Thiers avait sous-estimé la volonté de résistance des parisiens, blessés dans leur honneur, eux qui avaient tant donné et souffert durant les six mois de siège. Non seulement cette opération fut un fiasco, mais elle déclencha l'insurrection des parisiens. Le comité central se rendit maître de l'hôtel de Ville d'où les membres du gouvernement avaient été chassés et la débandade de l'armée et de l'administration restées fidèles à Thiers se poursuivit toute la nuit.
  Le 26 avril eurent lieu les élections municipales. Chaque arrondissement avait fait campagne, certains ayant publié leur programme, tel celui du onzième, présenté comme républicain, démocrate et socialiste. Il se terminait ainsi : "Il n'y aura plus d'oppresseurs et d'opprimés, plus de distinctions de classe entre les citoyens, plus de barrières entre les peuples. La famille étant la première forme de l'association, toutes les familles se rallieront dans une plus grande : la patrie..."  (1) Le Comité central avait fait afficher  une sorte de synthèse des objectifs de la future Commune. (voir doc.ci-contre) Elle rappelle les valeurs républicaines et re1prend les idées proudhoniennes de communalisme et de mutualisme qui inspirait une grande partie des communards.
 Environ 229 167 parisiens (sur 485 569 inscrits) se déplacèrent pour aller élire leurs 90 représentants. Il y eut 25 ouvriers parmi les élus, une majorité d'humbles parisiens et des artistes ou écrivains comme Gustave Courbet, Jules Vallès, J.-B Clément, Eugène Potier. Parmi les "politiques", on trouvait des anciens de 1848 comme Delescluze, Félix Pyat ou Beslay, des blanquistes comme Eugène Vailland (Blanqui encore emprisonné avait été nommé président d'honneur), des membres de l'A.I.T comme Eugène Varlin et des socialistes proudhoniens. Le nouveau conseil municipal prit le nom de Conseil général de la Commune, se substituant au Comité central qui avait fSemaine_sanglante_24_mai_1871ini sa mission. Le 28 avril, Beslay qui présidait la séance inaugurale du Conseil de la Commune, déclara :
  « L'affranchissement de la Commune de Paris, c'est l'affranchissement de toutes les communes de la République. Plus vaillants que vos devanciers, vous avez marché et l'on peut compter que la République marchera avec vous. Vos adversaires ont dit que vous frappiez la République. Si nous l'avons frappée, c'est comme le pieu que l'on enfonce plus profondément en terre. La République de 93 était un soldat qui avait besoin de centraliser toutes les forces de la patrie la République de 1871 est un travailleur qui a surtout besoin de liberté pour féconder la paix. Paix et travail, voilà notre avenir Voilà la certitude de notre revanche et de notre régénération sociale. La Commune s'occupera de ce qui est local, le département de ce qui est régional, le Gouvernement de ce qui est national. Ne dépassons pas cette limite, et le pays et le Gouvernement seront heureux et fiers d'applaudir à cette révolution si grande, si simple. » (2) Ce discours hautement républicain, insistant davantage sur les valeurs de liberté, de paix et de travail que sur les idées socialistes exprimées dans le manifeste du Comité central, montre bien l'étendue des divergences d'idées entre les membres du Conseil de la Commune. Ce sera la principale de ses faiblesses, comme aussi l'absence d'un leader expérimenté. Mais c'était l'attachement à la république qui soudait tous ses membres. De nombreuses grandes villes de France comme Lyon, Marseille, Saint Étienne, Le Creusot, Toulouse ou Narbonne suivirent l'exemple de Paris, mais seule Marseille réussit à organiser et conserver sa commune jusqu'au 5 avril. Gaston Crémieux, l'un de ses leaders sera condamné à mort. Cette mobilisation des grandes villes pour soutenir Paris a très certainement contribué à sauver la République.
 
La répression des communards fut d'une brutalité inouïe : des dizaines de milliers de femmes(3) et d'hommes (au moins 30 000) exécutes sans jugement, parfois dans des conditions atroces, sans parler des milliers de déportés, emmenés vers les ports dans des wagons à bestiaux, puis enfermés dans des cages sur les bateaux qui les menaient au bagne, ni des milliers de prisonniers condamnés à croupir dans des prisons infâmes, au point que le monde entier en fut saisit d'effroi. "Qu'on ne parle plus de socialisme, qu'on se débarrasse du socialisme" avait dit Thiers avant de donner l'ordre de l'assaut sur Paris.


 (1) Cité par Jean Elleinstein, Réflexions sur la Commune  de 1871, Juliard, 1971; p. 127
 (2) Cité Par Lissagaray, opus cité, p. 174
(3) Voir La Commune de Paris : les femmes dans la bataille
Site à consulter :http://www.commune1871.org/
                        http://www.commune-rougerie.fr/index.cfm



La république s'implante durablement en France

  Après l'écrasement de la Commune de Paris, la France échappa de peu à une nouvelle restauration monarchique et il fallut 4 ans pour donner des institutions définitives à la République. La constitution de 1875 fut un mélange curieux de survivances monarchiques et de parlementarisme intégral. Il fallut attendre les élections législatives de 1877 pour pouvoir parler enfin d'établissement durable de  la République en France. Les royalistes, heureusement divisés, n'avaient pas encore en effet abandonné leur espoir de restauration monarchique. Ils avaient misé sur le maréchal Mac-Mahon, sympathisant royaliste, désigné comme président de la République à la place de Thiers, pour mener à bien leur affaire. C'était en effet leur dernière chance car les élections législatives de 1876 avaient donné la majorité aux républicains. Le 16 mai 1877, le camp royaliste poussa Mac-Mahon à évincer le président du Conseil Jules Simon, pour le remplacer par l'un des leurs, le duc De Broglie, mais la majorité de l'Assemblée s'y opposa. Alors le maréchal-président usa de son droit de dissolution pour renvoyer les députés devant les électeurs.
 Mais le royalistes n'avaient pas vu le vent tourner. En 1871 les électeurs avaient voté à droite non pas pour le retour d'un roi, mais parce que celle-ci était favorable à l'arrêt de la guerre avec l'Allemagne. Grâce à une grande mobilisation des électeurs et à leur union, les républicains obtinrent 60% des voix. L'alliance de circonstance signée entre l'héritier des Bourbons et le petit fils de Louis-Philippe avait effrayé les bourgeois orléanistes qui avaient préféré rejoindre la république incarnée par Thiers. Une république qui " sera conservatrice ou ne sera pas", comme l'avait dit le riche homme d'affaire, ancien ministre de Louis-Philippe, massacreur des communards. Ils pouvaient lui faire confiance ! 
 Gambetta, élu député de la Seine en juillet 1871 aux élections complémentaires, entendait bien tirer profit de sa popularité acquise le 4 septembre 1870. Son groupe parlementaire, l'Union républicaine, réunit une grande partie de la gauche et Gambetta voulut se présenter comme le rassembleur de tous les français réconciliés autour d'une république pacifiée. Mais son attentisme, ses alliances politiques douteuses, sa rhétorique un peu creuse, les reniements successifs de ses promesses et son passage éclair à la présidence du Conseil en 1881 vont peu à peu éroder sa popularité. (voir ci-après)

             La question sociale à nouveau posée
 
 
Une crise économique sévère s'abat sur le pays à la fin des années 70. C'est la première grande crise du capitalisme appelée Grande Dépression. Les causes nous sont bien connues aujourd'hui puisque nous les vivons à nouveau : à l'origine la spéculation financière entraînant des krach boursiers (1873, 1882) suivis de faillites bancaires, avec en toile de fond la concurrence  commerciale exacerbée entre puissances coloniales et celle des "pays neufs" (dont les USA) exportant à bas prix leurs produits (coton, blé, viande, métaux, etc)
 Les effets sont dévastateurs : baisse d'activité dans les industries textiles et sidérurgiques et le bâtiment, entraînant faillites et chômage massif. L'industrie lyonnaise perd 12% de ses effectifs entre 1881 et 1886. Paris compterait 200 000 chômeurs en 1888 (1). La situation dans les campagnes n'est guère plus brillante. L'effondrement du cours mondial du blé ruine les plus gros paysans qui licencient leur salariés et limitent leurs commandes d'outils et de machines. Les propriétaires terriens commencent à vendre leurs terres. La crise du phylloxéra vient s'y ajouter, ruinant les viticulteurs. Face à cette situation, le gouvernement n'a guère de solutions à proposer. Le plan Freycinet lance une nouvelle tranche de construction ferroviare (petites lignes appelées chemins de fer "électoraux" ou " de sous-préfectures") plan utile, mais financé par l'emprunt qui endette l'État et favorise la spéculation et la corruption ! Les mécontentements se cristallisent sur les spéculateurs et les banquiers, nourrissant l'antisémitisme (la "banque juive") ou sur la concurrence étrangère, alimentant le nationalisme et les revendications protectionnistes. 
(1) Source : La Grande Dépression française de la fin du 19ème siécle, par Hubert Bonin
Louise _Michel
  Les ouvriers , touchés par le chômage et les baisses de salaires, réagissent par des grèves. Les plus nombreuses touchent le secteur minier (Anzin en 1978) et textile (Roubaix en 1879-80) Souvent spontanées et sans meneurs au début, elles vont peu à peu  s'organiser  sous l'impulsion des syndicats (reconnus en 1884) et de militants socialistes ou anarchistes. Des meneurs deviennent célèbres, tel Pierre Martin, dit le Bossu, leader des grévistes de Vienne en 1879 ou Jean Dormoy, militant révolutionnaire guesdiste qui réussit à se faire élire maire de Montluçon en 1881, devenant le premier maire socialiste de France. Une manifestation de sans-travail menée par Louise Michel (revenue du bagne de Nouvelle-Calédonie après l'amnistie des Communards) se déroule Paris en 1883. La manifestation est durement réprimée et Louise Michel condamnée à 6 années de prison pour "incitation au pillage". Elle déclara devant le tribunal : "Nous sommes aujourd'hui’hui en pleine misère et nous sommes en République. Mais ce n’est pas là la République. La République que nous vou­lons, c’est celle où tout le monde tra­vaille, mais aussi où tout le monde peut consom­mer ce qui est néces­saire à ses besoins...On nous parle de liberté : il y a la liberté de la tri­bune avec cinq ans de bagne au bout. Pour la liberté de réu­nion c’est la même chose En Angleterre le mee­ting aurait eu lieu ; en France, on n’a même pas fait les som­ma­tions de la loi pour faire reti­rer la foule qui serait partie sans résis­tance Le peuple meurt de faim, et il n’a pas même le droit de dire qu’il meurt de faim. Eh bien, moi, j’ai pris le dra­peau noir et j’ai été dire que le peuple était sans tra­vail et sans pain. Voilà mon crime ; vous le juge­rez comme vous voudrez." (Texte de la Défense de Louise Michel, pro­non­cée le 22 juin 1883, devant la Cour d’Assise de la Seine ; in Ecrits sur l’Anarchisme - Ed Seghers, 1964)



           Les républicains à l'épreuve du pouvoir

 La trop courte Seconde République n'avait pas laissé aux républicains sincères le temps de faire leurs preuves. Le suffrage universel les avait balayés, laissant la place aux conservateurs qui ne rêvaient que d'abolir la république. Jusqu'à 1875, les républicains sur leur garde restèrent soudés autour de Gambetta qui accepta les lois constitutionnelles. Ce fut son premier reniement politique (il ne voulait qu'une seule assemblée) mais finalement la constitution ne se révéla pas si mauvaise. A partir de 1877, les républicains eurent enfin les mains libres, et c'est à ce moment qu'ils commencèrent à se diviser !

Les opportunistes furent baptisés ainsi par Henri Rochefort qui écrivit dans son journal l'Intrangisant :"Opportun est un terme d'argot parlementaire qui signifie jamais." (février 1876) Ce terme sera pourtant pleinement assumé par Gambetta : "Je sais que le terme est odieux; pourtant je pousse encore l'audace d'affirmer que ce barbarisme cache une vraie politique." ( Discours à la Chambre des députés, 21 juin 1880) Politique qu'il définira ainsi : "La vraie politique doit être faite d'une manière pratique, expérimentale sans se payer de mot, sans se perdre dans des conditions générales, en demandant tous les jours un progrès réalisable." (Discours V, p. 94 ) (1) Excellente définition du pragmatisme !
Gambetta, surnommé le "commis voyageur de la République", tant il multiplia les meeting dans tout le pays, brillant par ses talents de tribun, se fit le zélateur de la république. La république héritée de la révolution française, seule expression à ses yeux de la souveraineté populaire. "Ou il n'y pas de souverain, ou il n'y en a qu'un seul, et c'est le peuple." déclara t-il le 7 avril 1874 (D II, p. 236) Gambetta croyait sincérement aux vertus du suffrage univers bien exrcé et bien compris: "C'est grâce au fonctionnement du suffrage universel, qui permet aux plus humbles, aux plus modestes dans la famille française, de se pénétrer des questions, de s'en enquérir, de les discuter, de devenir véritablement une partie prenante, une partie solidaire dans la société moderne ; c'est parce que ce suffrage fournit l'occasion, une excitation à s'occuper de politique, que tous les conservateurs de la République devraient y tenir comme à un instrument de liberté, de progrès, d'apaisement, de concorde. C'est le suffrage universel qui réunit et qui groupe les forces du peuple tout entier, sans distinction de classes ni de nuances dans les opinions." (Discours au Cirque du Château d'Eau, Paris : 9 octobre 1877 ) Il y reviendra dans un autre discours quelques jours plus tard: "Le jour où le plus humble des électeurs comprendra la relation entre ce bulletin de vote et tout ce qui se fait dans le domaine de l'administration publique, ce jout-là, nous serons libres (...) en vertu d'un contrat solennel signé par la majorité des français." (2)

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Illustrations du magazine Canadian Illustrated News (bbibliothèque nationale du Canada) Titre : An Election Speech of M. Gambetta Artiste : Inconnu Date : 15 octobre 1881 Pagination : vol.XXIV, no. 16, 252

 
Gambetta avait une conception très légaliste de la démocratie. En bon juriste qu'il était, Il pensait qu'un État de droit, avec une bonne constitution, des lois bien pensées, l'école laïque et l'application judicieuse du suffrage universel suffisaient à réaliser le bonheur du peuple. Adepte du positivisme d'Auguste Comte, Il repoussait l'idée de lutte des classes et croyait en la possibilité d'une cohabitation pacifique de toutes les classes sociales grâce au progrès économique et technique et à celui des Lumières. Il préférait parler de liberté que d'égalité. Fils d'un boutiquier de Cahors, il connaissait mal le monde ouvrier. Un ouvrier de Belleville, qui l'interrogeait sur la question sociale, raconte : "Il nous fit connaître carrément qu'il y avait quelque chose de plus important, il était d'avis de l'ajourner jusqu'au moment où les grosses questions politiques seraient résolues." (3) Candidat député à Belleville en 1869, Gambetta avait prêté serment, devant un public ouvrier, de défendre leur programme "démocratique-radical" [programme de Belleville] (4) affirmant: "Comme vous, je pense qu'une démocratie régulière et loyale est, par excellence, le système politique qui réalise le plus promptement et le plus sûrement l'émancipation morale et matérielle du plus grand nombre et assure au mieux l'égalité sociale dans les lois, dans les faits et dans les mœurs. Mais, comme vous aussi, j'estime que la série progressive de ces réformes sociales dépend absolument du régime et de la réforme politiques et c'est pour moi un axiome en ces matières que la forme emporte et résout le fond (...) Je fais plus que consentir. Voici mon serment : Je jure obéissance au présent contrat et fidélité au peuple souverain." (Profession de foi adressée aux électeurs de la première circonscription du département de la Seine, 8 mai 1869)

Ceux qui avaient placé leurs espoirs en Léon Gambetta  pour réaliser  la république sociale furent donc amèrement déçus. Ses promesses de réaliser le programme de Belleville s'envolèrent comme des moineaux effrayés, principalement la dernière qui affirmait: "les réformes économiques, qui touchent au problème social, dont la solution, quoique subordonnée à la transformation politique, doit être constamment étudiée et recherchée au nom du principe de justice et d'égalité sociale. Ce principe généralisé et appliqué peut seul, en effet, faire disparaître l'antagonisme social et réaliser complètement notre formule : " liberté, égalité, fraternité." Se représentant à Belleville pour les élections de 1876, il publia un Manifeste le 27 octobre qui se résumait en 2 points: "Le respect de la constitution" et "Un développement pacifique et régulier des évolutions possibles"  (4) On ne fait pas mieux comme langue de bois !
L'extrême gauche se déchaîna alors contre lui, le qualifiant de traitre et de vendu. Rochefort, dans l'Intransigeant glosera sur le "mensonge en politique". A Charonne le 16 août 1881, lors d’un épisode très largement commenté ensuite dans toute la presse, des « fauteurs de trouble » sifflent le tribun et l’amènent à quitter la salle. Le Petit Journal du 31 octobre 1876 titra sa Une : l'opportunisme en expliquant "l'opportunisme de M. Gambetta  est une habilité politique. L'opportunisme de 1850 était une affaire d'ambition." Lire l'article

Son Grand Ministère mis en place  le 14 novembre 1881 sera le plus bref de la Troisième République : 73 jours. Il chuta sur la question de la réforme constitutionnelle proposée par Gambetta (Mode d'élection du Sénat et introduction du scrutin de liste) Les radicaux et la gauche républicaine, unis aux conservateurs, avaient voté contre. La question sociale avait été encore repoussée aux calandes grecques.
Pourtant le Krach de l'Union Générale venait d'avoir lieu, aggravant encore la crise économique.
La mort prématurée de Gambetta en 1882 laissa ses fidèles dans le désarroi, les uns se rangeant derrière Jules Ferry, les autres derrière Clémenceau et les radicaux. les opportunistes occuperont le pouvoir jusqu'à 1895, sachant calmer le mécontentement paysan par des mesures protectionnistes (loi Méline) et satisfaire les francs-maçons par des lois instaurant l'école laïque, mais restant de marbre face au mécontentement ouvrier. Ils seront balayés par le scandale de Panama.

Notes :
(1) Discours et plaidoyers plolitiques de M. Gambetta, Ed Joseph Reinach, Carpentier, 1881-1885 (cité par pierre Barral: Léon Gambetta, tribun et stratège de la République, Ed Privat, 2008, p. 170)
(2) ibid, Discours VII, p 322 (cité par Barral, opus cité, p.71)
(3) A. Tourneur, pages d'histoire. Gambetta en 1869, Belleville et Marseille, 1904, (cité par Barral, ibid, p. 51)
(4) Voir l'analyse du programme de Belleville par Rougerie sur www.commune-rougerie.fr/les-elections-de-1869-a-be,fr,8,85.cfm
Voir aussi : Gambetta, hérault de la République, Pierre Antonmattei, Ed, Michallon, 1999



Jules_SimonLéon_BourgeoisEmile_CombesCamille_Pelletan
     jules Simon (1814-1896)            Léon Bourgeois (1851-1925)    Emile Combes (1835-1921)        Camille Pelletan (1846-1915)

  Les radicaux se réclamaient les héritiers de Ledru-Rollin, l'un des fondateurs de la Seconde République. Le terme de radical, signifiant intransigeant, fut popularisé par Jules Simon avec son ouvrage écrit en 1868 intitulé La politique radicale (1) . Il sera alors utilisé par les républicains les plus à gauche pour se différencier des modérés et des opportunistes. Le radicalisme exprimait, dans les années 1860, une vision révolutionnaire de la société et de la démocratie politique. On y trouvait des adeptes de la démocratie directe, parfois très critiques vis à vis du parlementarisme (2), ou encore des critiques très proudhoniennes de l'autorité. Jules Simon écrit: "L'Ecole radicale va  dans l'élimination de l'autorité jusque dans les dernières limites possibles (...) L'autorité ne peut être forte qu'à condition d'être légitime; elle n'est légitime qu'à condition d'être nécessaire (...) Le pouvoir, s'il est fidèle à sa mission, doit travailler avec une énergie persévérante à sa propre élimination." (3). Ils exprimaient des idéaux d'égalité et de justice sociale, souvent  très proches des idées socialistes.(4)
 Ils proposèrent des réformes politiques ambitieuses, comme un impôt progressif sur le revenu, l'assistance sociale aux enfants et et aux vieillards, l'extension des droits de la femme, l'abolition de la peine de mort, la nationalisation des chemins de fer, qui furent énoncées au Congrès de Nancy en 1907. Mais comme le programme de Belle ville soutenu par Gambetta, celui de Nancy ne fut pas ou très tardivement appliqué (l'impôt progressif, par exemple ne sera voté qu'en 1917)

 Avec la fondation de la Troisième République, le groupe radical va s'agrandir, mais en se dispersant. Les radicaux obtiennent 35 députés en 1871, puis ils se fondent dans la Gauche républicaine entre 1876 et 1881. Le positionnement du groupe radical entre la Gauche et la Droite va alors devenir crucial quand les socialistes vont commencer à envoyer des députés à la Chambre  et conquérir des mairies à partir de 1892-93. Il se voit débordé sur sa gauche et se divise entre ceux qui veulent rester proches des socialistes, tels les radicaux-socialistes de Camille Pelletan et ceux qui s'en démarquent franchement, tel Clémenceau qui déclare à l'Assemblée Nationale en  1884 : "...il faut attendre la solution de la question sociale d'un puissant effort de l'État en faveur d'une œuvre d'éducation nationale émancipatrice, tout en rejetant le socialisme fondé sur la lutte des classes (...) car la révolution ne peut produire que des violences stériles"(...)"Oui, la république a pour programme d'aider les faibles dans leur lutte contre les forts. Mais la libération des opprimés ne viendra pas seulement d'une école, d'un groupe politique, d'un homme d'État ; ils la devront, avant tout, pour leur dignité, à eux-mêmes"
 En 1899, les radicaux entrent enfin au gouvernement qu'ils ne quitteront plus jusqu'à 1914. Devenu un parti politique en 1901, le Parti Radical restera un agrégat très hétéroclite composé de "comités, ligues, unions, fédérations, société de propagande, groupes de la Libre-Pensée, loges", etc. La pénétration par la Franc-Maçonnerie y sera toujours très forte. En 1908, la moitié des délégués du comité exécutif du Parti étaient francs-maçon et huit membres du gouvernement de Léon Bourgeois, Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896, dont Bourgeois lui-même, appartenaient à la Franc-Maçonnerie.
 C'est bien au centre de l'échiquier politique, que le Parti Radical finira par se situer, gardant le cœur à gauche jusqu'à sa rupture avec Jaurès et les socialistes en 1905. Forcé de se rapprocher des modérés, le Parti Radical finira par perdre son âme. Comme le disait un article du Temps en 1892: "Ou bien le radicalisme se précipitera tête baissée dans le socialisme révolutionnaire par lequel il sera bientôt absorbé et anéanti, ou bien, sans rien renier de son esprit progressiste, ni se rendre complice, bien entendu, de toute réaction économique ou politique, il comprendra que sa place est dans les rangs du parti gouvernemental."
  Il faut dire que le radicalisme fut d'avantage un "état d'esprit" qu'une véritable doctrine (à part peut-être celle du "solidarisme" élaborée par Léon Bourgeois (5) à la fin du siècle. Attaché à la république, à la démocratie et aux idéaux de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, le Parti Radical mena un combat courageux pour la laïcité, mais son bilan s'arrête là. Sa pensée économique fut plus que sommaire, pour ne pas dire inexistante.
Peut-on aller jusqu'à dire, comme Daniel Halevy en 1934, que le Parti Radical était devenu "Un parti sans doctrine, sans courage, école de lâcheté." (La république de comités, Grasset, 1934, p.47)

Notes :
(1)  Jules Simon, La politique radicale. Paris 1869
(2)   Allain-Targé était de ceux-là, écrivant par exemple: "Par le seul exercice fréquent des droits collectifs, par la discussion des intérêts politiques dans tous les lieux où les hommes sont réunis, dans les villes, dans les hameaux, tous les hommes s'élèveront à la conception de la solidarité, de la justice, du droit. Tous participeront à la dignité humaine. Ils serone égaux." (Lettres à son père 6 fev 1867) Et aussi: "Le gouvernement parlementaire (...) désintéresse des passions salutaires et nobles de la République la masse du peuple gouverné." [Source : Les pères du radicalisme par Maurice Morre]  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1951_num_1_4_392097
(3) La politique radicale (ouvrage cité)
(4) Etienne Vacherot, qui fut considéré par certain comme l'un des pères spirituels de la pensée radicale, a écrit un ouvrage étonnant paru en 1860 intitulé La démocratie ,. livre qui lui valut une condamnation à la prison par la censure impériale. Il y écrit par exemple : "Entre les libéraux et les socialistes, la  vraie  question est de savoir si les remèdes de ceux-ci contre la misère sont efficaces; car, s'ils le sont, tout est dit."(...) "Dans une société parfaitement démocratique... les classes ont disparu. (p 54-55) "Puisque c'est la femme qui fait en grande partie l'éducation et la destinée de l'homme, nulle société n'est aussi intéressée que la démocratie à l'éducation des femmes." (p 140)" Il faut donc, sous peine de mort pour la civilisation, que la démocratie devienne une réalité par la révolution économique. (p 170) Le régime de l'association, substitué au régime du patronage, serait un immense progrès, quant à la dignité, à la liberté, à la démocratie. Un atelier où chacun ne dépend que de tous, où le seul maître est la société elle-même; où toute autorité est élective, toute direction une fonction amovible; où tout ordre personnel n'est que la voix du règlement librement convenu entre tous les membres de cette société; où tout ouvrier est propriétaire et travaille pour soi en travaillant pour tous; où la différence des salaires n'est réglée que sur l'inégale importance des fonctions et l'inégale quantité des œuvres. Quel beau spectacle comparé à la servitude de nos ateliers actuels! C'est la démocratie réalisée dans l'industrie; c'est l'atelier fait à l'image de la grande cité...(p 185) Pourtant, Etienne Vacherot ne rejoindra pas le Parti radical, se ralliant étrangement à la droite conservatrice.
  (5) Léon Bourgeois fut député radical de la Marne en 1888, ministre de l'Intérieur en 1890, ministre de l'Instruction publique de mars 1890 à février 1892, ministre de la Justice en 1893, il devient enfin Président du Conseil de novembre 1895 à avril 1896, formant pour la première fois un ministère uniquement radical. Dans son ouvrage intitulé Solidarité* (1896), d'inspiration très franc-maçonne, il écrit: "Dans la société de fait où le place sa qualité d'homme, chacun de nous, avons-nous dit, est nécessairement le débiteur de tous. C'est la charge de la liberté." (Solidarité, Chap IV, p 46) Pour Léon Bourgeois, la nécessaire solidarité entre les hommes est plus qu'un  simple principe moral (comme le voyait par exemple Pierre Leroux dans son ouvrage L'humanité) mais une obligation, un devoir citoyen. En effet tout individu à une dette vis a vis de la société (ses ancêtres, ses parents, l'école, l'Etat, les institutions, etc.) grâce à laquelle il a été nourri, éduqué, formé. Cette dette "sociale", il doit la rembourser par son travail et en remplissant son devoir de citoyen. Mais ce n'est pas tout. L'individu a aussi un devoir envers les générations futures et doit apporter sa contribution au progrès de l'humanité, faisant en sorte que ses enfants puissent vivre sinon mieux, au moins aussi bien que lui. Ce devoir d'acquitter sa dette peut, dans une certaine mesure, être incité ou contraint par la loi, mais doit surtout, selon Léon Bourgeois, être enseigné à l'homme par l'education et l'école. "A la patrie qui nous a confié un enfant nous devons un homme capable de la servir, de la défendre et de la diriger au besoin, peut-être de l'illustrer. Il faut qu'il ait pris conscience de cet avenir et qu'il ait reçu de nous la préparation nécessaire pour y suffire." écrit-il dans L'Education de la démocratie française. (Ed. Cornelly, 1897, p. 72)
*Voir à ce sujet
Le solidarisme de Léon Bourgeois, un socialisme libéral ? Nicolas Delalande  http://www.laviedesidees.fr/Le-solidarisme-de-Leon-Bourgeois.html
     A consulter, sur le radicalisme :  Un siècle de radicalisme par Serge Berstein et Marcel Ruby
 NB : Les liens sur les ouvrages de Simon et Vacherot renvoient à Gallica ; l'ouvrage Solidarité de Léon Bourgeois est consultable sur:http://classiques.uqac.ca/classiques/bourgeois_leon/solidarite/bourgeois_solidarite.pdf


Clémenceau : la dérive droitière du radicalisme
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Elu député du Var en 1885, siégeant à l'extrême gauche sans pour autant adhérer aux idées socialistes, il soutint ardemment les grévistes de Bessèges, puis tenta de jouer le rôle d'"'apaiseur" dans les conflits d'Anzin et de Carmaux. Il s'insurgea violemment contre la répression sanglante des manifestants de Fourmies le 1er mai 1891, proclamant à la Chambre des députés : "Il y a quelque part sur le pavé de Fourmies une tache de sang innocent qu'il faut laver à tout prix."
Pourtant, lorsqu'il accepta le ministère de l'intérieur en 1906, Clémenceau assuma sans état d'âme et même avec cynisme, son rôle de "premier flic de France" et de "briseur de grèves".« "Commençons toujours par la répression,  celle-ci est plus rapide ..." aurat-il déclaré. Ainsi, c'est en ordonnant l'intervention de la troupe que Clemenceau brisa la grève des mineurs du Pas-de-Calais, celle des ouvriers de la chaussure à Fougères, celle des dockers de Nantes, au cours de laquelle un homme fut tué, la grève des électriciens à Paris, où il fit assurer le service par des soldats du génie, ou encore la grève des fontionnaires parisiens au printemps de 1907, où le gouvernement révoqua facteurs, instituteurs, employés et petits fonctionnaires syndiqués et fit arrêter plusieurs dirigeants de la  CGT. Celle-ci protesta en écrivant au Parquet : "Le Comité confédéral a décidé de porter à votre connaissance les agissements réacteurs des hommes au pouvoir ; d'attirer votre attention sur les reniements d'opinion et les trahisons de ces hommes passés de l'autre côté de la barricade ; de Clemenceau, ex-champion de la liberté individuelle, de Briand et de Viviani... qui affichèrent un socialisme flamboyant... On peut emprisonner des hommes - non des idées...
A
u printemps 1907, Clemenceau doit faire face au mouvement des vignerons du Midi. Le 5 mai 50.000 personnes manifesten tà Narbonn; le 12, ils sont 150.000 à Béziers et 700.000 à Montpellierle le 9 juin. Clemenceau fait arrêter le maire de Narbonne et trois autres membres du Comité d'Argeliers. Tout le Languedoc entre en ébullition jusqu'au mois d'aôut.
En juillet 1907, une grève des ouvriers en chaussures éclate à Raon-l'Étape. Les ouvriers réclament un minimum de salaire de 32 centimes de l'heure, la suppression des amendes, une journée maximum de 10 heures. Clémenceau fait envoyer l'armée. Résultat : un mort, 32 blessés. La Commission confédérale publie une affiche :
  Encore du sang ! : "Que ce soit dans les milieux où l'action révolutionnaire est implantée depuis longtemps, ou bien que ce soit dans un milieu demi-paysan et nouveau venu au groupement syndical - tel Raon-l'Étape - il n'y a qu'une méthode : la violence, la fusillade ! Un pareil système de gouvernement - pour sanguinaire qu'il soit - ne parviendra pas à arrêter le développement de l'action ouvrière.
Edouard Dolléans écrit : "La répression des grèves par Clemenceau est implacable : 104 années de prison, 667 ouvriers blessés et 20 tués et 392 révocations 7. A la suite de la grève de 24 heures organisée pour protester contre le massacre de Villeneuve-Saint-Georges, les membres du Comité confédéral et le secrétaire général de la CGT ont été mis en prison, et, le 5 octobre 1908, le dixième Congrès confédéral s'ouvre à Marseille sans qu'ils aient été libérés. Griffuelhes ne peut donc pas être présent au Congrès." (1)


 Il faut cependant préciser que les relations étaient devenues très tendues avec les socialistes. [ Les débats entre Clémenceau et Jaurès à l'Assemblée furent enflammés, mais aussi l'occasion d'une bataille idéololgique d'une grande tenue (2)] mais surtout avec la CGT, dominée alors par les anarcho-syndicalistes qui avaient fait de l'appel à la grève générale révolutionnaire leur principal mode d'action. Les année 1906-1908 furent marquées par une poussée de grèves, souvent dures, longues et violentes, conduites par des meneurs radicalisés, relayés par le journal Le Pére peinard d'Emile Pouget ou La guerre sociale de Gustave Hervé, qui cherchaient à "durcir" la grève et paralyser le pays, recourant à la "chasse aux jaunes" et même parfois au sabotage. Elu président du Conseil en 1907, Clémenceau avait pourta dent inclu dans son programme outre l'impôt sur le revenu, la journée de  huit heures et la retraite ouvrière.
 

(1)  Histoire du mouvement ouvrier,Tome II, chap IV, p 100 à 103 (d'où sont tirées également les citations)
 (2) Voir  "1906 : Clemenceau versus Jaurès" par Samuel Tomet sur   http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=883

     Vices et travers du parlementarisme

 L'instabilité ministérielle, faute de majorités stables (18 gouvernements se succèdent entre 1879 et 1893) fut surtout la conséquence du morcellement et de la division interne des partis (On comptait 10 groupes politiques à la Chambre) Cette situation exacerba évidemment les critiques vis à vis des politiques. Les historiens n'ont pas manqué de pointer du doigt cette faiblesse congénitale de la Troisième République, comme de la Quatrième d'ailleurs. Mais la diversité des partis, reflet de celle des opinons, n'est-elle pas le lot de toutes les jeunes démocraties et un signe de vitalité ? Le manque d'efficacité et la vision à court-terme justement reprochés aux politiques sont davantage un probléme inhérent au systéme représentatif qu'un problème d'institutions.

 La corruption, concussion, enrichissement frauduleux et autres déviances des politiques sont par contre beaucoup plus mal acceptés par l'opinion publique. Les affaires et scandales vont se multiplier sous la Troisième République.
 

L'affaire du trafic de décorations par Wilson, gendre du président de la République jules Grévy, qui força celui-ci à démissionner en 1887, est édifiante.
 "Tout Paris était en effervescence, préparait l'insurrection et menaçait de prendre les armes. A la fin de novembre 1887, les boulevards étaient livrés aux manifestants ; on renversait les voitures, les vieux communards essayèrent de marcher sur l'Hôtel de Ville et il fallut les disperser rue de Rivoli ; les nouveaux révolutionnaires tenaient des réunions à l'Hôtel de Ville même; les clubs patriotiques et gymniques de Déroulède se préparaient au combat ; tandis qu'on observait les casernes dans la crainte (ou l'espoir) de voir l'armée intervenir" (Eugene WEBER, "Fin de siècle, la France à la fin du XIX° siècle", Fayard, Paris, 1986)

Le scandale de Panama mettant en cause une centaine de députés et quelques ministres, suivra de peu, en 1892. Elle entraînera la disparition du pouvoir des opportunistes

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1 - Caricature évoquant la fraude électorale  Le Monde Illustré, N° 1094,  16 mars 1878. 
2 - Caricature raillant la violence des débats entre députés (En 1888, le général Boulanger provoquera en duel le président du Conseil Charles Floquet) 
Le Monde Illustré, N° 1098, 13 avril 1878.
3 - Caricature de 1887 évoquant l'affaire du trafic de décorations. Wilson est représenté au centre, distribuant de l'argent à Rouvier, à sa droite. La légende indique "Bon appétit, messieurs... Ô ministres intègres.."
4 - Poursuites contre Ferdinand de Lesseps et les autres responsables de la faillite de la Compagnie du canal de Panama. Caricature de Claude Guillaumin parue dans Le Grelot, 27 novembre 1892.
     Le climat moral et intellectuel de la fin du siècle

  Modernité contre décadence

    Les fins de siècle sont souvent propices à l'état d'esprit décliniste, à plus forte raison si les conditions économiques ne sont pas bonnes.  La défaite contre les Prussiens n'a pas arrangé les choses. Et il faut bien trouver des explications ou des boucs émissaires aux malheurs des temps. La décadence n'est souvent qu'une impression (même si la France passa effectivement de la deuxième à la quatrième place des puissances économiques pendant les dernières décennies du siècle) mais son évocation devint une litanie récurrente à partir des années 1880. La décadence n'était en fait qu'un terme péjoratif pour désigner la modernité sous toutes ses formes, à une époque où les bouleversements scientifiques, techniques, artistiques, économiques et sociaux se multipliaient. L'électricité commençait à remplacer la vapeur, l'automobile concurrençait le chemin de fer, le tracteur chassait le cheval de trait, les grandes manufactures absorbait la main-d'œuvre de l'atelier et de la ferme, la ville grossissait et la campagnes se dépeuplait. De quoi déboussoler la population, surtout ceux qui en étaient les victimes, et l'ancienne génération qui venait à peine d'assimiler la première révolution industrielle.
  C'est à l'occasion de l'exposition universelle de Paris en 1889, fêtant le centenaire de la révolution française, que se déchaînèrent pour la première fois les adversaires de la modernité. Ils formaient un groupe hétérogène comprenant des patriotes (1889 était l'année du triomphe du général Boulanger) ainsi que toutes sortes de réactionnaires et nostalgiques du passé, dont les royalistes et la plupart des catholiques. Des assemblées provinciales de "contre-anniversaire", chargées de rédiger des "Cahiers Généraux des vœux de 1889" furent même constituées  dans le pays. La Tour Biffer fut la cible de multiples railleries,invectives, pétitions, étant comparée à celle de Babel, symbole de la décadence babylonienne.

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  Les artistes furent aussi évidemment les souffre-douleurs des anti-modernistes. Rappelons-nous les attaques qu'avaient déjà subi Flaubert pour son roman Madame Bovary et Baudelaire pour ses Fleurs du Mal, tous deux poursuivis devant les tribunaux en 1857. Si le premier fut acquitté, Baudelaire en revanche verra son œuvre interdite et sera condamné à une lourde amende pour « offense à la morale religieuse » et « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs »." L’odieux y coudoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n’assiste à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables..." écrivit le journaliste Gustave Bourdin dans Le Figaro du 5 juillet 185Naturalisme_Legrand_caricature7.
  Les peintres impressionnistes furent également très malmenés par la critique. Leurs premières expositions déclenchèrent de véritables émeutes, comme celle qui eut lieu à l'Hôtel Drouot en 1875, à l'occasion de la vente aux enchères de tableaux impressionnistes. Albert Wolff, journaliste au Figaro écrivit, a propos du vernissage du 2 avril 1876 à la galerie Durand-Ruel où étaient exposés plus de 250 tableaux impressionnistes : " On vient d'ouvrir une exposition qu'on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre et, à ses yeux épuvantés, s'offre un un spectacle cruel. Cinq ou six aliénés dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l'ambitions'y sont données rendez-vous pour exposer leurs oeuvres. Il y a des gens qui pouffent de rire devant ces choses, moi, j'en ai le coeur sérré. Ces soi-disants artistes s'intitulent les intransigeants, les impressionnistes, ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses et jettent au hasard quelques tons et risquent le tout (...) Effroyable spectacle de la vanité humaine s'égarant jusqu'à la démence." ( Le tableau de Degas Les repasseuses faisait partie de cette exposition)
  Pour ne pas arranger les choses, on vit un certains nombre d'artistes, peintres expressionnistes tels les Nabis ou poètes symbolistes tels Rimbaud ou Mallarmé, se nommer eux-mêmes ou se reconnaître comme  décadents. On a parlé aussi de littérature "fin-de-siècle". [1]

  C'est finalement toute la "caste des intellectuels" (le sens péjoratif de ce terme date de cette époque) qui fut vouée aux gémonies par l'extrême droite. Le mépris des intellectuels date surtout de l'affaire Dreyfus, lorsque fut publié dans Le Temps la liste des personnalités qui apportaient leur soutien à Zola, après la publication de son célèbre "J'accuse...", les plus nombreux étant des professeurs, des hommes de letrres et des journalistes. Drumont parla d'une "oligarchie immorale et vaniteuse, prétentieuse et grotesque..", et Barrès : "d'aristocrates de la pensée" [2]. Le même Barrès venait de publier en 1897 son roman intitulé Les Déraciné dans lequel il s'en prend à l’éducation républicaine qui, avec son modèle universel «kantien», détruirait les racines de l'individu. Parlons aussi des tombereaux d'insultes et de menaces de mort qu'on déversa sur Emile Zola. Condamné  à un an de prison en 1898, son procès fut l'occasion d'une campagne ignominieuse qui le força à se cacher, puis à s'exiler. Il sortit du tribunal sous les huées de la foule prête au lynchage et à l'émeute au cas où il aurait été acquitté. "L'acquittement, c'est la guerre", avait prévenu Rochefort, directeur du journal l'Intransigeant.
Caricature de Louis Legrand parue en 1890
Le naturalisme de Zola est associé à  un voyeurisme malsain
.
[1] A consulter: Théorie de la décadence de Paul Bourget (Essais de Psychologie contemporaine, 1876) L'école décadente d'Anatole Baju (1887) et L'imaginaire décadent 1880-1900 de Jean Perrot (PUF, 1977)
[2] Source : Le siècle des intellectuels, Michel Winock, Seuil, 1997

  L'anti-modernisme devient un thème central du nationalisme de l'extrême droite
 
A partir des années 1880, une pensée que l'on peut qualifier de réactionnaire s'élabora, pour devenir la doctrine de l'extrême droite.
Ses racines étaient très anciennes, ancrées dans le catholicisme et le monarchisme. Depuis 1789 de nombreux catholiques interprétaient la révolution comme le début de l'apocalypse. L'écrivain catholique Joseph de Maistre écrivait en 1796: « Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra..» (Considérations sur la France) Louis de Bonal, journaliste, académicien et homme politique sous la Restauration, affirma quant à lui : "La religion est la raison de toute société puisque hors d'elle on ne peut trouver la raison d'aucun pouvoir, ni d'aucun devoir." De nombreux catholiques raisonnaient encore ainsi, n'acceptant pas la république, fille de la révolution, ennemie de Dieu et de la religion (Les lois pour l'école laïque de Jules Ferry n'arrangeront rien) Ces croyants virent naturellement dans les malheurs du temps une punition divine. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver de nombreux catholiques dans les rangs de l'extrême droite, surtout derrière Charles Maurras qui clamait haut et fort son royalisme.

Barres_Maurice-Scenes_et_doctrines_du_nationalisme
La pensé nationaliste associait la décadence de la nation française au modernisme, désignant tout aussi bien le mode de vie et de pensée de l'époque, le cosmopolitisme, le progrès technique, l'urbanisation, le culte de l'argent, le système politique et au bout du compte, la république parlementaire. Elle faisait l'éloge de la patrie, de la tradition, de la religion et des valeurs du bon vieux temps de la France paysanne. "Nous sommes le produit d'une collectivité qui parle en nous. Que l'influence des ancêtres soit permanente, et les fils seront énergiques et droits, la nation une." écrira Maurice Barrès (Scènes et doctrines du nationalisme, p 14). Il faut dire aussi que, depuis la défaite de 1870, la fibre nationale était devenue plus sensible. La réflexion sur l'identité nationale française enflammait les esprits dans les salons, les cafés, les journaux et les écrits. Renan, après Taine, dans un ouvrage écrit en 1882,
essaya de définir la nation : "Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis... Lire la suite

  Si la France se transformait trop radicalement, entrainée dans le modernité, que resterait-il de la grande nation française, si fière de son histoire ? On voit bien ici le fondement profond du nationalisme : un sentiment de peur de l'avenir, de l'inconnu, de l'autre, de l'étranger menaçant notre intégrité. "La nation n'est pas l'universalité ou la majorité des individus adultes qui, à un moment donné se trouvent dans le pays. La nation, c'est le peuple organisé en familles, en corporations, en communes, en provinces, unies conformément aux coûtumes traditionnelles et se solidarisant avec les générations passées et les générations futures de façon à créer la nationalité et la patrie." écrivait Charles Maurras. (cité par Victor NGuyen, Aux origines de l'Action Française, Paris, Fayard, 1991, p. 106) La démocratie et le suffrage universel, y sont implicitement désignés comme antinomiques de la nation qui doit être représentée par le monarque.
  Cette pensée déboucha logiquement et inévitablement sur le chauvinisme, la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme, lequel va atteindre des sommets au moment de l'affaire Dreyfus dans les dernières années du siècle. 







  L'antisémitismeScandale_de_Panama

  Présent depuis toujours dans notre vieux pays catholique, avait toujours connu des flambées épisodiques, surtout lors des crises ou des épidémies. Le juif jouait alors le rôle de bouc émissaire des malheurs du temps. Ce fut le cas durant les années de la Grande dépression où l'on vit des manifestations antisémites se produire au moment des faillites bancaires de 1881 et 1889.  Le journal ultra-catholique La Croix fut le premier à ouvrir ses tribunes à des articles antisémites : "On n' aime pas les juifs en France: leurs ruse hypocrites ont le talent de fâcher." pouvait-on lire dans un article en juin 1883.(1) Un antisémitisme populaire se manifeste également, illustré notamment en 1889 par la candidature aux législatives du peintre Wilette à Montmartre, se proclamant "candidat antisémite". Il fit paraître une affiche où il était écrit : " Les juifs ne sont grands que parce que nous sommes à genoux (...) Levons-nous ! Ils sont cinquante mille à bénéficier seuls du travail acharné et sans espérance de trente millions de français devenus leurs esclaves tremblants." (Voir l'Affiche) L'antisémitisme se manifesta à nouveau violemment à l'occasion du scandale de Panama. Alfred Naquet, député radical poursuivi dans le cadre de l'affaire, fut la cible de tous les journaux anti-sémites du fait de ses origines (voir caricature ci-contre, parue dans La Libre Parole en 1893) de même que Cornélius Herz et le baron de Reinach que Barrès décrivit comme: " Le fameux, influent et actif banquier juif, baron Jacques de Reinach, est un produit de la République parlementaire." ( Les Déracinés, p. 274) 
Edouard_Drumont__Libre_Parole.
  Mais c'est surtout au moment de l'affaire Dreyfus que la haine antisémite se déchaîna comme un torrent de boue. Toute l'extrême droite nationalise, royaliste et catholique, organisée en ligues (terme qui désignait le parti catholique pendant les guerres de religion) utilisa l'"Affaire" pour sa propagande en attisant la braise. En 1898, pour s'opposer aux intellectuels pétitionnaires "dreyfusards", Léon Daudet et Barrès créèrent la Ligue de la Patrie française (2) Elle regroupait le camp des "antidreyfusards" * et compta plus de 200 000 adhérents.
Edouard Drumont, auteur de plusieurs ouvrages antisémites (dont La France juive écrit en 1886) fut l'un des plus virulents, par la voix de son journal La Libre Parole (voir la Une du numéro du 10 septembre 1899 ci-contre).
 Aux élections législatives de 1898, Barrès, qui se présente comme député, aborde la "question juive" dans son programme énoncé à Nancy : "La question juive est liée à la question nationale. Assimilés aux Français d’origine par la Révolution, les Juifs ont conservé leurs caractères distinctifs, et, de persécutés qu’ils étaient autrefois, ils sont devenus dominateurs. Nous sommes partisans de la plus complète liberté de conscience ; en outre nous considérerions comme un grave danger de laisser aux Juifs le bénéfice d’invoquer et par là de paraître défendre les principes de liberté civile promulgués par la Révolution. Mais ils violent ces principes par une action isolée qui leur est propre, par des mœurs d’accaparement, de spéculation, de cosmopolitisme. En outre, dans l’armée, dans la magistrature dans les ministères, dans toutes nos administrations, ils dépassent infiniment la proportion normale à laquelle leur nombre pourrait leur donner droit. On les a nommés préfets, juges, trésoriers, officiers parce qu’ils ont l’argent qui corrompt."

Jules Guérin rivalisa avec Drumont dans la surenchère de la haine avec sa Ligue antisémitique et son journal l'Antijuif qui tira jusqu'à 120 000 exemplaires par semaine. Ses comité locaux organisent de véritables commandos chargés de semer la pagaille  et de s'attaquer physiquement à des juifs. La Ligue antisémitique sera interdite en 1899 et le siège du journal, rue de Chabrol, assiégé par la police pendant plusieurs semaines. (La presse de l'époque créa le terme de "Fort Chabrol") Toute aussi violente était la Jeunesse antisémite et nationaliste, dont le mot d'ordre se résumait à ce slogan:"Chassons  tous les Youpins, à grands coups de gourdins !"
 Mais les ligues catholiques ne furent pas en reste, telle l'Union Nationale qui comptait une cinquantaine de comités locaux et plus de 12 000 adhérents. Son dirigeant, l'abbé Garnier, se déclarait ouvertement antijuif, proposant même d'exclure les juifs de l'espace public (3) La plupart des journaux catholiques (La Croix, Le Pélerin, l'Univers...) se rangèrent dans le camp des antidreyfusards. Un groupe parlementaire antisémite de 28 députés fut même créé à l'Assemblée. Certains firent des propositions délirantes, comme celle du député Du Breil, comte de Pontbriand proposant le 10 janvier 1895 "qu'un nombre considérable de gens étrangers à  notre race, à ses instincts, à ses intérêts, à son génie, se glisse dans l'administration de notre pays, dansl ' armée et dans la marine." Ou encore celle de Théodore Denis, député de Vendée, demandant la déportation des juifs de France ! (4)Agitation-Antisemite_1898

  En 1898, lorsque Zola fit publier son "J'accuse...", une flambée antisémite embrasa la France. Outre Paris au moins 25 villes furent touchées par des manifestations violentes, y compris en Algérie. « Le 17 janvier à Nantes, 3 000 jeunes gens parcourent les rues en poussant des cris de mort. On casse les devantures des magasins des Juifs, on tente de forcer la porte de la synagogue. Le même soir à Nancy, les boutiques des Juifs sont envahies, la synagogue est assiégée. A Rennes, près de deux mille personnes, gentilshommes et paysans mêlés, donnent l'assaut aux maisons du professeur juif Victor Basch, et du professeur Andrade qui avait adressé une lettre, rendue publique, au général Mercier.  A Bordeaux, des manifestations violentes éclatent, aux cris de « mort aux Juifs, mort à Zola, mort à Dreyfus»; la police évite de justesse le pillage des magasins juifs. Des scènes analogues se produisent à Moulins, à Montpellier, à Angoulême, à Tours,à Poitiers, à Toulouse. Le 19 on doit fermer, à Nantes, les boutiques juives, et les dragons doivent rétablir l'ordre. Le 21 à Angers et à Rouen, la cavalerie doit charger pour empêcher les pillages. Le 22 janvier c'est la gendarmerie qui doit, à Châlons, défendre les magasins des Juifs. A Saint-Malo le mannequin de Dreyfus est brûlé en place publique. A Marseille plusieurs milliers de gens, conduits par quelques jeunes, acclament les officiers au balcon du cercle militaire, brisent les grilles du temple, et poussent des hurlements de mort contre le rabbin, qu'il faut protéger. Au cours de la dernière semaine de janvier, le centre des émeutes se déplace vers l'est.Toute la Lorraine est touchée. A Épinal, à Nancy, à Bar-le-Duc, on défile dans la rue, on brise des vitrines, aux cris renouvelés de « A bas Zola, à bas les Juifs » (Extrait de "L'Affaire" , Jean Denis Bredin, Juliard, 1983, chap. IV)

L'antisémitisme, qui n'était souvent qu'épidermique à ses débuts, finit par trouver des justifications sociologiques et raciales. Barrès écrira : "Les juifs n'ont pas de patrie au sens où nous l'entendons. Pour nous, la patrie, c'est le sol et les ancêtres, c'est la terre de nos morts. Pour eux, c'est l'endroit où ils trouvent leur plus grand intérêt."(5) Par ailleurs  les thèses d'Arthur de Gobineau ou de Georges Vacher de Lapouge, qui défend un « socialisme sélectionniste et aryaniste », sont popularisées à cette époque. La théorie dite "du complot", qui voulait voir en tout juif un comploteur visant à dominer le pays et la finance mondiale, fut surtout développée par Maurras qui écrivit : "Paris se regardait : les salons juifs étatent ses maîtres. Les journaux qu'il ouvrait étaient des journaux juifs. . On s'imaginait que la juiverie ne tenait que l'Argent. . L'Argent lui avait tout livré : un secteur entier de l'Université, un secteur équivalent de l'administration judiciaire, un secteur moindre, mais appréciable, de l'armée, de la plus haute armée..."(6) Dans cette théorie du complot, les juifs étaient la plupart du temps associés aux francs-maçons et aux protestants,"les trois puissances diversement hostiles à nos moeurs." (Maurras) Plusieurs ligues antimaçonniques, d'obédience catholique, sont créées à la fin du siècle. La xénophobie est tout aussi présente. Début mai 1893, un débat allume le Parlement sur les "conditions du séjour des étrangers en France et sur la protection du travail national". Le terme d'"invasion" devient courant.
 Image parue dans Le Petit Parisien en 1898 ->

Notes :
(1) "La Croix et les juifs" (1880-1899). Contribution à l'histoire de l'antisémitisme contemporain, Paris, Grasset, 1967, p.74
(2) Voir Jean-Pierre Rioux, Nationalisme et conservatisme. La Ligue de la patrie française, 1899-1904, Paris, Beauchesne, 1977
(3) Histoire de l'extrême droite en France, Seuil, 1977, p. 89
(4) Cité par Vincent Duclerc, L'Affaire Dreyfus, Larousse, éd 2009, p. 38
(5) M. Winock, Le siècle des intellectuels, ouvrage cité, p. 38
  (6) La République ou le Roi, Correspondance inédite,, 1888-1923, Plon, 1970, p. 173

        Le Boulangisme

 Caricature extraite du journal La Patrie du 19 septembre 1886
( l’armée avait procédé à des manœuvres dont l’objet était apparemment de promouvoir l’image du Général )


Général_BoulangerL'épisode du général Boulanger en 1898-99 est l'illustration même d'un coup de fièvre antiparlementaire qui cristallise autour d'un homme le mécontentement populaire, récupéré et attisé par l'extrême-droite et l'extrême-gauche. 
  Ancien ministre de la guerre, le général Boulanger, issu de la mouvance radicale et protégé de Clémenceau, est le type même du "beau militaire", comme on les aimait à l'époque. C'est vrai qu'il avait de l'allure, lorsqu'il paradait sur son cheval noir, ses médailles étincelantes, sa moustache blonde frémissant au vent et ses yeux bleus reflétant le ciel. Ses blessures de guerre étaient la preuve de son courage, mais celle qu'il avait au bras, cicatrice de la balle reçue pendant la Semaine sanglante rappelait sa grandeur d'âme : il avait demandé la clémence pour le gamin qui lui avait tiré dessus, ce qui lui avait valu un blâme de ses supérieurs. Il s'était fait aimer des pioupious en faisant remplacer les gamelles des soldats par des assiettes et les vieux fusils Chassepot  par des Lebel à répétition, ce qui lui avait valu le surnom de "brave général". En 1887, il avait voulu déclarer la guerre à l'Allemagne pour une sombre affaire d'espionnage, ce qui lui valu l'autre surnom de "général la Revanche". Lorsque il fut écarté du gouvernement et muté à Clermont-Ferrand, la foule l'accompagna jusqu'à la gare et provoqua une véritable émeute pour empêcher son départ. Acclamé de nouveau lors de son retour à Paris l'année suivante, et mis d'office à la retraite, il a alors le champ libre pour se lancer en politique. Sa popularité fut telle que 5 millions de ses photos auraient été diffusées en France, que des effigies le représentaient dans des assiettes, sur des mouchoirs, des pipes et qu'au moins 300 chansons lui furent consacré (doc 2) ! On peut dire que ce fut la première grande opération médiatico-politique de notre histoire, menée de main de maître par Rochefort, ancien communard, directeur du journal L'intransigeant. Il est présenté commun nouveau Bonaparte, prêt à reprendre la Bastille (le Parlement) (Voir affiche 1) et à refaire la révolution. N"oulions pas que nous sommes en 1889, année du centenaire de la révolution française que la France s'apprête à fêter avec l'exposition universelle de Paris.

Son programme se résume en trois mots: "Révision, Constitution, Constituante". La révision constitutionnelle est évidemment qu'un slogan démagogique pour remettre en cause la république ((âgée d'à peine plus de 10 ans) et de rétablir un pouvoir fort, de type bonapartiste voire monarchique. L'appel à une constituante flatte évidemment tous les nostalgiques de 1789 et de 1848. A côté de cela, Boulanger est présenté sur ses affiches électorales comme un sauveur, voire un "vengeur". On peut y lire : "Boulanger, c'est le travail, B...c'est la liberté, B...c'est l'honnêteté, B...c'est le droit, B...c'est le peuple, B...c'est la paix." Il s'agit d'un long catalogue de diatribes contre les parlementaires traités de fainéants, de "parasites" et de corrompus, et pour lesquels on promet un "Coup de Balai"  (affiche 3) ; et aussi contre les dirigeants "qui ont peur de vous, vous tiennent en laisse, "et c'est à peine si on vous permet d'exhaler vos plaintes"... Boulanger vous défendra contre la concurrence étrangère... contre les vendeurs du temple...vous protégera contre les ennemis intérieurs et extérieurs...défendra vos légitimes revendications"... etc. Un monument de démagogie et de populisme où chacun peut se retrouver, depuis l'anarchiste avide de liberté, l'ouvrier en quête de travail, le patriote, le révolutionnaire, jusqu' à l'antisémite !

Mais si le boulangisme a pu rassembler le clan des mécontents, c'est surtout l'antiparlementarisme qui fédère tous les partisans du général Boulanger. Les royalistes, hostiles par principe à la république, forment le gros des troupes, en compagnie de l'extrême droite nationaliste et patriote revancharde qui cherche à profiter de l'occasion. Mais l'extrême gauche n'est pas en reste puisque une grande partie des blanquistes va rejoindre le mouvement, espèrant l'enclenchement d'un mouvement insurrectionnel, mais aussi d'un certain nombre de radicaux voulant profiter d'une éventuelle révision constitutionnelle qu'ils souhaitent et surtout se débarrasser de Ferry et des opportunistes. Charles-Ange-Laisant, député radical rallié au Boulangisme, écrit en 1885 dans le journal La politique radicale: "C'est dans les couloirs, c'est par les intrigues, par la distribution de faveurs et la menace de disgrâces qu'un ministre agit sur le parlement et se fait une majorité. Les discussions publiques ne sont plus qu'un vain décor destiné à tromper le pays en cachant les manœuvres de groupes, le travail des coteries, les luttes d'ambition ayant pour objet la conservation des porte-feuilles..." Rochefort, directeur du journal L'intransigeant, qui sera l'un des meilleurs soutien de Boulanger, dénonce "les concussionnaires, pots de viniers, trafiquants de mandats et administrateurs de société véreuses dont se composent la majorité de notre représentation nationale." Ou encore "Les coquins qui nous dévalisent en nous gouvernant ou ou qui nous gouvernent en nous dévalisant."

Le nouveau Bonaparte triomphe à toutes les élections partielles auxquelles il se présente (on pouvait alors se présenter dans plusieurs circonscriptions à la fois) Les royalistes en ont fait leur poulain, mais il est aussi soutenu  par des républicains radicaux et même des syndicalistes, captant de plus en plus de voix ouvrières. Il triomphe à Lille, bastion ouvrier, avec plus de voix que les deux candidats républicains et socialistes réunis et fait une entrée triomphale au Palais-Bourbon (cerné par la police) le le 19 avril 1888. La voie de Paris lui est ouverte. Aux élections partielles de janvier 1889, il est élu dans la capitale avec 60% des voix. A Lyon et Bordeaux, des socialistes sont élus grâce à des accord avec le candidat boulangiste, malgré les consignes strictes des broussistes et un peu moins strictes des guesdistes. Mais les blanquistes se sont franchement ralliés au général. A l'annonce des résultats, la droite nationaliste, principalement la Ligue des Patriotes de Déroulède, cherche  à profiter de la situation pour inciter le général, avec quelques quelques officiers, à tenter un coup de force pour prendre le pouvoir. Mais Boulanger refusa, ce qui lui valut le nouveau surnom de "général La Frousse" Le gouvernement contre-attaqua aussitôt : la Ligue des Patriotes fut dissoute et Dérouléde poursuivi en justice et un mandat d'arrêt fut lancé contre Boulanger qui s'était déjà enfui à l'étranger. Une nouvelle loi électorale interdit les candidatures multiples et remplaça le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement. Aux législatives de septembre 1889, les républicains l'emportèrent avec 63% des voix. Le Boulangisme retomba comme un soufflé mal cuit, mais il avait mis un évidence un malaise social réel. Les Républicains opportunistes qui occuperont le pouvoir jusqu'en 1899 sauront (en partie ) en tirer les leçons. Les royalistes coulèrent dans le naufrage, mais en laissant le champ libre à l'extrême droite nationaliste qui va devenir de plus en plus menaçante. Quant au "brav'général", qui avait été manipulé par les deux camps , dépassé par les évènements, il finit par se suicider sur la tombe de sa maîtresse, le 30 septembre 1891, à Bruxelles.

 "Le boulangisme : substantif masculin singulier, aspiration vague et mystique d'une nation vers un idéal démocratique, autoritaire, émancipateur ; état d'âme d'un pays qui, à la suite de déceptions diverses que lui ont fait éprouver les partis classiques dans lesquels il avait foi jusque là, cherche, en dehors des voies normales, autre chose, sans savoir quoi ni comment, et rallie à la recherche de l'inconnu tous les mécontents et tous les vaincus."
Arthur Meyer, directeur du journal Le Gaulois,,  le 11 octobre 1889


Boulanger_caricature_La_bombeChanson_Boulangiste.pngAffiche_boulagiste


 1 -  Le journal boulangiste La Bombe  dans son numéro du 14 juillet 1889, montre le brav'général guidant ses troupes à l'assaut d'un château-fort, à l'image de Bonaparte au pont d'Arcole, tenant en main droite le drapeau tricolore et l'index de la main gauche pointé en direction du château. Aux créneaux sont inscrits les mots "bastille parlementaire", et derrière, on voit des députés apeurés parmi lesquels on reconnaît Jules Ferry avec ses favoris. Un canon, gravé des mots "suffrage universel", tire un boulet et en arrière-plan, le soleil se lève, annonçant la victoire aux élections générales de novembre prochain. 
2 - "Tous vont décamper",
chanson boulangiste de Marc Nadaux (1888)
3 - 
Illustration d'une chanson boulangiste (BnF)


    L'antiparlementarisme de droite

  La pensée politique de l'extrême droite nationaliste de la fin du XIXème siècle est souvent sommaire. Fondamentalement réactionnaire, nostalgique et traditionnaliste, elle refuse en bloc le monde moderne et se limite la plupart du temps à des invectives injurieuses et méprisantes, souvent haineuses et hargneuses, à l'égard de tout ce qui caractérise  la "modernité". Négative par essence, elle ne se risque que rarement à des analyses théoriques approfondies. Son substrat doctrinal puise essentiellement ses sources dans la religion catholique. La pensée nationaliste est davantage une morale qu'une philosophie. Elle parle plus volontiers de valeurs que de concepts.

 L'antiparlementaisme "cocardier"

  Il coïncide avec celui qui germe à la fin des années 1880 et s'épanouit sous la forme du mouvement boulangiste. Autour du général Boulanger, Déroulède, Rochefort et le jeune Barrès en sont les figures de proue. Le premier est le fondateur de la Ligue des patriotes, le second est directeur du journal L'intransigeant, le troisième est un écrivain lorrain qui aime sa "Terre de France" et devient à 27 ans député boulangiste de Nancy puis fonde le journal La Cocarde. Cet antiparlementarisme peut être qualifié de "cocardier" dans la mesure où ses adeptes se qualifient avant tout de patriotes (Barrès utilisera le terme de nationaliste un peu plus tard). Leur point commun est l'amour de la France, incarnée dans l'armée, protectrice de ses valeurs ancestrales et de son intégrité territoriale mise à mal par l'ennemi allemand en 1870. La "revanche" sur l'Allemagne est leur obsession. Ils détestent les "politicards qui pensent davantage à s'enrichir qu'à défendre leur pays et les valeurs de la France". Cette forme d'antiparlementarisme peut être aussi qualifiée de populiste, car elle récupère un sentiment  de mécontentement populaire (voir plus haut). Ses revendications politiques sont résumées par le terme de Révision.  Plus qu'une simple révision constitutionnelle, c'est une nouvelle République qu'ils veulent. Car ni Boulanger, ni Déroulède, ni Barrès (1) ne sont antirépublicains. Plus bonapartistes que royalistes, ils souhaitent une démocratie plébiscitaire qui ferait un large usage du référendum et serait administrée avec une stricte séparation des pouvoirs entre une Assemblée proche du peuple et des territoires et un président de grande autorité incarnant la nation. La xénophobie et l'antisémitisme sont aussi un élément constituant de cet antiparlementarisme, sentiment malheureusement très ancré dans les mentalités de cette époque, toujours réactivé en période de crise et attisé par tous ceux qui, comme Barrès, vont en faire leur terreau électoral et propagandiste.

Maurice Barrès et Paul Déroulède à un rassemblement de la Ligue des patriotes
lors de la fête de Jeanne d'Arc à Paris en 1913.
(BnF)
Barrès-Déroulède
Maurice Barrès
, qui n'était pas à une contradiction prés, passant du Culte du moi à celui du Peuple, puis de la France, s'était présenté aux élections de 1889 à Nancy sous l'étiquette de "révisionniste socialiste". Il parlera plus tard de "socialisme nationaliste" et continuera longtemps à se désigner comme socialste (Il fera l'éloge de Proudhon et encensera Jaurès) et même comme révolutionnaire, reconnaissant des vertus à la Révolution française qui avait su créer une "République armée, glorieuse, organisée". Mais Barrès aura bien du mal à donner une vision concrète de son socialisme, sinon à travers la lorgnette de la xénophobie. En 1898, à Nancy, il énonce ainsi son programme pour les élections législatives: "Le Comité républicain socialiste nationaliste de Meurthe-et-Moselle et un grand nombre d’électeurs indépendants m’ont demandé de reprendre la lutte électorale. A une politique n’ayant pour objet que des animosités à satisfaire et, pour mobile, que l’avidité de dominer, je viens de nouveau opposer ces idées nationales et sociales que déjà vous avez acclamées et que vous ne répudierez pas aujourd'hui’hui. Aux sommets de la société comme au fond des provinces, dans il’ordre de la moralité comme dans l’ordre matériel, dans le monde commercial, industriel, agricole, et jusque sur les chantiers où il fait concurrence aux ouvriers français, l’étranger, comme un parasite, nous empoisonne. Un principe essentiel selon lequel doit être conçue la nouvelle politique française, c’est de protéger tous les nationaux contre cet envahissement, et c’est aussi qu’il faut se garder contre ce socialisme trop cosmopolite ou plutôt trop allemand qui énerverait la défense de lapatrie." (2)

Déroulède, combattant de la guerre de 1870, reviendra de la guerre avec un patriotisme exacerbé qu'il exprime dans ses Chants du soldat, et une volonté obsessionnelle de revanche. Il va se faire le chantre des  patriotes, bien décidé à venger la France outragée par l'ennemi allemand, mais aussi discrédité par les parlementaires, "ces bavards impuissants"."La politique est devenue le plus grand dissolvant du corps social", dira t-il dans un discours en 1885. Elu député boulangiste en 1889, il organisa le complot qui visait à pousser le général Boukanger à marcher sur l'Elysée. Député de la Charente jusqu'en 1901, Déroulède persiste à s'opposer à une République parlementaire : "Vouloir arracher la République au joug des parlementaires, ce n'est pas vouloir la renverser, c'est vouloir tout au contraire instaurer la démocratie véritable.", dira t-il en 1910. Aux funérailles de Félix Faure en 1899, il tente d'entraîner le général Roget à l'Élysée pour prendre le pouvoir. Traduit en cour d'assises, il est acquitté. Arrêté à nouveau, il est jugé par la Haute Cour et condamné, en 1900, à dix ans de bannissement.
La Ligue des patriotes est fondée le 18 mai 1882 par Paul Déroulède. Composée au départ de républicains modérés comme Victor Hugo et Gambetta, la ligue, après de nombreuses scissions, soutient le général Boulanger. Bien implantée dans les grandes villes et certains départements (Meuse, Vosges, Corrèze) elle revendique 200 000 adhérents en 1887. La ligue se spécialise dans l'agitation de rue à partir de la montée du Boulangisme en 1887. Véritable organisation de combat, elle est dissoute en mars 1889, pour renaître en 1897 avant que n'éclate l'affaire Dreyfus. Elle reconquiert Paris dans le camp des antidreyfusards, mais demeure néanmoins affaiblie. Elle évolue alors vers une organisation hostile à la république parlementaire, antisémite et xénophobe.

 (1) Cité par Z.Sternhell dans Maurice Barrès et le nationalisme français, Complexe, Bruxelles 1985 p. 350
(2) Cité par R. Girardet dans Le nationalisme français (anthologie 1871-1914), Seuil, 1983, coll. Points n° H68, pp. 135-137.


L'antiparlementarisme contre-révolutionnaire 

    C'est celui de tous ceux qui rejettent en bloc la Révolution française, la république et la démocratie. cette idéologie est fondée sur un profond mépris du peuple, considéré par nature comme vil, grossier et ignard. "Des millions d'ignorance ne font pas un savoir" affirma Hypolyte Taine, maître à penser de Maurras. La souveraineté populaire ne peut donc être qu'une imposture, Celle-ci ne pouvant ut émaner que d'une autorité transcendante et si possible divine. Cet antiparlementarisme se complait dans l'exaltation de l'excellence et de l'élitisme, de la hiérarchie et de l'héroisme, de la famille et la piété. L'idéal chevaleresque, la vertu  aristocratique et la filiation nobiliaire sont ses modèles. Sa référence historique est l'époque de la société féodale du temps de Saint Louis.

Cette mouvance de la contre-révolution est, nous l'avons vu, l'héritière d'une longue tradition perpétuée par les royalistes légitimistes restés fidèles aux Bourbons ((autour du Comte de Chambord qui meurt en 1883) par les descendants de la noblesse d'Ancien-Régime, les ultra-catholiques et tous ceux qui partagent la nostalgie de la "vieille France" des rois. Cette traditions a eu ses écrivains et ses idéologues : ChateauBriand, Bonald, Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet, Frédéric Le Play qui se risqua à aborder la "question sociale" en prônant le patronage (ou paternalisme) dans les entreprises.(1) Si beaucoup de catholiques finissent par se rallier à la république, un certain nombre d'entre eux, qu'on a qualifié d'ultra, puis d'intégristes, se rangent dans le camp de l'extrême droite nationaliste, derrière Maurras et les antidreyfusards. Ils se font les champions de l'antisémitisme et n'hésitent pas à rejoindre les camelots du roi de l'Action française pour leu donner  "un coup de main". C'est surtout après l'élection du nouveau pape Pie X en 1903, qui à la différence de son prédécesseur, fait un pas vers la modernité démocratique, que les intégristes se déchaînent contre la modernité "judéo-maçonnique". On peut lire dans la revue La critique du libéralisme, cet article écrit par l'abbé Barbier : "Nous considérons comme des plaies cancéreuses au côté humain de l'Eglise et à la société toute entière l'esprit et les actes de ce qu'on appelle le libéralisme catholique et du démocratisme qui en découle (...) L'Eglise a deux ennemis principaux et nous leur déclarons la guerre sans merci : la Loge qui veut l'anéantire extérieurement par la force et la ruse, et le modernisme qui veut l'anéantire intérieurement par d'innombrables mensonges , intrigues ou tromperies." (2)

Maurras et l'Action française

Numero_1_Action_française_1908C'est au moment de l'affaire Dreyfus que Charles Maurras, fondateur de la Ligue d'Action française, commence à faire parler de lui. L'écrivain provençal "monté à Paris" en 1885 n'est encore qu'un obscure écrivain-poète et journaliste chroniqueur,  côtoyant le milieu intellectuel catholique et nationaliste parisien. En 1894, il collabore à la La Cocarde de Maurice Barrès et rejoint le camp ses antidreyfusards. En mars 1908 paraît le premier numéro du quotidien L’Action Française, "organe du nationalisme intégral" affichant un royalisme militant. La synthèse se fait alors entre le nationalisme patriotique et le mouvement contre-révolutionnaire et catholique intégriste.  Le mouvement des "Camelots du Roi" créé en 1911, en sera la phalange.
Maurras se montrera un farouche adversaire de la démocratie, écrivant en 1924 : " Prise en fait la démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort. Le gouvernement du nombre tend à la désorganisation du pays. Il détruit par nécessité tout ce qui le tempère, tout ce qui diffère de soi : religion, famille, tradition, classes, organisation de tout genre. Toute démocratie isole et étiole l'individu, développe l’État au-delà de la sphère qui est propre à l’État. Mais dans la Sphère où l’État devrait être roi, elle lui enlève le ressort, l'énergie, même l’existence. […] Nous n'avons plus d’État, nous n'avons que des administrations. » (Maurras, Enquête sur la Monarchie, Nouvelle librairie nationale, Paris, p.121)
Son bras droit Léon Daudet écrira quant à lui : " Le roi seul peut être un arbitre, parce qu’il n’a personne à ménager. L’hérédité du pouvoir suprême évite des querelles répétées, des dépenses vaines, une perte de temps, et l’épuisement par corruption. Une restauration monarchique est fatale, non certes parce que nous le voulons, mais parce que la nature et la forme de nos sociétés l’exigent de plus en plus, sous peine de mort !".
Dans la Gazette de France du 6 mai 1899, Maurras avait déjà décrit son programme de la "contre -révolution" fondé sur " les cinq liberté de l'ancienne France : famille, commune, province, corporation,  autorité politique" Pour réaliser son programme, Maurras préconisait un "coup de force" pour supprimer la république et rétablir la royauté et il n'hésita pas à s'inspirer de Lénine et sa théorie de la "dictature du prolétariat pour prôner une "dictature royale" chargée de la "vengeance publique contre les ennemis de royauté"  (Dictateur et roi, août 1903)

"L'Action française exerce donc une incontestable attirance sur les intellectuels, mais il faut se garder de surestimer son audience et surtout son influence politique. Avant 1914, c'est un mouvement essentiellement parisien, avec un certain nombre de bastions provinciaux, notamment en Bretagne, en Vendée, dans le Gard, dans l'Hérault et dans la région de Bordeaux. Elle recrute surtout dans les familles de hobereaux – un cinquième environ de ses membres porte un titre de noblesse – dans l'armée, parmi les médecins et dans la petite bourgeoisie : commerçants, agents d'assurances, voyageurs de commerce. Elle ne parvient pas en revanche à pénétrer dans le monde ouvrier, et les efforts entrepris à cet égard par le cercle Proudhon, qui naît en 1911 et qui s'efforce de sceller l'alliance du nationalisme intégral et du syndicalisme révolutionnaire, se soldent par un échec total. Jusqu'en 1908-1910, l'Action française reste un très petit mouvement qui fait beaucoup de bruit. Si elle connaît un incontestable succès avant 1914, c'est parce que le courant traditionaliste et contre-révolutionnaire, dont Maurras s'est fait le théoricien, vient converger – sans d'ailleurs se confondre – avec un nationalisme diffus qui se répand largement dans presque tous les secteurs de l'opinion et dans l'ensemble de la société française.
(Jean Touchard, Encyclopédie Universalis )

(1) F. Le Play, les ouvriers européens, Paris, 1855
 (2) Cité par Michel Winock dans Histoire de l 'extrême droite en France, Seuil, 1993, p. 44

       L'antiparlementarisme de gauche

  La gauche dite "libérale", issue de la bourgeoisie et porteuse des idéaux de la Révolution française, fut la bâtisseuse du parlementarisme. Les républicains de 1848 et 1871, fondateurs de la Seconde et de la Troisième République, en sont les héritiers. La démocratie représentative est, à leurs yeux, le modèle abouti de la démocratie, même si certains d'entre eux (c'était le cas, nous l'avons vu, pour les premiers républicains radicaux) penchaient en faveur d'une démocratie laissant plus de pouvoir au peuple. Certains des premiers socialistes de 1848, tels Louis Blanc, Leroux, Considérant et Proudhon (voir Chapitre  IV)
ont essayé de jouer le jeu du parlementarisme, mais les résultats électoraux du suffrage universel et le coup d'État du 8 décembre 1851 leur ôtèrent définitivement le goût du parlementarisme. C'est sans doute depuis cette tache originelle que les relations du mouvement socialiste avec la démocratie n'ont jamais été simples.
 
Toujours en 1882,  la gauche socialiste, pourtant encore peu vaillante, ne trouve rien de mieux que de se diviser. Jules Guesde, adepte d'un marxisme pur et dur, quitte la Fédération des Travailleurs Socialistes (FTSF) pour créer le Parti Ouvrier Français (P.O.F), abandonnant Pierre Brousse et ses amis "possibilistes", "communalistes" et allemanistes à leurs débats sans fin. Ces derniers, derrière leur chef Jean Allemane, seront finalement exclus de la  FTSF en 1890 et créeront le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire (POSR) en se rapprochant des anarchistes. Mais trouvant ceux-ci un peu trop extrémistes, ils fusionneront avec les socialistes indépendants menés par Jean Jaurès pour former un éphémère Parti Socialiste Francais en 1902. Finalement tout ce petit monde se retrouvera enfin réuni au sein de la SFIO en 1905. En marge des socialistes, les blanquistes groupés depuis 1881 autour d'Eugène Vailland au sein du Comité Révolutionnaire Central (CRC) vont se scinder en multiples factions. les uns rejoignent les boulangistes en 1888, d'autres se rapprochent d'exclus du POSR de Jean Allemane pour créer l''Alliance communiste révolutionnaire (ACR)), d'autres enfin fondent en 1898 le Parti socialiste révolutionnaire (PSR). Les anarchistes, quant à eux, sont divisés entre "coopérateurs" proudhoniens, partisans de l'action syndicale ou adeptes de l'"action directe" (attentats notamment). Une belle pagaille !

L'hésitation des socialistes d'avant 1905
 
Paul_BrousseLe mouvement ouvrier et socialiste français se reconstitue difficilement après l'écrasement de la Commune de Paris en 1871 et la disparition de la première Internationale (A.I.T) en 1875. Il reste profondément divisé entre les partisans de la révolution immédiate (blanquistes et guesdistes) et ceux qui gardent confiance en la démocratie et la république pour réaliser les transformations sociales et politiques qui pourraient permettre l'avènement du socialisme. Bref, le débat entre révolutionnaires et réformistes était relancé.

Mais la république rétablie en 1871 repose encore, nous l'avons dit, sur des bases fragiles. Elle va subir trois assauts successifs : la crise du 16 mai 1877 provoquée par Mac-Mahon, le boulangisme et l'affaire Dreyfus. Pour les socialistes, la question qui se pose alors est la suivante : Faut-il en priorité défendre la république parlementaire menacée par un nouveau bonapartisme ou une restauration royaliste, quitte à faire alliance avec la bourgeoisie libérale ? Ou bien faut-il laisser "se débrouiller" la bourgeoisie, voire profiter de la situation pour accélérer sa chute et instaurer le socialisme ?
 Paul Brousse (photo ci-contre) avec ses amis possibilistes de la FTSF et Jaurès opteront pour la première position, jugeant que défendre la république, c'est défendre les acquis de la Révolution française, les droits de l'homme et la démocratie, sans lesquels le socialisme est impossible. En 1889, Paul Brousse s'oppose farouchement à Boulanger, n'hésitant pas à faire alliance avec les radicaux. Les socialistespossibilistes se proclament à la fois des "républicains sincères" et des "socialistes ardents" (La Voix éléctorale, n° du 4 janvier 1889) "luttant contre la bourgeoisie de toutes nuances, mais plaçant la république au-dessus de tout." (Le Prolétariat, n° du  19 octobre 1889.)
 La question se reposera en 1899, lorsque, devant la menace factieuse des ligues à l'occasion de l'affaire Dreyfus, Jaurès acceptera la création du "bloc républicain" et l'entrée du socialiste Millerand au gouvernement Combes en déclarant : "Que la république bourgeoise, à l'heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l'enveloppe, proclame elle même qu'elle a besoin de l'énergie socialiste, c'est un grand fait... (La petite République, 24 juin 1899)


La critique guesdiste du parlementarisme
 

Jules_Guesde
Jules Guesde, fondateur du Parti Ouvrier en 1880 se déclare officiellement "collectiviste" et adepte du "socialisme scientifique". Son bras droit Jules Lafargues est la gendre de Karl Marx. Mais Guesde a une connaissance plus que sommaire de Marx (1) et par conséquent une conception simpliste et sectaire du "socialisme scientifique". Guesde dira même qu'il avait été "marxiste avant Marx" ! (2) Le parti guesdiste se présente comme  un "parti de classe" résolument révolutionnaire. Selon Guesde,"le suffrage universel ne peut servir à émanciper le prolétariat. Seuls les fumistes, les saltimbanques de la politique » y croient encore". (Le Cri du Travailleur, n° du 21 septembre 1889) Et si les guesdistes présentent pourtant des candidats aux élections (Jules Guesde est lui-même élu député de Roubaix en 1893) c'est parce qu'ils utilisent le suffrage universel comme "une arme légale, un moyen ou une occasion de propagande puissants, une occasion de donner au parti des tribunes pour l'agitation." (3) En aucun cas, le parti de Jules Guesde ne cherche à défendre la République "bourgeoise". C'est pourquoi il dénoncera violemment l'alliance des possibilistes avec les radicaux au moment du boulangisme, optant même pour une "neutralité bienveillante" vis à vis de Boulanger. Et en 1899, quand Jaurès accepte le bloc républicain avec les radicaux, jules Guesde lui répond : "Le parti socialiste , parti de classe, ne saurait devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n'a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l'État ne peut être qu'un instrument de conservation et d'oppression sociale (Communiqué du 14 juillet 1899)
 Cette position ultra-révolutionnaire de Guesde fut toutefois payante, car elle était en phase avec celle d'une bonne partie des représentants ouvriers, encore très marqués par l'anarchisme et le blanquisme, Eugène Vaillant apportant son soutien à Guesde en lui ouvrant ses tribunes du journal Le cri du peuple. Grâce à son charisme et sa ténacité, Guesde réussit à faire du Parti Ouvrier Français, pourtant beaucoup moins puissant que son concurrent possibiliste, le parti reconnu de la classe ouvrière, et il pourra parler d'égal à égal avec Jaurés pour imposer ses conditions lors de l'unification des socialistes en 1905 au sein de la SFIO.

La synthèse jaurèssienne

 Jean Jaurès céda à Guesde, sous l'injonction de la Deuxième Internationale réunit en Congrès à Amsterdam, mais Jaurès sut tout de même imposer sa conception du socialisme soluble dans la république. Il affirma au Congrés de Toulouse en 1908, avec son grand sens de la dialectique : "Nous disons que dans un parti vraiment et résolument socialiste, l'esprit révolutionnaire réel est en proportion de l'action réformatrice efficace et que l'action réformatrice efficace est en proportion de la rigueur même de la pensée et de l'esprit révolutionnaire." (Jaurès, textes choisis, Jean-Pierre Rioux, Ed. Omnibus 2006, p.678) Mais Jaurès, avec sa lucidité coûtumière, ne se berçait pas d'illusions sur le parlementarisme comme moyen de construire le socialisme. Il affirma à ce même congrès: « Pour moi, je vous le déclare très nettement, j'aimerais infiniment mieux pour le Parti socialiste, pour le prolétariat, qu'il dise nettement, clairement : "dans le Parlement, foyer de transactions périlleuses, il n'y a rien à faire : c'est la corruption, ou, si on aboutit à quelques semblants de résultats, ce sont des résultats misérables. Donc, il vaut mieux qu'au lieu d'aller se corrompre et créer au prolétariat de dangereuses illusions par l'envoi au Parlement de délégués inutiles, le Parti n 'ait pas de délégués au Parlement, qu'il reste tout entier en dehors de cette forteresse de la bourgeoisie et qu 'il s'applique du dehors, avec toute son énergie révolutionnaire, à l'investir un jour". C'est un langage que je combattrais mais il me paraîtrait moins redoutable au Parti que le langage de ceux qui veulent encore envoyer des délégués au Parlement, mais en déclarant d'avance qu'ils n'y joueront qu'un rôle de dérision, d'illusion, d'impuissance et de corruption... Je prétends que c'est là, que c'est dans l'évaluation des réformes, qu 'est entre nous le malentendu essentiel ».


Notes
(1) Beaucoup d'œuvres de Marx restent encore inconnues, non ou mal traduites en français avant 1900. le Manifeste du Parti Communiste de 1848 ne sera publié en France qu'en 1890, sur l'initiative des possibilistes!
 Voir à ce sujet : "Le marxisme des guesdistes" in Typographie du socialisme français en 1889-1890 , Marc Argenot, Discours social, XXV, 2006 , p 154 et ss.
 (2) Il faudra d'ailleurs beaucoup de temps et de recul pour bien connaître la position précise de Marx par rapport à la démocratie et sa conception de la "conquête de la démocratie" par le prolétariat, telle qu'il l'a énoncée dans le Manifeste du Parti Communiste. Karl Marx, n'a jamais séparé la démocratie du communisme, la première étant à ses yeux l'aboutissement de la révolution politique menant à une "démocratie totale", le second celui de la révolution sociale qui   ouvrirait la voie à une société sans classes et donc sans nécessite de pouvoir étatique. En 1847, il écrivait : "La domination de la bourgeoisie fournit au prolétariat non seulement des armes entièrement nouvelles pour le combat contre la bourgeoisie, mais aussi une position complètement différente en tant que parti officiellement reconnu". ( La critique moralisante et la morale criticisante », Deutsche Brüsseler Zeitung, 1847, Werke, IV, p. 193.) Considérant en effet que les révolutions libérales du XVIIIème siècle, menées de front par la bourgeoisie et le prolétariat, avaient été la première étape de la révolution politique, Marx considérait que le prolétariat devait désormais poursuivre la lutte au sein de la société capitaliste jusqu’à la conquête de la démocratie, conquête qui pouvait être obtenue par la violence ou par la voie légale du suffrage universel.
Voir à ce sujet:  Le concept de démocratie chez Marx, Maximilien Rubel, 1962  Publié dans la revue Le Contrat social en 1962. (Texte remanié pour être intégré dans son recueil : Marx critique du marxisme, éditions Payot, 1974 – et 2000).
(2) Voir le programme en 16 points du Parti Ouvrier dans Typographie du socialisme français, opus cité, p. 149 etss
(3) ibid, p. 152

 
    L'antiparlementarisme radical des anarchistes

      La procès de la démocratie représentative par Proudhon

Proudhon_Solution_du_probleme_social Le 22 mars 1848, Proudhon publie La Solution du probléme social où il livre ses réflexions sur la révolution de février et met en garde le peuple de ne pas se laisser voler sa révolution. Dans le chapitre 2, intitulé La democratie, il définit ce que devrait être une vraie démocratie : "Ainsi l'on suppose d'abord que le Peuple peut être consulté ; en second lieu qu'il peut répondre ; troisièmement que sa volonté peut être constatée d'une manière authentique ; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifestée du Peuple, est le seul gouvernement légitime, Telle est, notamment, la prétention de la DÉMOCRATIE, qui se présente comme la forme de gouverment qui traduit le mieux la souveraineté du Peuple.
 Et il pousuit : "Or, si je prouve que la démocratie n'est, ainsi que la monarchie, qu'une symbolique de la souveraineté; qu'elle ne répond à aucune des questions que soulève cette idée ; qu'elle ne peut, par exemple, ni établir l'authenticité des actes qu'elle attribue au Peuple, ni dire quel est le but et la fin de la société ; si je prouve que la démocratie, loin d'être le plus parfait des gouvernemens, est la négation de la souveraineté du Peuple, et le principe de sa ruine, il sera démontré, en fait et en droit, que la démocratie n'est rien de plus qu'un arbitraire constitutionnel succédant à un autre arbitraire constitutionnel; qu'elle ne possède aucune valeur scientifique, et qu'il faut y voir seulement une préparation à la RÉPUBLIQUE, une et indivisible. (p. 54) *
 Proudhon met ensuite en évidence la difficulté et même  l'impossibilité de saisir le Peuple dans son essence et sa totalité, et que par conséquent le concept politique de souveraineté du peuple est une abstraction: "En principe donc, j'admets que le peuple existe, qu'il est souverain, qu'il s'affirme dans la conscience des niasses. Mais rien jusqu'ici ne me prouve qu'il puisse faire au dehors acte de souveraineté, qu'une révélation extérieure du Peuple soit possible. Car, en présence de la domination des préjugés, de la contradiction des idées et desintérêts, de la variabilité de l'opinion, des entraînemens de la multitude, je demanderai toujours ce qui établit l'authenticité et la légitimité d'une pareille révélation : et c'est à quoi la démocratie ne peut répondre." (p. 64) 
 Puis il passe en revue toutes les travers de la démocratie représentative concluant : "Dans la République, tout le monde règne et gouverne ; le Peuple pense et agit comme un seul homnie; les représentans sont des plénipotentiairesà mandat impératif et révocable à volonté ; la loi est l'expression de la volonté unanime: il n'y a d'autre hiérarchie que la solidarité des fonctions, d'autre aristocratie que celle du travail, d'antre initiative que celle des citoyens. Voilà la République, voilà la souveraineté du Peuple! (p. 92)
 Mais son plus grave reproche à l'encontre de la démocratie représentative est son impuissance "à résoudre la question sociale". (p 95) Car : "La démocratie suppose, à priori, l'indépendance absolue des citoyens. Elle n'admet entre eux de solidarité que celle qu'ils ont librement consentie. L'idée qu'elle se fait de la société est celle d'un contrat, avoué ou tacite, dont les clauses sont L'éxpression d'une volonté souveraine en soi et inviolable. Elle ne comprend la liberté et l'égalité qu'à la manière barbare, c'est à dire comme droits négatifs, l'un clé tout empêchement, l'autre de toute supériorité. Elle n'y voit pas, avec l'économiste, le produit d'une organisation dans laquelle Chaque existence est la résultante de toutes les autres existences. (p. 96-97 )

* On voit clairement que Proudhon refuse la démocratie représentative (écrite en minuscule) par opposition à la démocratie pure (écrite en majuscule) qu'il assimile à la République. Il ne s'agit donc pas d'une condamnation définitive de la démocratie, comme on souvent tenté de le faire croire une ceraine mouvance anarchiste.
 Karl Marx ne disait pas autre chose lorsqu'il condamnait la démocratie bourgeoise" et considérait le communisme comme l'avènement de la démocratie pure. Voir à ce sujet:  Le concept de démocratie chez Marx, Maximilien Rubel, 1962 

L'antiparlementarisme populo du Pére Peinard

  Emile Pouget fondateur du journal Le Pére Peinard en 1889, est une figure majeure de la mouvance anarchisie de la fin du XIXème siécle. C'est sans doute lui qui a su le mieux atteindre le grand public ouvrier avec son hebdomadaire, construit sur le modèle du Père Duchesne de Hébert et tirant à 15 000 exemplaires en 1891. Pouget y dénonce inlassablement la "fumisterie gigantesque du suffrage universel" et vitupère contre les "bouffe-galette de l'Aquarium" (les députés) Il deviendra en 1906 l'un des dirigeants de la CGT.
Après l'interdiction du journal en 1894, Pouget lancera l'Almanach du Père Peinard qui paraîtra jusqu'à 1898. (Les numéros sont visibles sur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32688869f/date)


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La position des anarcho-syndicalistes

 Après la vague d'attentats commis par des anarchistes et la promulgation des lois dites "scélérates" en 1893, les anarchistes abandonnent l'action violente pour l'action "directe.  Ils font alors leur entrée massive dans les syndicats et les Bourses du Travail pour les inciter à mener des actions dures et la grève géra le. On désignera ce mouvement de syndicalisme révolutionnaire ou anarcho-syndicalisme. Victor Griffuelh et Hubert Lagardelles furent les principaux instigateurs de ce mouvement. Le second, proche de Georges Sorel, fonde en 1899 Le Mouvement Socialiste, revue défendant les thèses du syndicalisme révolutionnaire. Les anarchistes semblent avoir trouvé le moyen de mener  la lutte de classe en contournant les partis politiques qu'ils continuent à stigmatiser violemment, dans leur logique individualiste et antiparlementariste.

Georges Sorel fut en quelque sorte le théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Philosophe et écrivain, il adhère aux idées anarchistes en lisant Proudhonien, auquel il reprend la critique radicale de la démocratie parlementaire. "Nous savons, par la moindre observation du phénomène contemporain, que la démocratie a le plus profond mépris pour tout  rappelle les contraintes que la morale doit imposer aux hommes " (Les illusions du progrès, Paris, Rivière, éd. 1947, p. 272) (...) Quand on est convaincu que l'avenir du monde dépend de prospectus électoraux, de compromis conclus entre gens influents et de ventes de faveurs, on ne peut avoir grand souci des contraintes morales qui en pêcheraient l'homme d'aller là où se manifeste son plus clair intérêt. " (pp. 288-289). C'est donc surtout l'immoralité et la médiocrité de la démocratie que Geoges Sorel dénonce, le pouvoir politique ne pouvant à ses yeux que corrompre ceux qui le pratiquent, y compris les socialistes. Sorel désigne la foi naïve dans le progrès comme responsable de la décadence démocratique en "permettant de jouir en toute tranquillité des biens d'aujourd'hui, sans se soucier des difficultés de demain." (ibid. p. 49) Sorel voit dans le syndicalisme révolutionnaire, éloigné de la "politisation", un moyen de régénérer la vertu démocratique et la pensée socialiste. Car Sorel voit surtout le socialisme comme une éthique : "le plus haut idéal moral que l'homme ait jamais conçu.." (Réflexions sur la violence, p. 306) Le socialisme ne saurait découler de l'action politique, mais d'un élan populaire et fraternel qu'il décrit ainsi, "La grève générale est le moteur premier, le seul qui véritablement peut sauver l'enthousiasme capable de vaincre tous les obstacles qu'opposent la routine, les préjugés et la jouissance immédiate." (ibid, pp. 329-330) [4 ]
L'éthique moraliste et traditionaliste de Sorel va le rapprocher un temps de l'Action française. Il fonde, avec Jean Variot, la revue traditionaliste L'Indépendance, à laquelle il collabore de 1911 à 1913, avant de la quitter par opposition au nationalisme qui s'y exprime. De nombreux anarchistes issus du syndicalisme révolutionnaire vont finir par adhèrer aux thèses nationalistes, et certains basculeront à l'extrême-droite. Citons par exemple Émile Janvion, créateurde la revue Terre libre, qui rejoint l'Action française en 1910, ou encore Georges Valois, fondateur du Cercle Proudhon en 1911, auquel participera Sorel, ou encore Pierre Gilbert, Edouard Berth, Henri Lagrange ou le journaliste anarchiste Georges Paul, passé au royalisme.


[4] Voir : Georges sorel et la démocratie au XXème siècle, une critique éthique de la démocratie, par Patrice Rolland in Mil neuf cent, N°9, 1991. Les pensées réactionnaires. pp. 129-161.
 (5) Voir à ce sujet : Du révisionnisme d’Eduard Bernstein au réformisme d’Albert Thomas (1896-1914) par E. Jousse sur http://irice.univ-paris1.fr/spip.php?article369  )


La "propagande par le fait" et les attentats anarchistes

 La répression des communards amena à un durcissement des positions des anarchistes. En 1876, au congrès international de Berne, Malatesta déclara "la guerre continuelle aux institutions établies, voilà ce que nous appelons la révolution en permanence !" (...) "La révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (...), tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité." C'est le 25 décembre 1880 que Pierre Kropotkine, dans son journal le Révolté, développa cette nouvelle stratégie de "propagande par le fait". Elle fut adoptee en 1881 au Congrès international anarchiste de Londres.
Une vague d'attentats va alors toucher l'Europe et les Etats-Unis (attentats contre l'impératrice d'Autriche, le roi Humbert d'Italie, le président des États-Unis McKinley, attentats manqués contre le roi Édouard VII à Bruxelles et, en 1900, contre les jeunes souverains d'Espagne, le jour de leur mariage. Des bombes éclatent également à Chicago en 1887 et dans un théâtre de Barcelone en 1894.
 En France, une brève flambée terroriste marque les années 1892-94. Le cordonnier Léauthier poignarde le ministre de Serbie à Paris. La même année, une bombe explose dans la Chambre des députés. Un anarchiste malchanceux, le belge Pauwels, saute sur le parvis de la Madeleine, le 15 mars 1894, avec l'engin qu'il transportait. Le 4 avril, une bombe explose dans un restaurant et, le 24 juin 1894, le président de la République, Sadi Carnot, est poignardé. Mais il est parfois difficile de distinguer l'anarchiste partisan de l'action directe du criminel de droit commun. C'est le cas de François Claudius Kœningstein, dit Ravachol et des « Bandits tragiques », appelés aussi « bande à Bonnot ».

attentat_anarciste_AnicheAttentat_anarchiste_VaillandRavacholRavachol

1 - Le 4 août 1895, à Auberchicourt (près d'Aniche, Nord) alors qu'un banquet réunissant plus de quatre mille couverts est organisé pour fêter le cinquantième anniversaire de l'entrée du directeur Mr. Vuillemin, à la Compagnie des mines d'Aniche, Clément Delcoux, un anarchiste, ancien mineur renvoyé pour fait de grève en 1893, tire plusieurs coups de revolver sur Mr. Vuillemin qui sortait de la messe solennelle, entouré d'un groupe d'ingénieurs et d'actionnaires, l'atteignant à quatre reprises. Mais au moment où l'on se précipite pour désarmer Delcoux, celui-ci laisse échapper volontairement ou non, une bombe, qu'il transportait sur lui, celle-ci en explosant provoque sa mort et fait plusieurs blessés parmi les personnalités invitées. Le Directeur, âgé de 74 ans, se remettra quant à lui de cet attentat.
2 - Un attentat à la Chambre des députés le 9 décembre 1893 fit de nombreux blessés mais aucun mort, et mena son auteur, Auguste Vaillant, à la guillotine.

 3 - Le Petit Journal relate l'arrestation-de Ravachol
 4 - Caserio assassine à Lyon le Président Sadi Carnot.


Sommaire

5 - La difficile fondation de la Troisième République


La question sociale à nouveau posée

Les républicains à l'épreuve du pouvoir

  Vices et travers du parlementarisme

Le climat moral et intellectuel
de la fin du siècle

   Le Boulangisme

    L'antiparlementarisme de Droite

    L'antiparlementarisme de Gauche




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Petite histoire illustrée du combat pour la démocratie et l'égalité
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Sommaire Complet


1 - L' invention de la démocratie par la cité d'Athènes 

La Grèce, berceau de la démocratie

Solon, met fin à la crise sociale et fonde l'Etat de droit

Clisthène instaure l'égalité politique

Les hoplites, soldats-citoyens

L'accomplissement de la démocratie avec Périclès

l'Ecclésia, assemblée du peuple tout entier

Le tirage au sort pour désigner les dirigeants

La Boulê, gouvernement du peuple

Un contrôle populaire permanent

L'exil pour les dirigeants indignes

L'éducation, pilier de la démocratie

L'agora, coeur de la cité démocratique

  La philosophie, fille de la démocratie

Le théâtre, espace de libre parole

Menaces sur la démocratie : Alcibiade, l'anti-héros, le procès de Socrate

Les dernières lumières d'Athènes

La république romaine s'éloignedu modèle athénien

La question de l'esclavage antique et les révoltes d'esclaves
 

2- La Chrétienté médiévale exclut la démocratie


L'opposition paysanne au servage

Grande Jacquerie de 1358 en France contre la guerre et les impôts

Avec Wat Tyler et John Ball, la révolte paysanne anglaise contre la servitude (1381)

Révolte des Tuchins dans le Languedoc, une guerre d'autodéfense

Guerre des paysans catalans (remences) contre le servage

Le mouvement d'émancipation des villes : chartes et franchises, le républiques communales d'Italie

Emeute des Maillotins à Paris (1382) : la colère des petits marchands

La révolte des Ciompi à Florence (1378): pour une  république plus démocratique

Les révoltes communales de Castille et du Pays Valencien au début du 16ème siècle

Eveil des nationalismes : la révolte du peuple tchèque

Le progrès des connaissances ébranle le dogmatisme le dogmatisme

Moines et moniales rebelles : Franciscains, Dolciniens, Béguines et Fratricelles

La diffusion du livre, grâce à l'imprimerie
 

3 - Renaissance, Réforme, Révolutions
 

L'humanisme remet l'homme au centre du monde

Le 16ème siècle (ré)invente les utopies, pour dire qu'un monde meilleur est possible ici-bas

L'émancipation de la pensée et de la critique politique

L'Eglise réformée ouvre la voie à la pensée laïque

La protestation religieuse alimente la contestation sociale

Les révoltes anti-fiscales de l'Ancien Régime

Le droit des peuples: révolte hollandaise de 1581

Spinoza, défenseur de la liberté et de la démùocratie

 
Levellers et Quakers : l'égalité au nom de la foi

L'opposition à la monarchie absolue : Fronde et Première Révolution

La lutte des Camisards contre l'intolérance

Les émeutes de la faim au 18ème siècle préfigurent la révolution

J.J Rousseau, apôtre de la souveraineté populaire

L'Encyclopédie diffuse la philosophie des Lumières

La critique philosophique des privilèges et des inégalités

L'indépendance des USA et le débat constitutionnel sur la démocratie

1789, le peuple français a la parole

14 juillet 1789, la fin d'un monde

10 août 1789, la féodalité est abolie grâce à l'action paysanne

La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
 

4- Quel modèle démocratique pour la France ?
 

14 juillet 1790 : La révolution semble terminée

La construction des groupes politiques

10 août 1792 : le peuple impose la déposition du roi

Les sans-culottes, gardiens de la révolution

Condorcet, le démocrate

L'Abbé Grégoire, "prêtre citoyen"

Les femmes prennent la parole

1793 : Démocratie directe contre démocratie représentative

La révolution ternie par la Terreur

Pourquoi Napoléon ?

La révolution et l'Europe

L'idéal cmmuniste de Gracchus Babeuf

La révolte des canuts lyonnais en 1831 et 1834

Débuts du mouvement ouvrier : le chartisme anglais

Février 1848, l'espoir d'une démocratie sociale en France

 La tragédie de juin 1848

1848, "le printemps des peuples"

Alexis de Tocqueville, analyste et théoricien de la démocratie

Les débats sur la démocratie directe au XIXème siècle

Victor Hugo, ami et aimé du peuple

La Commune de Paris de 1871 : les femmes dans la bataille

 Quelle république ?

La lutte des ouvriers pour le respect de la dignité humaine

Le mouvement ccpératif

  Le socialisme républicain de
Jean Jaurès

 La bataille pour la laïcité,

Le combat des femmes pour le droit de vote


5 - Les vicissitudes de la république retrouvée (1870-1914)


 La difficile fondation de la Troisième République


    La question sociale à nouveau posée

Les républicains à l'épreuve du pouvoir

  Vices et travers du parlementarisme

Le climat moral et intellectuel
de la fin du siècle

   Le Boulangisme

        L'antiparlementarisme de Droite

            L'antiparlementarisme de Gauche





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